Lorsque le droit rencontre les limites du soin
Par Francis Jubert, PhD
Il faut parfois savoir nommer ce qui se joue derrière une scène apparemment anecdotique. La prise de parole de quelques polytechniciens lors de leur remise de diplôme n’est pas seulement un geste militant de plus. Elle dit quelque chose de plus grave : la transformation d’une élite formée par la Nation en avant-garde morale persuadée d’avoir à corriger, voire à condamner, le pays qui l’a financée.
Le spectacle a de quoi surprendre. Ces jeunes gens n’ont pas payé leur formation ; ils ont perçu une solde pendant leurs études ; ils bénéficient d’un des systèmes les plus sélectifs, les plus coûteux et les plus protecteurs qui soient. Et c’est au moment même où l’institution leur remet son sceau, son titre, sa reconnaissance publique, qu’une partie d’entre eux choisit de la mettre en accusation.
Le geste n’est pas seulement politique. Il est inconvenant au sens fort : il manifeste une désinvolture à l’égard de ce qui les a rendus possibles.
Une élite sans dette
Ce qui choque ici n’est pas qu’un jeune diplômé ait des convictions. C’est qu’il paraisse ne plus reconnaître aucune dette symbolique envers l’institution, ni envers la société qui l’a porté jusque-là. Toute communauté politique repose pourtant sur cette évidence élémentaire : on peut critiquer ce dont on hérite, mais à condition de ne pas feindre d’avoir surgi de nulle part.
Or c’est précisément ce fantasme d’auto-engendrement qui travaille aujourd’hui une partie des élites diplômées. Elles se vivent comme des consciences éveillées, presque extérieures au monde qu’elles traversent. Elles parlent au nom de l’intérêt général tout en oubliant que cet intérêt général a d’abord été rendu possible par des structures, des financements publiques, des professeurs, des concours, des corps intermédiaires, des administrations, bref par une civilisation concrète qu’elles n’ont pas bâtie elles-mêmes.
Cette amnésie est d’autant plus frappante qu’elle se manifeste dans des lieux où l’on attendrait le contraire : l’excellence scolaire, la rigueur intellectuelle, la discipline du jugement. Au lieu de cela, on voit s’installer une rhétorique de la dénonciation immédiate, de la pureté morale et de la rupture théâtrale. Le prestige institutionnel sert alors de marchepied à une posture de contestation qui se nourrit précisément de ce qu’elle prétend récuser.
Le radicalisme du confort
Il faut ici dire les choses clairement : ce type de militantisme n’a rien d’héroïque. Il est souvent le radicalisme du confort. On s’autorise des postures extrêmes parce qu’on est précisément protégé des conséquences qu’elles entraîneraient dans la vie ordinaire. On peut alors se donner des airs de dissidence tout en restant au cœur des institutions les plus prestigieuses. On dénonce le système depuis ses meilleures tribunes ; on fustige l’ordre établi en bénéficiant de ses ressources les plus rares.
Cette contradiction est au centre du problème. Car il ne s’agit pas seulement d’un désaccord sur l’écologie ou sur l’industrie. Il s’agit d’un rapport au réel. Une école comme Polytechnique devrait former des esprits capables d’arbitrer entre des contraintes multiples : souveraineté, énergie, défense, production, innovation, écologie, emploi. Elle devrait produire des intelligences de synthèse, non des distributeurs de bons et de mauvais points.
Or c’est de plus en plus une logique d’excommunication symbolique qui gagne du terrain. Le moindre désaccord devient faute. Le complexe devient suspect. L’industrie est regardée comme un mal presque en soi. Le politique est remplacé par le moralisme. Et l’analyse par le slogan. Ce basculement est dangereux, non parce qu’il serait insuffisamment “progressiste”, mais parce qu’il abaisse le niveau même de la pensée publique.
La fracture générationnelle
Le reportage paru dans Le Point de cette semaine a raison d’insister sur l’écart croissant entre la génération des parents et celle des enfants. Cet écart n’est pas seulement culturel ; il est idéologique.
Là où les générations précédentes, malgré leurs contradictions, gardaient encore le sens de l’institution, du métier, de l’effort et de la continuité nationale, une partie croissante de la jeunesse, à commencer par son élite, se laisse gagner par un mélange de soupçon, de culpabilisation et de radicalité « mélancolique ».
Le mot n’est pas trop fort. Car cette contestation n’a souvent rien d’une affirmation joyeuse ou d’un projet de refondation. Elle ressemble davantage à une fatigue du monde, à un refus du compromis, à une tentation de retrait déguisée en vertu. On ne cherche plus à construire ; on préfère dénoncer. On ne veut plus transformer patiemment les réalités ; on veut signifier son rejet. Et dans cette économie psychologique, la posture l’emporte sur le courage.
Il n’est pas interdit de voir là une proximité avec certaines tonalités de la gauche radicale, notamment celles qui prospèrent sur l’indignation permanente, le soupçon systématique et la fascination pour les ruptures symboliques. Mais il faut aller plus loin : ce n’est pas seulement une orientation partisane, c’est une disposition morale. Une manière de se situer du côté du Bien en évitant l’épreuve du réel.
Ce que l’institution devrait exiger
Une école d’excellence n’a pas pour mission de produire des petits procureurs. Elle doit former des femmes et des hommes capables de responsabilité, c’est-à-dire capables d’habiter la complexité sans la réduire à des oppositions enfantines. Cela suppose une culture de la mesure, du discernement et de la retenue. Non pour étouffer la critique, mais pour la rendre digne d’être entendue.
Il serait sain que les jeunes diplômés sachent encore ce que signifie recevoir avant de juger. Il serait sain qu’ils comprennent qu’une cérémonie de remise de diplôme n’est pas une scène d’occupation idéologique. Il serait surtout sain qu’ils mesurent qu’en démocratie, la légitimité critique ne se décrète pas à coups de banderoles, de slogans et d’interruptions spectaculaires.
Le vrai courage intellectuel n’est pas de désigner des coupables à distance. Il est de regarder le réel en face, avec ses contradictions, ses nécessités et ses limites. C’est ce courage-là que l’on attend d’une élite. Pas des incantations. Pas des postures. Pas une morale de substitution.
En guise de conclusion
Issu d’une lignée de polytechniciens, je mesure d’autant mieux ce que cette école exigeait autrefois de ses élèves : la discipline, la loyauté intellectuelle, et le sens de la dette envers une institution qui les formait pour servir.
À l’heure où certains semblent confondre l’excellence avec la contestation spectaculaire, il devient urgent de rappeler qu’une élite digne de ce nom ne se contente pas de juger le monde : elle commence par honorer ce qui l’a rendue possible.

