Par Maroun Badr, Docteur en bioéthique (PhD), enseignant de droit civil à la Faculté de Droit de l’UCO (Angers), research scholar à l’UNESCO Chair in Bioethics and Human Rights (Rome), chercheur associé à la Facultad de Bioética Universidad Anáhuac (México) ;
Francis Jubert, Ph. D., ancien président de la Fondation de Service politique, philosophe praticien en soins palliatifs et médecine narrative ;
et Guillaume de Thieulloy, Docteur en sciences politiques, directeur de publication de la revue Le Nouveau Conservateur
Le train sans enfant, l’arbre qui cache la forêt
La Commission nationale consultative des droits de l’homme s’est émue, ce lundi 6 juillet, du phénomène des espaces « sans enfants » (« no kids »). Saisie en février par la haute-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry, la CNCDH constate dans son avis que la présence des enfants dans l’espace public s’est considérablement réduite depuis une quarantaine d’années, et pointe un paradoxe nommé comme tel : une intolérance croissante envers les plus petits, au moment même où le pays s’inquiète d’une natalité tombée à son plus bas niveau depuis 1945 – 644 000 naissances en 2025, près d’un quart de moins qu’au pic de 2010.
Le cas le plus emblématique reste celui de la SNCF, dont l’offre « Optimum », lancée en janvier 2026, exclut les enfants de moins de douze ans au nom du calme et du confort promis aux autres voyageurs. Mais le phénomène déborde largement le rail : hôtels, restaurants, cafés affichent désormais leur politique « réservé aux adultes » (« adults only ») comme un argument commercial, quand ce n’est pas comme un motif de fierté.
La CNCDH demande que ces espaces soient interdits, sauf lorsque l’exclusion des enfants vise à protéger l’enfant lui-même – une aire de baignade sans surveillance, par exemple – ; elle refuse en revanche qu’on la justifie par le seul agacement d’un adulte que la présence d’un enfant dérangerait.
Sarah El Haïry est allée plus loin sur RMC, jugeant que la situation relève déjà, selon elle, de la discrimination, quitte à devoir clarifier la loi pour le faire dire clairement. Un enfant, a-t-elle martelé, n’est ni une nuisance ni un problème à tenir à distance : c’est un sujet de droit, et une société qui multiplie les lieux sans enfants finira par se construire sans enfance.
On pourra juger l’avertissement excessif. On ne pourra pas dire qu’il manque de cohérence interne : une institution de la République, accréditée auprès des Nations unies, mobilise son autorité morale pour rappeler qu’un enfant a sa place entière dans l’espace public, fût-ce au prix d’une gêne sonore pour l’adulte assis à côté. Fort bien.
Mais qu’on nous permette une question incongrue : au nom de quel principe protège-t-on l’adulte du bruit d’un enfant, quand on s’apprête, dans le même hémicycle, à organiser juridiquement la mort de l’adulte fragile ?
Empêcher ici, achever là
Pendant que la CNCDH s’indigne des trains sans enfants, le Parlement s’apprête à voter un texte qui légalisera le suicide assisté et l’euthanasie. Deux textes, deux logiques, une même incohérence de fond : notre pays sait mobiliser des instances entières pour dénoncer l’exclusion des plus jeunes au nom du confort d’un adulte agacé par une simple gêne sonore, mais s’apprête à retirer aux plus vulnérables – malades, personnes âgées, personnes en détresse existentielle – la protection la plus élémentaire qui soit, celle de leur vie même.
Le soignant sommé de se contredire
Le paradoxe frappe de plein fouet une profession en particulier : les soignants. La loi leur demande, depuis toujours, de prévenir le suicide – formation, vigilance, dispositifs d’alerte, tout un arsenal clinique construit autour d’un principe non négociable : une vie qui veut s’interrompre est une vie en souffrance qu’il faut accompagner, non précipiter.
Demain, la même loi leur demandera d’évaluer si cette même volonté de mourir est, cette fois, recevable – et de la faciliter médicalement. Le geste diffère selon l’âge du patient, la nature de sa maladie, le moment du parcours. Mais l’esprit de la loi, lui, se contredit frontalement : on protège ici une intention qu’on validera là.
Cette schizophrénie normative n’est pas un détail technique. Le Pr Philippe Juvin en a donné une image saisissante : bientôt, deux médecins se croiseront dans le même couloir d’hôpital – l’un venant de passer une heure à convaincre un patient suicidaire que la vie vaut la peine d’être vécue, l’autre s’apprêtant à organiser le suicide d’un autre patient. Elle va peser, très concrètement, sur des soignants sommés d’incarner, dans la même journée, deux logiques inconciliables : celle qui sauve et celle qui achève. Aucun protocole, aucune formation, aucune clause de conscience n’effacera cette tension qu’on leur aura imposée sans même la nommer.
Et cette contradiction, loin d’être un cas d’école, vient de recevoir une illustration presque caricaturale de son caractère intenable.
L’article 45, ou le pouvoir d’un seul homme
Le 7 juillet, le Sénat a adopté, par 169 voix contre 164 – cinq voix d’écart -, une « question préalable » qui clôt la troisième lecture sans même examiner le texte sur le fond. Cette procédure, déposée par les Républicains, a permis d’éviter un débat que plusieurs sénateurs jugeaient déjà tranché sur le terrain des principes : le sénateur Alain Milon a ainsi exhorté le gouvernement à reconnaître qu’aucun consensus parlementaire ne se dégage sur un texte engageant, selon ses mots, des choix anthropologiques et éthiques parmi les plus fondamentaux – et il a demandé au Premier ministre de le retirer purement et simplement.
Le gouvernement, par la voix de la ministre déléguée à l’Autonomie, Camille Galliard-Minier, a préféré s’en tenir à la procédure : la navette suit son cours, a-t-elle indiqué, sans vouloir minimiser le désaccord. Le texte repart donc vers l’Assemblée nationale, où un vote solennel, présenté comme définitif, doit se tenir le 15 juillet – dernier acte d’un parcours entamé voilà quatre ans par une convention citoyenne, et déjà voté trois fois par les députés depuis mai 2025.
Mais la sénatrice Christine Bonfanti-Dossat a rappelé, au cours des débats, ce que la procédure elle-même a d’ores et déjà révélé : l’article 45 de la Constitution donne au Premier ministre, et à lui seul, le pouvoir de demander la clôture de la procédure à l’Assemblée avant que ce vote n’ait lieu. « Le vote de la loi sur la fin de vie est dans la main du Premier ministre. Il est le seul à pouvoir interrompre la procédure avant le vote », a-t-elle résumé – ajoutant qu’elle lui faisait confiance.
Rappelons-le sans détour : ce Premier ministre a un nom. C’est Sébastien Lecornu. Depuis le 7 juillet, ce n’est plus une hypothèse d’école : c’est lui, et lui seul, qui décidera si la France franchit ce seuil ou s’arrête au bord. Un texte façonné par une convention citoyenne, débattu pendant quatre ans, voté trois fois à l’Assemblée, rejeté trois fois sur la forme au Sénat – tout cela peut se solder, en dernier ressort, par un geste discrétionnaire de Matignon. Non pas un vote, non pas une délibération, mais une décision d’un seul homme d’user, ou non, d’une prérogative constitutionnelle taillée à l’origine pour débloquer des impasses procédurales, et qui se retrouve ici érigée en verrou ultime sur une question de vie et de mort.
Francis Jubert alertait déjà, il y a un an, dans « L’eugénisme qui vient » – premier opuscule de la collection France 2027 – sur la manière dont une société peut glisser vers le tri des vies sans jamais prononcer le mot qui la nommerait – par petites touches procédurales, par consensus de façade, par lassitude démocratique plutôt que par un choix assumé. Ce que le Sénat vient de mettre en lumière n’est que la confirmation la plus nette de cette thèse : le basculement ne se fera pas dans un grand débat national tranché en conscience, mais dans le silence d’un cabinet, sur la base d’un article technique de la Constitution.
Sébastien Lecornu ne pourra pas se réfugier derrière la technicité de l’article 45. En choisissant de laisser filer la procédure vers le 15 juillet – ou en choisissant de l’arrêter – c’est lui qui engagera, seul, la responsabilité politique et morale de ce que notre pays s’apprête à faire des plus vulnérables d’entre nous. Ce serait son honneur, et celui de sa fonction, d’empêcher que la France ne banalise ainsi, par une simple manœuvre de procédure, ce que d’autres générations auraient appelé par son nom.
Protéger n’est pas trier
On peut vouloir bannir les trains « sans enfants ». On peut, à l’inverse, estimer qu’une société adulte a le droit de délibérer sur sa fin. Mais on ne peut pas prétendre défendre la dignité humaine par petits bouts, selon l’âge et la commodité du moment – ni la faire reposer, en définitive, sur l’arbitrage solitaire d’un seul homme – sans finir par ne plus savoir ce qu’on protège, ni pourquoi. Ni la CNCDH, ni les soignants, ni les Français n’auront eu le dernier mot dans cette affaire. Sébastien Lecornu, lui, l’aura – et devra en répondre.

