Tango du Dr David Bial-Beausire – le roman que les parlementaires devraient lire avant de franchir le Rubicon.
Par Francis Jubert
Tango, Dr David Bial-Beausire, AIHC Corp / independently published, 24 avril 2026, 571 pages. Disponible en édition Kindle (7,99 €).
Il est des livres qui arrivent au bon moment. Pas pour plaire. Pour déranger. Tango ® – Top Advanced, Natural Guess Oracle ® du docteur David Bial-Beausire est de ceux-là: une dystopie bioéthique publiée alors que l’Assemblée nationale s’apprête à examiner en troisième lecture la proposition de loi sur l’aide à mourir. Le hasard du calendrier n’est qu’apparent. Ce roman est né, selon son auteur, d’années de questions posées en formation, en service, en consultation : « Ces dernières années, j’ai souvent été questionné sur ma vision future de la médecine et de la fin de vie. De ce questionnement est né Tango®. »
L’auteur n’est pas un romancier de cabinet. Médecin de soins palliatifs, oncologue, spécialiste de soins de support et de télémédecine, rompu à la gériatrie, aux unités de soins palliatifs et à l’hospitalisation à domicile, consultant en e-santé et animateur de podcast, il a passé des années au chevet des mourants. Il connaît ce que signifie accompagner quelqu’un jusqu’au bout – ce que cela exige, ce que cela coûte, ce qu’on perd quand on l’abandonne. C’est cette expérience accumulée qui donne à son roman son poids particulier : ce n’est pas de la spéculation, c’est de la projection clinique.
Jusqu’à son choix éditorial, le roman pousse la cohérence jusqu’au bout : il est publié sous la marque AIHC Corp – le nom même de la corporation fictive qui, dans le livre, fabrique et commercialise Tango®, le système d’intelligence artificielle qui administre la mort. Un geste d’auteur qui dit, à lui seul, dans quel esprit ce livre a été écrit.
De l’euthanasie à l’Envol : quand les mots préparent les révolutions
La France de 2051 a changé de vocabulaire. L’euthanasie n’existe plus sous ce nom. Elle s’appelle l’Envol. Ce glissement n’est pas anodin dans le roman : il est le produit d’un travail de longue haleine conduit par une organisation puissante, la Fondation pour la Promotion et la Défense de la Dignité Humaine, aux « racines maçonniques et d’inspirations humanistes, rationalistes et eugénistes ». Son pilier fondateur tient en une phrase, que le roman pose comme devise philosophique du système : « La vie est un matériau qu’il convient de gérer. »
La loi fictive Fayolle-Meresse, votée le 13 juin 2028, a d’abord « effacé des années de pénalisation des formes d’aides actives à mourir ». Puis, par ajustements successifs et un lobbying patient, l’Envol est devenu un nom commun. La banalisation a fait le reste. En ce mois de mai 2051, « la mort programmée et dirigée, l’Envol, concernait une majorité assez large des décès ». Le personnage central, le Dr Édouard Le Magne, médecin de soins palliatifs, en est à « 150, peut-être 200 » pour la seule année en cours. « Ça ne me coûte rien, je n’y mets aucune émotion et ça paie bien », confie-t-il à sa femme avec ce cynisme que les années ont déposé en lui comme une croûte protectrice.
Quarante ans plus tôt, quand la loi avait commencé à passer, quelque chose s’était éteint en lui. Sa femme Élisabeth l’avait vu « devoir se résigner à commettre le premier acte irréparable, contraint et forcé », menacé qu’il était d’un « délit d’entrave » par la Fondation et d’un refus de clause de conscience par son Ordre, « infiltré comme toujours par les lobbys syndicaux et ceux de la Fondation ». Il avait plié. À chaque progression législative, il avait plié. Puis il avait « développé sa carapace ». Aujourd’hui, il se rend « au domicile de n’importe lequel des individus désignés par son IA et réalise le geste sans sourciller ».
Toute révolution morale commence par une révolution lexicale. On ne tue plus ; on accompagne. On ne supprime plus ; on aide. On ne donne plus la mort ; on ouvre la voie d’un envol. Le procédé n’est pas nouveau. L’histoire du XXe siècle en a fourni assez d’exemples pour qu’on le reconnaisse.
Le médecin augmenté, ou le validateur de procédure
Dans la France de 2051, le Dr Le Magne n’est plus tout à fait un médecin. Il est un « médecin IA-augmenté » – désignation officielle qui dit l’essentiel : l’intelligence artificielle Tango® pense, analyse, décide ; le médecin valide. Quand il tente, pour la première fois depuis longtemps, de consulter en détail le dossier d’un patient qui le trouble, Tango® lui répond dans sa voix non humanisée : « nous vous rappelons que conformément aux lois en vigueur, vous ne disposez en votre qualité de médecin que d’un droit de validation éthique des dossiers, étant entendu que le taux d’erreur humaine est désormais jugé inacceptablement haut ». Consulter le rapport complet lui coûtera un point de crédit social professionnel. Il accepte. Et découvre alors la ligne blanche du système : « le seul point inaccessible du rapport était l’analyse médico-économique ». Ce que les algorithmes calculent sur la valeur économique d’une vie, le médecin n’a pas le droit de le lire.
Le ministère lui-même a changé de nom en cours de route. Il s’appelle désormais le ministère de la Santé, de la Démographie et de l’Information. Trois mots. Trois fonctions qui n’auraient jamais dû se trouver sous le même toit.
La notification reçue sur sa montre connectée dit le reste : « il vous est fortement déconseillé de modifier les éléments de ce compte rendu sous peine de voir votre infraction transmise en direct au ministère de la Santé, de la Démographie et de l’Information. Il est attendu de votre part une relecture essentiellement éthique de ce document. » L’humain ne décide plus. Il signe.
Leia, ou la mort par écran interposé
L’une des scènes les plus fortes du roman met en scène une jeune interne, Leia, confrontée pour la première fois à un Envol. Le Dr Le Magne prend le temps de lui montrer la patiente – « cette tumeur, que leurs contemporains ne voyaient quasiment plus du fait des progrès thérapeutiques », une masse cancéreuse extériorisée que la jeune femme n’a jamais vue de sa vie. Elle est bouleversée. Elle comprend immédiatement que la demande est légitime, que la souffrance est réelle. Puis Tango® prend la main. « Leia eut vite compris que seules les indications de son assistant IA comptaient, que si elle se laissait complètement porter, elle ne ferait aucune bêtise. » Résultat : « elle n’avait même pas regardé la patiente ». Elle « avait vu la vie quitter en premier le cœur puis le cerveau sur les courbes biométriques colorées ». Elle « avait usé de la seringue comme d’une manette ».
Quelques minutes plus tard, le Dr Le Magne lui demande si elle se souvient de l’histoire de vie de la patiente. « Non, mais on ne les a pas eus, si ? » répond-elle avec une froide candeur qui sidère le vieux médecin. Et d’ajouter, sans malice : « C’est important ? Je veux dire quand, tu sais, tout avait déjà été vu et étudié en amont ? »
La technologie n’a pas tué l’humanité. Elle l’a rendue superflue.
Raphaël DeMarquis, ou la liberté fabriquée
Le moteur de l’intrigue est un patient atteint de sclérose latérale amyotrophique, Raphaël DeMarquis, dont l’Envol trouble inexplicablement le Dr Le Magne. Officiellement, le consentement était libre et éclairé. En réalité, une proche révèle : « il ne voulait pas mourir, on l’a poussé à le faire. » Comment ? Par immersion numérique totale. « Des pubs, des spams et de la propagande pour votre Envol », dix messages par jour de la Fondation. « Raphaël s’est vu enfermé dans des bulles de filtre et s’est laissé endoctriner par des chambres d’écho » : d’abord les contenus sur sa maladie, puis sur son caractère incurable, puis sur la nécessité de l’Envol dans pareille condition. « Ses dernières semaines, son programme matin, midi, soir, c’étaient des vidéos de témoignages de patients SLA heureux de recourir bientôt à l’Envol. »
Il avait aussi été déclaré non éligible à un traitement curatif qui existait pourtant pour certaines formes de sa pathologie. L’enquête révélera la vérité : Raphaël avait été « sacrifié sur l’autel économique », parce qu’« un algorithme avait calculé le coût de ses soins et les avait mis en balance avec ce que pouvait rapporter sa vie, même guérie ». Verdict de Tango® : ratio défavorable. Il avait été « trié dans les suites d’un glissement utilitariste » – processus par lequel « le système de santé déplaçait petit à petit ses critères de décision du registre moral ou humaniste vers un registre de rentabilité collective ».
La question que pose le roman est alors redoutable : peut-on encore parler d’un choix libre lorsqu’une personne vulnérable, épuisée par la maladie, isolée, est exposée vingt-quatre heures sur vingt-quatre à un environnement numérique qui a orienté toutes ses représentations dans une seule direction ? L’autonomie individuelle – argument massue des promoteurs de l’euthanasie – suppose une information équilibrée, une absence de pression et l’existence d’alternatives réelles. Dans la France de 2051, aucune de ces conditions n’est remplie. Mais personne ne le dit.
La mort présumée consentie
Le roman ne s’arrête pas à la France. Il fait étape au Canada, dans les CHSLD – centres d’hébergement et de soins de longue durée -, pour une scène cliniquement froide. Ces structures « structurellement déficitaires » sont devenues des mouroirs. Pour résoudre l’équation financière, la loi a tranché : « il était économiquement rationnel de présumer que la demande d’Envol était réputée faite à l’anniversaire du 10ème jour de prise en charge en CHSLD, délai ramené au 87ème anniversaire échu. » Passé un certain âge et passé un certain délai d’hébergement, la mort est présumée souhaitée. Nul n’a besoin de la demander. On considère simplement qu’il est rationnel de la vouloir.
Cette logique n’est pas sans précédent intellectuel. Le roman convoque les notes secrètes du Dr Alexis Carrel – prix Nobel de médecine 1912, auteur de L’Homme, cet inconnu -, dont les thèses « eugénistes et scientistes résonnaient tellement bien » avec le système décrit. Un personnage de la Fondation lâche ces formules qui résument sa philosophie : « Il faut cesser de subir la mort comme un accident, il faut apprendre à la vouloir comme un acte. » Puis : « Dès qu’ils deviennent inutiles ou qu’ils représentent une charge supplémentaire, les vieillards cessent d’être regardés comme des personnes : on est content de les voir disparaître. » Un autre personnage pense, sans oser le dire à voix haute : « Eugénistes également. »
Le coût de la vie restante
La formule centrale du roman surgit lors d’une scène en Guyane, où des soldats condamnés par un lentivirus militaire attendent la mort : « la vie n’a pas de prix mais elle a un coût. » Édouard et Élisabeth se regardent instantanément : et si Raphaël DeMarquis n’avait pas valu le coût lui non plus ?
La confirmation viendra par l’enquête d’Aiyana Némaska, jeune femme des Premières Nations qui a découvert une surmortalité statistique dans sa communauté liée à l’Envol. Elle a identifié « une corrélation nette entre le coût de la vie restante – estimation du montant moyen des pensions qui restaient à verser avant la fin de vie – et la pression algorithmique exercée ». Sa conclusion, formulée sans détour : « Plus la pension et plus l’espérance de vie sont élevées, plus l’incitation sera forte de mettre fin à ses jours. » Ce n’est pas un complot bruyant. C’est un algorithme silencieux. « Quand le recours aux aides actives à mourir d’une population ciblée était trop faible, les États et les entreprises de l’Esprit Global ajustaient leurs messages et leur pression algorithmique sur les citoyens concernés de façon à ce que petit à petit ils intègrent le message et demandent à quitter la vie d’eux-mêmes. »
Aiyana Némaska mourra en mer dans des circonstances non accidentelles, avant d’avoir pu présenter ses conclusions à la tribune internationale où elle était attendue. Elle avait prévu l’éventualité. Un système homme-mort diffuse alors partout dans le monde le discours qu’elle n’aura pas prononcé : « Les systèmes d’intelligence artificielle et les algorithmes sont à la main des gouvernements. De tous temps dans l’histoire des hommes, la tentation d’éliminer le plus faible, celui qui coûte en soin, en temps et en argent, fut présente. Tango® et les IA assistants ont permis de poser un vernis de respectabilité sur ces pratiques. » Et en conclusion, ces quelques mots qui sont peut-être les plus beaux du livre : « derrière chaque Envol, il y a des prénoms, des histoires. Ils s’appelaient Raphaël, Kirra, Jarrah, Luthando, Thandine ou Kitchy. »
Les soins palliatifs : victimes sans bruit
Un seul paragraphe du roman suffit à dire ce qui leur arrive. « Quand en 2028 la loi Fayolle-Meresse avait été votée, les mentalités changèrent énormément et le recours aux soins palliatifs devint rare, quasi exclusivement réservé à quelques riches privilégiés dont le système d’assurance mutuelle était en mesure de prolonger des soins au-delà de ce qui était devenu, pour le commun des gens, une obstination déraisonnable. » Les médecins de soins palliatifs qui alertent aujourd’hui les pouvoirs publics – qui rappellent ce qu’ils ont vécu lors du triage COVID dans les EHPAD, qui refusent que leur discipline soit aspirée dans cette logique – liront cette phrase avec la reconnaissance amère de qui voit son pressentiment mis en roman.
Une démocratie sans conscience
La dernière phrase politique du livre est peut-être la plus importante. Édouard Le Magne, au terme de tout ce qu’il a traversé, formule une conclusion sans appel : « une société qui a réussi le contrôle de la production et de la destruction de ses citoyens n’a plus besoin de conscience politique, encore moins de démocratie. »
Et Tango®, à la fin du livre, n’est pas détruit. Il change simplement de nom. Il s’appelle désormais Swing®. « Il faudra encore deux générations pour que les IA, en tant que chaînon manquant entre les volontés eugéniques des dirigeants et leur mise en application, ne soient plus jamais remises en question. »
Tango n’est pas un roman catastrophiste. Il décrit un monde policé, numérisé, rationnel, bienveillant dans son vocabulaire, administrativement irréprochable. Tout y est légal. Tout y est encadré. Tout y est certifié éthique. Et pourtant l’homme disparaît peu à peu derrière les procédures – jusqu’à n’être plus que « FR X 1A B24 10 57463 B 789 26 » : une suite de caractères, un identifiant, une donnée dans un système.
Ce roman ne prétend pas prédire. Il montre comment chaque maillon de la chaîne paraît raisonnable – et comment la chaîne, assemblée, conduit là où personne n’avait dit vouloir aller. Il montre que les mots précèdent les faits, que les procédures remplacent les consciences, que les algorithmes effectuent silencieusement le travail que personne n’aurait osé confier à un homme.
Entre trente et quarante parlementaires hésiteraient encore, dit-on, avant le vote solennel prévu le 30 juin. Ce roman ne leur dira pas comment voter. Mais il leur dira ce qu’ils engagent.

