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Malaise dans la génération Z – Une lecture critique

Recension : Malaise dans la génération Z, de Pierre Valentin (Gallimard, coll. « En attendant le réel », 2026, 286 p.)

Par Francis Jubert

Une crise morale déguisée en crise médicale

Il faut saluer le courage intellectuel d’un jeune essayiste qui, appartenant lui-même à la génération dont il scrute les plaies, refuse de lui tenir le discours consolateur qu’elle attend. Pierre Valentin n’est ni jeuniste ni complaisant. Son Malaise dans la génération Z – le titre convoque délibérément Freud et son Malaise dans la civilisation – prend le contre-pied de la vulgate dominante : non, la souffrance des jeunes Occidentaux n’est pas d’abord une question de santé mentale. C’est une crise morale et culturelle que notre époque, faute de vocabulaire adéquat, traduit maladroitement dans le seul langage qui lui reste disponible : le langage thérapeutique.

Le diagnostic chiffré est accablant. Un quart des 15-29 ans français souffrirait de dépression, selon les instituts Montaigne et Terram. La génération Z trouve là, paradoxalement, son unique unité dans un monde qui l’éparpille sur tous les autres plans – sociologique, identitaire, culturel, ethnique, religieux. Mais Pierre Valentin refuse d’en rester à ce constat. Sa thèse, formulée dès l’introduction et tenue jusqu’à la conclusion, est que les réponses officielles à cette crise – davantage de sérotonine, de consultations, de « déstigmatisation » – seront, dans le meilleur des cas, insuffisantes et, dans le pire, aggravantes. Car ce sont précisément les causes du mal qui alimentent le remède proposé : le relativisme culturel, la posture victimaire, le langage thérapeutique et la fascination pour les chiffres.

La démarche méthodologique est empruntée à Christopher Lasch, dont l’auteur se réclame explicitement comme guide principal. Comme l’historien américain avant lui, Pierre Valentin croise les disciplines – psychologie, sociologie, philosophie politique, histoire des idées – pour saisir une mutation culturelle dans sa totalité. Le lecteur du Nouveau Conservateur reconnaîtra dans cette ambition quelque chose de familier : refuser la fragmentation des savoirs pour remonter aux causes profondes, là où les spécialistes s’arrêtent à la surface.

Six fils rouges

L’architecte du livre est rigoureuse. Pierre Valentin identifie six « fils rouges » qui se mêlent pour produire la détresse actuelle. La numérisation de la jeunesse vient en premier, avec Jonathan Haidt, auteur notamment de Génération anxieuse(2025), comme interlocuteur principal. On y retrouve la thèse bien connue : les années 2010-2015 marquent le passage de « l’enfance du jeu » à « l’enfance du smartphone », avec pour conséquence une fausse sociabilité qui fabrique de vraie solitude. 

Près de la moitié des 15-29 ans français passe plus de trois heures par jour sur les plateformes numériques ; ce temps évaporé n’alimente plus le tissu associatif ni les interactions en face-à-face, seules capables, les recherches psychométriques le confirment, de protéger contre la solitude. L’auteur ajoute une observation plus fine sur la destruction de l’attention par le format « court » : celui qui regardait une vidéo de quelques secondes, puis une autre, puis encore une autre, a été « happé par la machine sans avoir pris la décision claire d’y passer des heures ». L’ennui – ce temps mort si fécond – a été éradiqué, et avec lui la capacité de concentration et, bientôt, le désir lui-même. C’est ce que la psychiatrie appelle « anhédonie » : absence de motivation pour les activités qui donnaient ordinairement du plaisir. La génération Z est surstimulée et blasée tout à la fois.

La gestion de la pandémie de Covid constitue le deuxième fil rouge. Pierre Valentin s’appuie ici sur une intuition de Michel Houellebecq, émise à chaud dès les premiers confinements : « Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un Nouveau Monde ; ce sera le même, en un peu pire. » Le Covid n’a pas créé la crise ex nihilo ; il a radicalisé des tendances de fond. L’isolement érigé en vertu civique, l’horizon réduit à l’attente du prochain variant, la numérisation accélérée au point que le surnom « Zoomeurs » soit entré dans l’usage : autant d’accélérateurs d’une atomisation sociale déjà bien engagée.

Vient ensuite ce que Pierre Valentin nomme « l’effondrement de l’avenir » – peut-être le chapitre le plus dense philosophiquement. L’anxiété est, par définition, anticipation d’un danger à venir ; elle suppose que l’avenir existe comme catégorie pertinente. Or c’est précisément cette catégorie qui s’effondre. Un signe parmi d’autres : « utopie » s’efface de notre langue depuis les années 2000 ; « dystopie » y prolifère depuis 2010. Dans ce contexte, l’éloge du plaisir immédiat s’impose comme la seule sagesse accessible : Christopher Lasch l’avait formulé dès 1979, « Dans la mesure où l’avenir est incertain et menaçant, seuls les simples d’esprit remettent à demain le plaisir dont ils peuvent jouir aujourd’hui. »

Le quatrième fil rouge est plus inattendu et requiert une certaine audace : la corrélation, documentée aux États-Unis, entre radicalisation idéologique à l’extrême gauche et essor des troubles mentaux. Une étude portant sur 86 138 lycéens américains entre 2005 et 2018 a montré que les convictions politiques sont devenues plus prédictives de la santé mentale que la différence hommes/femmes. La notion de « privilège blanc » et la culpabilité raciale qu’elle génère figurent parmi les hypothèses explicatives avancées par les chercheurs. Pierre Valentin manie ces données avec prudence – il note l’absence de données comparables pour la France – mais ne les esquive pas.

L’individualisation constitue le cinquième fil rouge, celui qui noue et explique tous les précédents. Alain Ehrenberg, auteur de La fatigue d’être soi. Dépression et société (1998), est convoqué pour articuler le basculement anthropologique en cours : dans la société fondée sur les interdits que décrivait Freud, le pathologique prenait la forme de la névrose. Dans la société fondée sur la liberté individuelle et l’injonction à l’autonomie, c’est la dépression qui triomphe. « Si la névrose est un drame de la culpabilité, la dépression est une tragédie de l’insuffisance. Elle est l’ombre familière de l’homme sans guide. » La liberté négative – liberté de n’être engagé envers personne, de « quitter la partie » à tout moment – fabrique structurellement de la solitude. Pierre Manent est cité en exergue de la première partie : « Fonder la légitimité d’une société ( qui est relation des hommes entre eux) sur l’autonomie de l’individu, c’est la fonder sur le principe le plus asocial qui soit. »

Le sixième fil rouge, enfin, est la culture thérapeutique elle-même. C’est ici que Pierre Valentin est le plus percutant. Le psychiatre Theodore Dalrymple avait remarqué que le mot « dépression » avait presque entièrement éliminé celui de « malheur » – un déplacement sémantique qui n’est pas innocent. Le malheur appelle son contraire, le bonheur, et se situe dans le registre du sens et de la morale. La dépression, elle, relève de la santé – et son antithèse floue (la « santé mentale » ? la « normalité médicale » ?) ne donne aucune direction à suivre. 

L’explosion du manuel des troubles mentaux (DSM, pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) – de 100 pages en 1952 à 1 120 pages en 2022 — illustre cette « pathologisation massive de la tristesse normale ». Et le paradoxe est cruel : se concentrer davantage sur soi-même, comme le prescrit la culture thérapeutique, revient à « vouloir éteindre l’incendie de la santé mentale par du pétrole ». Le déprimé et l’anxieux pensent à eux-mêmes plus que le bien-portant.

Du fœtus à Hobbes

La seconde partie du livre est un portrait anthropologique de ce que ces six fils rouges produisent. La formule centrale – « retour vers le fœtus » – peut sembler provocatrice ; elle est parfaitement ajustée. Face à l’effondrement des grandes utopies, la génération Z n’a pas abandonné le désir utopique mais l’a géographiquement rétréci : il ne s’agit plus de refaire le monde à son image, mais de refaire son monde à son image. Vincent Cocquebert a documenté cette « civilisation du cocon » dans un livre paru en 2021, La civilisation du cocon  ; Pierre Valentin en pousse l’analyse jusqu’à ses implications politiques, via Hobbes. 

Le monde extérieur, dès lors que le cocon est posé comme norme implicite, devient nécessairement hostile et menaçant. C’est la « guerre de mousse contre mousse » : un néo-hobbesianisme où l’État n’est plus sommé de garantir la sécurité physique mais la sécurité émotionnelle. La jeunesse de droite formule son insécurité en termes migratoires et d’« ensauvagement » ; celle de gauche en termes de violences sexistes, de « traumas » et d’identités fragiles. Des rhétoriques opposées, mais une matrice commune : un monde où tout argument doit être formulé dans un langage sécuritaire pour emporter la conviction.

Ce que ce livre exige

On pourra discuter certaines thèses – la corrélation américaine entre idéologie woke et pathologie mentale demande à être vérifiée en France ou regretter que la question religieuse, effleurée en conclusion à travers l’évocation de Christopher Lasch, n’ait pas reçu davantage de développement. Dans son ouvrage testament, La Révolte des élites, ce dernier écrivait que «  la foi vient du cœur ; elle ne peut être convoquée ». La tradition catholique-conservatrice, qui a précisément maintenu un vocabulaire moral contre la marée thérapeutique, aurait mérité d’être davantage convoquée.Mais ces réserves ne diminuent pas l’importance de cet essai. Malaise dans la génération Z est l’un de ces livres qui rendent service en nommant ce que chacun observe sans pouvoir le formuler. Il rétablit la primauté du langage moral sur le langage clinique, ce qui est un acte intellectuellement courageux dans le contexte actuel. Et il se termine sur une note qui n’est pas sans grandeur : « Même dans les camps de la mort, certains refusaient les quignons de pain afin d’aller voir une petite pièce de théâtre improvisée ou du chant amateur, un morceau de culture pour se réchauffer l’âme. En d’autres termes, l’attention portée aux choses belles de la vie leur avait donné des raisons de survivre. » La santé est ce qui offre la possibilité d’une vie bonne. Elle ne la remplace pas. Cette distinction simple est, en réalité, révolutionnaire.

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