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Après l’illusion individualiste, la société organique

Par Laurence Trochu

Tribune parue dans le Nouveau Conservateur n°31

Le terme de société organique vient avec les caricatures dont on affuble souvent ceux qui l’ont porté. Difficile d’évoquer Charles Maurras et l’Action française, puisque c’est bien ce courant qui a porté ce terme comme une grille de lecture, sans s’attirer les cris d’orfraies venus de tous bords. Il faut néanmoins leur en reconnaître la paternité dans l’expression, tant elle éclaire encore notre compréhension du réel. Actualisons-la, avec les défis de notre temps, mais sans nous départir de la méthode philosophique, qui commence par définir les termes. Organique vient du latin organicus, « qui concerne les instruments », lui-même issu du grec ancien organon, qui désigne les instruments propres à la structure des êtres vivants, que nous appelons organes. Ce rappel n’est pas gratuit : il dit déjà qu’une société est une structure vivante, ordonnée et finalisée.

La société organique marque avant tout la dépendance de chaque individu au corps social, tordant le cou, si l’on peut dire, à l’individualisme révolutionnaire, lui-même fruit des Lumières ou, plus haut, du protestantisme. Elle affirme que l’homme ne se suffit pas à lui-même, mais qu’il s’inscrit dans un ensemble qui le précède et le dépasse. En biologie, la matière organique désigne ce qui a été produit par le vivant et qui constitue les sols. Là aussi, la notion de dépendance est claire, tout être vivant se nourrissant grâce à cette matière organique, directement ou indirectement. Cette définition biologique est tout à fait transposable aux humains, et Auguste Comte ne disait pas autre chose en affirmant : « Les morts nous gouvernent ». Formule qui rappelle que toute société est d’abord un héritage avant d’être un projet.

Avec Louis de Bonald et Joseph de Maistre, qui ont décrit la société ­organique en leur temps sans lui donner cette terminologie précise, il faut rappeler ce que cette société implique et quelles sont ses vertus : une société qui se pense sur le temps long, au travers de politiques familiales et démographiques, par la transmission culturelle, par l’enracinement territorial et la continuité institutionnelle. Une société qui ne vit pas dans l’instant mais dans la durée. Une société qui sait les besoins de l’homme depuis qu’il fut décrit comme un animal politique, et qui a vu les tristes effets du déracinement, du mythe de l’individu libre et autonome. La société organique suppose en effet un ordre, et par conséquent, une hiérarchie, en opposition à un égalitarisme utopique. Elle repose sur l’idée que les fonctions diffèrent mais concourent toutes au Bien Commun. Il est toujours bon de rappeler que c’est bien entre ordre d’un côté, et égalité de l’autre, que se situe le clivage entre droite et gauche.

Nous vivons aujourd’hui la fin des promesses apportées par le règne de l’individu. Elles entament leur marche finale de destruction avec un wokisme qui s’autosabote, l’exacerbation délirante des droits individuels imposés comme une tyrannie pour le commun, la haine de soi qui conduit à la préférence étrangère et le choix de ce que certains appellent la « Nouvelle France ». Ce moment révèle une impasse. L’individualisme a échoué, ne répondant pas aux aspirations naturelles de communauté que la société organique procurait autrefois. En conséquence, les choix qui s’offrent aux individus délaissés sont soit la fuite en avant, soit la religion de substitution, soit la radicalité, c’est-à-dire un retour aux racines de ce que nous sommes. Il aura fallu quelques siècles pour faire table rase du passé, comme le clame l’Internationale. C’est le propre de tout totalitarisme de vouloir recréer un homme nouveau, et il faut pour cela l’arracher aux déterminismes de son héritage. Le wokisme n’a strictement rien inventé. Au mieux, il a perfectionné techniquement cette tendance. Au pire, il est une nouvelle forme de barbarie, issue de l’ignorance. Là où les révolutionnaires combattaient ce qu’ils connaissaient, les modernes détruisent ce qu’ils ignorent.

Quelle leçon à tirer pour le politique ? On ne peut recréer une société organique, puisqu’elle nous est transmise. Si elle n’est plus que ruine, nous devons donc la restaurer. Et cela passe par des mesures très concrètes, depuis la délivrance d’un permis de construire jusqu’à l’organisation de la fiscalité. Promouvoir la belle architecture, réaffirmer l’universalité des allocations familiales, moins taxer la propriété privée, voilà des mesures restauratrices. Sans parler bien sûr de la protection des frontières (après tout, tout organisme est pourvu de cette protection, depuis l’écorce de l’arbre jusqu’à notre propre peau), de l’éducation ou encore de la transmission de notre savoir-faire et de notre art de vivre. Bref, du Patrimoine, autre mot symbolique de l’omniprésence de la société organique autour de nous. Car, au fond, la société n’est pas un matériau à façonner mais un héritage à prolonger : et c’est dans cette fidélité que se joue, aujourd’hui, toute politique digne de ce nom.

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