Par Francis Jubert
Le salon Eurosatory 2026 a refermé ses portes hier. Cette édition restera dans les annales comme l’une des plus marquantes de l’histoire de l’événement. Dans un contexte géopolitique tendu – guerre en Ukraine, tensions internationales persistantes, réarmement généralisé -, le monde de la défense s’est donné rendez-vous au Parc des Expositions de Villepinte avec une urgence palpable.
Dès l’entrée, l’impression est forte. Les allées bruissent de démonstrations, de discussions stratégiques et de stands où industriels français, européens, mais aussi extra-européens exposent leurs dernières innovations. Le stand chinois, quoique désert, attirait l’attention, tandis que plusieurs pays du Golfe, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, disposaient d’espaces réceptifs d’une taille imposante, témoignant de leur ambition et de leur poids croissant dans le domaine de l’armement. Le dynamisme de l’écosystème national n’en restait pas moins visible : Direction générale de l’armement, armées de Terre, grands groupes comme Atos, Dassault, Thales, MBDA, KNDS, mais aussi une myriade de PME et de startups.
Cette réussite doit beaucoup au général de corps d’armée Jean-Marc Duquesne, Délégué général du GICAT, dont j’ai eu l’honneur d’être l’hôte. Lors du déjeuner de clôture, qui était le dernier pour lui à ce poste, il se félicitait avec une légitime satisfaction du succès de cette édition ( plus de 2000 exposants, 65 pays représentés, 65 délégations officielles venues de 93 pays). Son engagement constant a largement contribué à faire d’Eurosatory le rendez-vous incontournable qu’il est devenu.
Le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, l’avait annoncé : « Lorsque le monde change, les armées doivent s’adapter. La question est de savoir à quelle vitesse les armées de terre sont capables de le faire. » Eurosatory 2026 a apporté une réponse concrète : l’accélération est indispensable.
Les drones, au centre du champ de bataille moderne
Ce qui frappe le plus le visiteur, c’est l’omniprésence des systèmes aériens sans pilote. Des mini-drones de reconnaissance aux munitions rôdeuses, en passant par les plateformes plus sophistiquées destinées à opérer en coordination étroite avec des aéronefs pilotés, ces engins ne sont plus un appoint : ils constituent désormais le cœur du système de combat.
Parmi les évolutions les plus prometteuses figurent ces aéronefs sans pilote de taille intermédiaire, conçus pour accompagner les chasseurs et assumer les missions les plus risquées : pénétration en profondeur, saturation des défenses, guerre électronique ou reconnaissance persistante. Grâce à l’intelligence artificielle et à une coordination étroite avec l’équipage humain, ils multiplient la puissance de feu et les capteurs tout en préservant les vies.
Les démonstrations en bordure du parc de Villepinte ont été particulièrement impressionnantes. Hier, sous un soleil écrasant, j’ai assisté à une mise en scène saisissante : des blindés escortés par des drones, des canons en action, des explosions assourdissantes dont le souffle et la poussière montaient jusque dans les tribunes. Ces démonstrations de puissance donnent une idée très concrète de ce que pourrait être un engagement futur sur le sol européen.
Iryna Terekh, architecte du missile Flamingo développé par Fire Point, incarnait à Eurosatory – où l’entreprise ukrainienne disposait d’un stand spectaculaire -, cette nouvelle génération d’innovateurs : des solutions précises, économiques et rapidement industrialisables qui bouleversent les équilibres traditionnels. Fire Point est ainsi passée d’une start up employant 18 personnes en 2023 à la plus grande entreprise du monde occidental dans la production de drones et de missiles de croisière longue portée, si l’on en croit ses fondateurs.
Industrie française : l’urgence de monter en cadence
La France ne reste pas spectatrice. Comme le soulignait Le Figaro, armées et industriels doivent « accélérer la cadence ». Les stocks de munitions sont critiques, les cycles de production trop longs pour les conflits de haute intensité.
Plusieurs leviers ont été mis en avant : partenariats civilo-militaires renforcés, innovation agile, production de masse et collaboration européenne tout en préservant la souveraineté technologique. C’est dans cet esprit que j’ai plaidé, dans mon ouvrage Si vis pacem…Rebâtir la puissance militaire française, paru fin 2025 aux Éditions de La Délivrance, pour une lucidité stratégique et une industrie de défense robuste, condition indispensable de notre sécurité.
Perspectives
Eurosatory 2026 s’achève donc sur un double constat. D’une part, la prise de conscience est générale : la guerre de haute intensité est de retour et impose de repenser profondément doctrines, équipements et cadences de production. D’autre part, la France dispose encore des atouts pour tenir son rang – talents industriels, savoir-faire technologique, volonté militaro-politique affichée -, à condition de ne pas se laisser distancer par des concurrents plus réactifs ou plus massifs comme le conglomérat Rheinmetall qui, rappelons-le, a accompagné les grands cycles de réarmement de l’Allemagne au XXe siècle.
Le général Duquesne l’a rappelé avec force lors de ce dernier déjeuner de clôture : l’heure n’est plus aux demi-mesures. La capsule vidéo produite par le ministère des Armées, intitulée « Eurosatory 2026 : immersion au cœur des innovations qui transforment les armées françaises », illustre parfaitement cette dynamique : drones, robotisation, intelligence artificielle et combat collaboratif y sont mis en avant comme les piliers de la transformation en cours.
Dans un monde où la paix se prépare par la force et la lucidité, l’industrie de défense française doit passer à la vitesse supérieure. La souveraineté nationale et la liberté d’action de l’Europe en dépendent.
Les échanges initiés cette semaine se poursuivront bien au-delà du salon. Prochain rendez-vous : Eurosatory 2028, du 19 au 23 juin. D’ici là, l’actualité tragique nous rappellera chaque jour pourquoi cette mobilisation ne saurait souffrir aucun retard.

