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De la crise de l’Eglise au renouveau spirituel

Editorial de Paul-Marie Coûteaux et Guillaume de Thieulloy dans Le Nouveau Conservateur n°33

Dans une nation comme la France, dont l’histoire, les institutions et la culture ont été profondément façonnées par le catholicisme, la crise de l’Église ne pouvait rester sans conséquences politiques.

La crise ecclésiale des dernières décennies a produit un paradoxe singulier. Alors que l’Église cherchait à se faire plus discrète dans l’espace public, son recul a laissé un vide que d’autres idéologies se sont empressées d’occuper. Pendant longtemps, le christianisme a constitué un cadre moral commun. Même dans une société largement sécularisée, il continuait d’inspirer une certaine conception de la personne humaine, de la famille, de l’autorité ou du Bien Commun. Lorsque ce cadre s’est affaibli, le débat politique a progressivement cessé de porter sur la recherche du bien pour se concentrer sur l’affirmation des droits individuels. Cette évolution n’est pas seulement juridique ; elle est anthropologique : une société chrétienne considère la liberté comme ordonnée à la vérité, alors qu’une société postchrétienne tend à considérer la liberté comme l’absence de toute limite extérieure. Le rôle de la politique s’en trouve profondément transformé. Parallèlement, l’effacement du catholicisme social a contribué à l’affaiblissement des corps intermédiaires – déjà fort endommagés par la tourmente révolutionnaire. Les paroisses, les mouvements de jeunesse, les associations constituaient autrefois des lieux d’apprentissage de la responsabilité civique. Leur déclin a favorisé l’isolement des individus face à l’État et au marché.

L’évolution du personnel politique est également révélatrice. Pendant une grande partie du XXe siècle, de nombreux responsables étaient issus d’un univers culturel chrétien qui leur transmettait certaines notions fondamentales : le sens de la limite, le respect de l’héritage reçu, la conscience des devoirs. Aujourd’hui, ces références sont devenues marginales. La politique apparaît souvent comme une technique de gestion ou de communication plutôt qu’exercice d’une responsabilité morale.

Pourtant, au moment même où le déclin simultané du catholicisme et du Bien Commun semblait irrésistible, un phénomène nouveau est apparu : un renouveau spirituel discret mais réel.

Les chiffres de la pratique religieuse continuent de diminuer, mais ils masquent une réalité plus complexe. Dans de nombreux diocèses, les séminaires, les jeunes familles pratiquantes, les communautés nouvelles témoignent d’une vitalité inattendue. Les pèlerinages attirent des foules croissantes. Les baptêmes d’adultes se multiplient. Une partie de la jeunesse manifeste un intérêt renouvelé pour la foi chrétienne. Ce phénomène demeure minoritaire, mais ses conséquences politiques pourraient être importantes. Et c’est principalement pour cela que nous avons voulu consacrer un dossier au renouveau spirituel.

D’abord, parce que ce dernier produit des hommes et des femmes moins perméables aux idéologies dominantes. Celui qui sait que la vérité ne dépend pas des modes du moment retrouve une capacité de résistance face aux conformismes culturels.

Ensuite, parce que ce renouveau s’accompagne souvent d’une redécouverte du principe de subsidiarité. Beaucoup de jeunes catholiques s’investissent dans des initiatives locales. Ils comprennent que la société ne peut être reconstruite uniquement par des décisions gouvernementales. La vitalité d’un peuple repose d’abord sur la santé de ses communautés naturelles. Et, de même que la Révolution n’a pas seulement consisté en un changement de gouvernement, mais a transformé en profondeur la société, de même le renouveau du catholicisme au XXIe siècle pourrait (comme jadis le renouveau du XIXe siècle) transformer non pas seulement les consciences ou les familles chrétiennes, mais aussi les structures mêmes du Gouvernement – car la réforme des mœurs et la réforme des structures interagissent mystérieusement l’une sur l’autre.

Enfin, ce réveil spirituel contribue à réintroduire dans le débat public des questions que la modernité croyait avoir définitivement évacuées : qu’est-ce qu’une personne humaine ? Qu’est-ce qu’une famille ? Existe-t-il une nature humaine ? La politique peut-elle se passer de fondements moraux ?

Il serait illusoire d’attendre de ce renouveau un succès électoral immédiat. Les transformations spirituelles agissent sur un temps long. Elles modifient les consciences avant de produire des effets institutionnels. Mais aucune renaissance politique durable ne se peut sans renaissance morale préalable. Les grandes reconstructions nationales ont toujours été précédées par un réveil spirituel ou culturel. La véritable question n’est donc pas de savoir si le catholicisme retrouvera demain l’influence sociale qu’il exerçait hier. Elle est de savoir si la France pourra retrouver une cohésion et une espérance communes sans renouer avec les principes spirituels qui ont longtemps nourri sa civilisation.

Car les crises politiques sont souvent les symptômes visibles de maladies plus profondes. Inversement, les renouveaux spirituels préparent parfois, dans le silence, les grands redressements de l’Histoire.

Cependant, le vide moral est aujourd’hui si vertigineux que la traduction politique de l’actuel renouveau spirituel, qui d’ailleurs demande à être amplifié, ne se fera pas en un tournemain – ni sans que nous lui prêtions la main. 

Tel est l’objet même du Nouveau Conservateur. Certes, nous n’attendons pas grand-chose des élections présidentielles d’avril et mai prochain, craignant plutôt qu’elles n’ouvrent la voie, quels qu’en soient les résultats, à des troubles sans doute graves, capables de dégénérer et de plonger le pays dans un chaos dont on ne peut conjecturer la durée.

Il n’en est que plus souhaitable que les Chrétiens se rassemblent, et qu’éclose sans plus tarder un grand parti qui ose se réclamer sans détour de la doctrine sociale de l’Église. Pourquoi écrivons-nous cela ? Regardons les choses lucidement : si la droite française, ou, dit autrement, les forces conservatrices nationales sont si discrètes sur la scène médiatique (hors réseaux sociaux… ), faut-il incriminer seulement l’ostracisme, évidemment scandaleux, dont elles font l’objet depuis des décennies par les Maîtres d’une opinion de plus en plus manipulée – ne faut-il pas aussi constater que la droite française pèche dans son ensemble par des manques cruels, imputables cette fois à ses chefs ?

Manque d’unité, on l’a assez dit. Manque de fond, aussi. Ces deux carences ont une même cause. Aussi bien intentionnés soient-elles (ce n’est pas le cas de toutes…), les personnalités de droite se révèlent incroyablement timides sur les causes profondes des maux qu’affrontent les Français, et des remèdes qu’il serait possible de leur apporter. Oh, certes, elles traitent d’économie, leur terrain de prédilection, de politique et quelquefois de géopolitique, sans toutefois y entendre grand-chose ; il arrive que, avec un grand luxe de précautions, elles abordent les aspects civilisationnels ; mais elles n’osent jamais en venir aux aspects moraux, et spirituels. N’est-ce pas pourtant ce qu’attendent bon nombre de Français, au-dessus du petit babil économico-politique : une voix qui aille à la source spirituelle et morale de nos maux ?

Les personnalités qui se veulent les porte-parole de la droite nationale oublient ce qu’implique la définition simple d’une civilisation selon le trait d’André Malraux : « Une civilisation, c’est une religion et tout ce qui va avec… » – ce qui veut simplement rappeler ce que toute l’Histoire des Hommes montre : qu’il n’y a pas de civilisation, donc pas de vie commune, sans une religion fondatrice, à moins de sombrer peu à peu dans le nihilisme (et de sombrer en quelques générations). 

Significative est la récente confession d’un sociologue, pourtant athée et « de gauche », Emmanuel Todd, qui avoue dans une de ses vidéos mensuelles significativement nommée « Existe-t-il une vie sociale après la religion ? » qu’il a constamment sous-estimé le fait simple, que lui et ses pairs n’ont cessé de rejeter dans l’ombre : toute société s’organise autour d’une foi, sinon commune, du moins largement majoritaire, et que leur évolution, soit croissance, soit déclin, soit disparition, dépend largement de la vitalité de cette foi.

Rappelons aussi, au sujet de l’unité des forces conservatrices, la belle phrase de Charles Péguy que nous avons souvent inscrite sur notre fronton : « Tout ce qui élève unit ». Comment ne pas lancer ici ce cri que tant répriment : quelqu’un manque !

Pour commencer, nous attendons qu’une personnalité authentiquement chrétienne soit présente lors de la prochaine présidentielle qui sera de toute façon, un grand rendez-vous des Français avec (ou sans) la France. Qui ? Philippe de Villiers ? Jean-Frédéric Poisson ? Un autre ?

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