Laurent Tessier, Le sionisme chrétien. Histoire d’une alliance méconnue (XIXe-XXIe siècle), Labor et Fides / Presses de l’Université de Montréal, 2026, 402 p.
Par Francis Jubert, PhD
l y a des livres qui arrivent à point nommé. Celui de Laurent Tessier en fait partie. Alors que la guerre à Gaza, la colonisation en Cisjordanie et le retour de Donald Trump ont remis au premier plan le soutien indéfectible de larges pans de l’Amérique évangélique à Israël, l’historien des religions livre la première synthèse de langue française sur un phénomène longtemps resté dans l’angle mort de nos analyses : le sionisme chrétien. Non pas un simple lobby contemporain, mais une alliance théopolitique profonde, transatlantique, qui précède le sionisme politique juif lui-même et continue de peser lourdement sur le Proche-Orient.
Dès les premières pages, Laurent Tessier fixe le cadre avec une clarté bienvenue. Le sionisme n’a jamais été une affaire exclusivement juive. Dès le XIXe siècle, des millions de chrétiens – principalement protestants évangéliques anglo-saxons – ont soutenu le retour des Juifs en Terre sainte puis la création et la défense de l’État d’Israël. Benyamin Netanyahou lui-même l’a reconnu en 2012 : sans le sionisme chrétien, l’État juif moderne n’aurait sans doute pas été possible. L’image de l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem en 2018, avec les pasteurs Robert Jeffress et John Hagee aux côtés du Premier ministre israélien, n’est que la partie visible d’une histoire longue.
Des racines britanniques profondes
Cette histoire commence bien avant Theodor Herzl. Laurent Tessier remonte aux racines britanniques du XVIe siècle. La traduction de la Bible en anglais, l’imprégnation puritaine, la lecture littérale des prophéties et la conviction que l’Angleterre est une nation élue chargée d’un devoir envers le peuple juif forgent ce que l’on appellera plus tard le restaurationnisme.
Anthony Ashley-Cooper, 7e comte de Shaftesbury, au XIXe siècle, transforme l’attente eschatologique en action politique concrète. Au Canada, Henry Wentworth Monk incarne une greffe singulière, teintée de britanno-israélisme. Aux États-Unis, William E. Blackstone organise dès 1891 une pétition signée massivement en faveur d’un foyer juif en Palestine. Les sionistes chrétiens ont pavé la route aux sionistes juifs.
La naissance d’un partenariat organisé
La deuxième partie de l’ouvrage (1917-1967) documente la naissance d’un partenariat structuré. La Déclaration Balfour, signée par Arthur James Balfour, n’est pas seulement le fruit de calculs géopolitiques ou de l’influence de Chaïm Weizmann : elle couronne des décennies de plaidoyer chrétien. Dans les années 1930-1940, des comités prosionistes chrétiens se structurent aux États-Unis et au Canada, souvent en lien étroit avec les organisations juives. L’épisode du juge canadien Ivan Rand en 1947, « retourné » par les témoignages des pasteurs John Grauel et William Lovell Hull, illustre la force de cette affinité culturelle protestante.
Laurent Tessier montre aussi les angles morts : l’invisibilisation des Palestiniens, la générosité sélective, les ambiguïtés d’un soutien qui n’empêche pas les restrictions migratoires nord-américaines face aux Juifs fuyant le nazisme.
De la prophétie à la diplomatie : l’ère Trump
La troisième partie, la plus dense et la plus contemporaine, retrace l’institutionnalisation et la radicalisation du mouvement après 1967. La guerre des Six Jours ravive les ferveurs messianiques. Le dispensationalisme qui transforme la Bible en une sorte de feuille de route prophétique de l’histoire, dans laquelle le destin national d’Israël occupe une place centrale et incontournable , jusque-là largement apolitique, devient un moteur d’engagement.
Jerry Falwell, Menahem Begin, l’Ambassade chrétienne internationale à Jérusalem (1980), puis Christians United for Israel (CUFI) de John Hagee en 2006 : le sionisme chrétien passe du lobbying discret à une force de masse capable de peser directement sur l’exécutif américain et canadien. Sous Ronald Reagan, sous Stephen Harper, sous Donald Trump (2017 puis 2025), l’alliance se consolide.
Laurent Tessier souligne un point crucial : CUFI revendique plus de dix millions de membres – cent fois plus que l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC). Le « lobby juif » des discours conspirationnistes s’avère, en réalité, une coalition transconfessionnelle où les chrétiens conservateurs jouent un rôle déterminant.
Le « vaisseau imparfait » et les faits accomplis (2017-2021)
C’est surtout l’ère Trump que Laurent Tessier analyse avec une précision remarquable. Ni born again, ni lecteur de la Bible, ni pratiquant régulier, Donald Trump est pour les milieux sionistes chrétiens un « vaisseau imparfait » (imperfect vessel) – un instrument choisi par Dieu en dépit, ou peut-être à cause, de ses failles morales.
La comparaison avec Cyrus le Grand, déjà présente dans le discours sioniste chrétien depuis Harry Truman, prend ici une dimension opératoire : ce sont les pasteurs et les réseaux évangéliques qui investissent le président d’une signification biblique à laquelle il demeure étranger.
L’instrumentalisation est réciproque, et les résultats sont spectaculaires : reconnaissance de Jérusalem comme capitale le 6 décembre 2017, inauguration de l’ambassade le 14 mai 2018 (avec John Hagee et Robert Jeffress aux places d’honneur), reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan, suspension du financement de l’UNRWA, Accords Abraham.
Le second mandat et le Bureau de la foi (2025-2026)
Le second mandat porte cette configuration à son paroxysme. Mike Huckabee, pasteur baptiste nommé ambassadeur en Israël, annonce des changements de « proportions bibliques ». Le Jerusalem Prayer Breakfast se tient pour la première fois à Mar-a-Lago. En février 2025, Benyamin Netanyahou rencontre des leaders évangéliques pendant quatre-vingt-dix minutes – il ne rencontre aucun leader juif américain.
Après les frappes conjointes américano-israéliennes sur l’Iran en juin 2025, Donald Trump s’adresse à la nation en remerciant « en particulier Dieu », puis le Moyen-Orient, Israël et l’Amérique, dans cet ordre.
Le plan pour Gaza et le « Board of Peace » placé sous sa présidence personnelle prolongent la logique jusqu’à une forme de tutelle américaine sur le territoire, un siècle après le mandat britannique.
Laurent Tessier insiste sur le dispositif institutionnel qui tient Donald Trump sous influence religieuse. Le « Bureau de la foi » (White House Faith Office), rétabli par décret le 7 février 2025 et dans lequel Paula White-Cain joue un rôle central, organise la mise en scène théologico-politique. Le 5 mars 2026, au sixième jour de la guerre contre l’Iran, une vidéo tournée dans le Bureau ovale montre Donald Trump, mains jointes, yeux fermés, entouré d’une vingtaine de pasteurs évangéliques imposant les mains sur ses épaules. La légende – « God Bless the USA ! » – dit le reste.
Quelques jours plus tard, l’organisation Friends of Zion Heritage Center, fondée par Mike Evans, lance à Jérusalem et Tel-Aviv une campagne d’affichage nationale sous le slogan « Thank you God & Donald Trump ! ».
Le messianisme politique irrigue désormais simultanément Washington, Jérusalem et Téhéran. Comme le formule Jean-François Colosimo, il « apporte le feu de Dieu à l’apologie de la force ».
Ambiguïtés structurelles et radicalisation
L’un des apports majeurs du livre est de refuser la simplification. Le sionisme chrétien n’est pas un monolithe. Il traverse les sensibilités, du libéral Reinhold Niebuhr aux dispensationalistes les plus radicaux.
Il repose sur trois registres que Laurent Tessier, reprenant Samuel Goldman, distingue clairement : la prophétie, l’affinité culturelle et l’alliance politique pragmatique. L’alliance est structurellement ambiguë : les chrétiens sionistes voient dans les Juifs les acteurs d’un scénario eschatologique qui inclut, in fine, leur conversion ; les Juifs sionistes acceptent le soutien tout en maintenant une distance théologique. Gershom Gorenberg le formulait déjà en 2002 : « Ils n’aiment pas les vrais Juifs. Ils nous aiment en tant que personnages de leur histoire. »
Les contre-voix des chrétiens de Palestine
Face à cette convergence, les chrétiens de Palestine opposent une lecture des mêmes Écritures qui en renverse les conclusions.
– La Déclaration de Jérusalem (2006) et Kairos I (2009)
Dès le 22 août 2006, quatre des plus hautes autorités ecclésiastiques de Jérusalem – le patriarche latin Michel Sabbah, l’archevêque syriaque orthodoxe Swerios Malki Mourad, l’évêque anglican Riah Abu El-Assal et l’évêque luthérien Munib Younan – signent la « Déclaration de Jérusalem sur le sionisme chrétien ».
Ils y rejettent catégoriquement ses doctrines comme « un enseignement erroné qui pervertit le message biblique d’amour, de justice et de réconciliation », et dénoncent une alliance qui facilite la colonisation et la guerre perpétuelle plutôt que l’Évangile. L’appel à « briser le silence » des Églises occidentales restera largement lettre morte.
Trois ans plus tard, le 11 décembre 2009, le document « Kairos Palestine – Un moment de vérité », rédigé à Bethléem par des chrétiens catholiques, grecs-orthodoxes, luthériens, anglicans et baptistes, qualifie l’occupation israélienne de « péché contre Dieu et contre l’humanité » et appelle les Églises du monde entier à réviser les théologies qui la justifient.
– Kairos II (2025) : une radicalisation du propos
En novembre 2025, Kairos Palestine II, intitulé « Un moment de vérité : la foi en un temps de génocide », radicalise le propos : le sionisme chrétien y est nommément désigné comme une « distorsion théologique et corruption morale » promouvant un « dieu tribal, raciste, de la guerre et du nettoyage ethnique ».
Pour le théologien anglican Naim Ateek, figure fondatrice de cette théologie de la libération palestinienne, le sionisme chrétien relève d’un « littéralisme sélectif » qui tronque le texte biblique en isolant la promesse territoriale de sa conditionnalité éthique. Comme le montre la sociologue Caterina Bandini, cette contestation est perçue par de nombreux chrétiens palestiniens comme la menace principale – parfois plus encore que celle de la droite sioniste religieuse juive elle-même –, précisément parce qu’elle se situe sur le terrain des mêmes Écritures.
Un outil de compréhension indispensable
Laurent Tessier rappelle que l’historien n’a pas à trancher entre les récits. Il lui revient de montrer comment ils se sont formés, comment ils s’affrontent, et ce qu’il en coûte aux vivants que l’un prétende absorber les autres.
Issu d’une thèse en cotutelle entre l’École pratique des hautes études et l’Université de Montréal, l’ouvrage allie la rigueur et l’ accessibilité. Laurent Tessier adopte une posture compréhensive sans jamais céder à l’apologétique ni à la dénonciation. Dans un paysage intellectuel français encore marqué par le paradigme laïque et peu familier des dynamiques religieuses anglo-saxonnes, ce livre comble un vide criant.
Comme le disait Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, lors du colloque international « Religions et politique étrangère », organisé le 6 novembre 2013 par le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, nombre de crises internationales restent inintelligibles quand le fait religieux n’est pas pris en compte. Laurent Tessier nous donne les outils pour le faire, s’agissant de l’un des facteurs les plus structurants – et les plus méconnus – de la question de Palestine.
Un ouvrage important, qui devrait devenir une référence.
https://les4verites.com/produit/le-sionisme-chretien-histoire-dune-alliance-meconnue/

