Recension : Les racines françaises du catholicisme américain, sous la direction de Charles Vaugirard (Pierre Téqui éditeur, mai 2026, 146 pages)
Par Francis Jubert
Dans un contexte où le catholicisme américain, souvent perçu comme un bastion conservateur vigoureux, interroge les Européens sur les conditions d’une remontée spirituelle face au déclin politique et culturel, l’ouvrage collectif dirigé par Charles Vaugirard arrive à point nommé. Publié à la veille des 250 ans de l’indépendance des États-Unis, ce livre ne cède ni au cocorico nationaliste ni à la nostalgie passéiste. Il propose plutôt une redécouverte sobre et documentée d’un héritage trop méconnu : celui des missionnaires et évêques français qui ont structuré l’Église catholique sur un territoire représentant plus de la moitié des États-Unis actuels.
Charles Vaugirard signe ici un travail éditorial qui prolonge et actualise l’entreprise d’Henri Servien dans L’Amérique française –Aventuriers et missionnaires de la plus grande France (éd. de l’Orme Rond, 1987). Là où Henri Servien évoquait avec ferveur « nos aventuriers, tant ceux de Dieu que les autres », illustration d’une « France audacieuse, confiante dans son destin et missionnaire », Charles Vaugirard et ses collaborateurs (notamment Arnaud Bouthéon et Florian Kipp) adoptent un ton plus mesuré tout en restant fidèle à l’esprit originel. La préface du cardinal Christophe Pierre, nonce apostolique émérite aux États-Unis, ancre l’ouvrage dans l’expérience contemporaine : dix années passées outre-Atlantique ont convaincu le diplomate du « rôle extraordinaire » des missionnaires français dans la naissance de cette Église.
Des racines multiples, mais bien françaises
L’introduction pose clairement les termes : oui, les racines du catholicisme américain sont multiples (anglaises, irlandaises, espagnoles, etc.), mais les racines françaises n’en sont pas moins essentielles et structurantes. Elles ne concurrencent aucune autre ; elles les complètent. Dès la Nouvelle-France, la mission catholique accompagne et parfois précède la colonisation. Samuel de Champlain fait venir des religieux dès 1615. Le diocèse de Québec, premier d’Amérique du Nord, devient le creuset d’une Église entièrement catholique dans ses trois premières générations, organisée par les jésuites et les récollets avec l’appui de la Couronne.
Après l’indépendance américaine et la création du diocèse de Baltimore par John Carroll, les prêtres français fuyant la Révolution viennent combler un vide. Les sulpiciens fondent le séminaire de Baltimore, pépinière du clergé américain du XIXe siècle. Surtout, pas moins de 44 évêques français ont servi aux États-Unis, dont 18 comme fondateurs de diocèses, d’Universités – comme celle de Notre-Dame, dans l’Indiana, fondée par le père Édouard Sorin -, d’écoles, de communautés religieuses, laissant une empreinte institutionnelle profonde.
L’ouvrage illustre cette épopée à travers douze portraits saisissants. On y croise les martyrs jésuites du Canada, saint François de Montmorency-Laval, premier évêque de toute l’Amérique du Nord, Jacques Marquette, missionnaire et explorateur du Mississippi dont la mémoire reste vive outre-Atlantique (sa statue trône notamment au Capitole à Washington), ou encore Jean-Marie Odin, premier évêque du Texas.
C’est précisément la découverte qu’il a faite, dans son propre village de la Loire, de la tombe de Mgr Jean-Marie Odin qui a éveillé chez Charles Vaugirard une fascination durable. Ce choc initial – « Que fait-il ici ? » – s’est mué en une quête personnelle et spirituelle profonde. En étudiant la vie de cet évêque, il a pris conscience du rôle prépondérant et largement méconnu des missionnaires et religieux français dans la structuration du catholicisme américain. Ce qui n’était au départ qu’une curiosité historique locale est devenu pour lui une véritable redécouverte de l’audace missionnaire française. Ce livre raconte ainsi cette « épopée de sainteté semée en France pour une éclatante liberté américaine. »
Pertinence contemporaine
L’ouvrage de Charles Vaugirard évite avec bonheur deux écueils : l’instrumentalisation politique et l’oubli de la dimension spirituelle. Il rappelle que ces missionnaires n’avaient pas de projet politique mais voulaient « prêcher l’Évangile et exercer la charité ». Cette distinction est précieuse à l’heure où l’on observe, aux États-Unis, une vitalité catholique souvent associée à des figures politiques contemporaines comme Marco Rubio et J.D. Vance. Ce dernier illustre, par son parcours personnel et sa conversion au catholicisme – retracés dans Hillbilly Elegy puis dans son récent ouvrage Communion -, un versant populaire et spirituel de cette remontée.
Dans un registre plus explicitement politique, les « deux glaives » Rubio et Vance, que j’ai étudiés dans mon article « Rubio et Vance, les deux glaives du catholicisme », incarnent à leur manière la vieille doctrine catholique des deux glaives – spirituel et temporel – et trouvent ici un arrière-plan historique profond : un catholicisme américain qui doit beaucoup à une France encore confiante dans sa mission universelle.
La recension de cet ouvrage dans le dossier judicieusement intitulé « Déclin politique et remontée spirituelle » du Nouveau Conservateur prend dès lors tout son sens. Il montre que les périodes de déclin politique peuvent s’accompagner d’une fécondité spirituelle inattendue. La Nouvelle-France n’était pas une puissance dominante face à l’Angleterre protestante ; elle fut pourtant le lieu d’une aventure missionnaire exceptionnelle. De même, les prêtres français persécutés par la Révolution française ont paradoxalement fécondé l’Église des États-Unis naissants. La mémoire de ces « racines » peut-elle aujourd’hui inspirer une France qui peine à assumer son héritage chrétien ? L’ouvrage, sans jamais forcer le trait, suggère que oui.
Un livre utile et inspirant
Bien documenté, agréablement illustré, Les racines françaises du catholicisme américain s’adresse autant aux historiens qu’aux lecteurs curieux de spiritualité missionnaire. Il constitue un excellent complément au livre de JD Vance : là où ce dernier raconte une Amérique populaire en quête de racines et de transcendance, Charles Vaugirard rappelle que ces racines, pour une large part, plongent dans le sol français.
À l’heure où l’Amérique célèbre son indépendance, ce livre nous invite à célébrer, sans triomphalisme, une fraternité transatlantique enracinée dans la foi catholique. Une lecture recommandée pour tous ceux qui croient que la remontée spirituelle passe par la redécouverte fidèle de nos pères. Non pour les idolâtrer, mais pour puiser dans leur exemple la hardiesse qui nous manque.
Ce livre nous enseigne que la véritable influence catholique ne naît pas d’abord des rapports de force politiques, mais d’une vie donnée, enracinée et missionnaireÀ l’heure où des figures comme Rubio et Vance incarnent, chacun à leur manière, les deux glaives du catholicisme américain, cet héritage français retrouve une actualité brûlante. Il nous rappelle que la France a longtemps été, dans l’ordre spirituel, une sœur aînée féconde de l’Amérique : « Bienvenue dans cette épopée de sainteté semée en France pour une éclatante liberté américaine. »
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