Texte paru dans Le Nouveau Conservateur n°32
Par Francis Jubert
Dans un Quai d’Orsay trop souvent adepte de l’eau tiède, des formules creuses et du « partenariat d’exception », Xavier Driencourt fait figure de singularité. Deux fois ambassadeur en Algérie, chroniqueur régulier au Figaro, auteur de deux livres sur la relation franco-algérienne, L’Énigme algérienne(Éditions de l’Observatoire, 2022) et France-Algérie, le double aveuglement(Éditions de l’Observatoire, 2025), il incarne dans ce dossier le sursaut d’une élite d’État qui refuse le déni, assume la lucidité et ose dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.
Un pur produit de la République – qui s’en est affranchi
Né en 1954 à Paris dans une famille bourgeoise, fils d’un directeur général du groupe Boussac et d’une psychologue, Xavier Driencourt est un enfant de la méritocratie républicaine dans ce qu’elle a produit de meilleur : Sciences Po, l’ENA – promotion Michel de l’Hospital (1977-1979) – et une vocation précoce pour l’histoire et la diplomatie. Pendant son service militaire, il lit les mémoires du chancelier von Bülow. Il s’imprégnera des Lieux de mémoire de Pierre Nora, retenant par-dessus tout « la sensualité de la France » dans la description des paysages, des frontières et des monuments. Gaulliste sincère, il n’en sera pas moins capable de pointer, avec une franchise qui n’est pas la marque du Quai, les naïvetés de son illustre modèle : « Tout gaulliste que je suis, je l’ai trouvé un peu naïf sur l’Algérie, notre général. » (X. Driencourt, conversations avec Paul-Marie Couteaux)
Une carrière hors des sentiers battus
Son entrée au Quai d’Orsay commence à Bucarest en 1977, sous Ceaucescu. L’anecdote du début dit tout de l’homme : chargé de ramener un tapis à Paris pour un collègue, il découvre en chemin que celui-ci dissimule une jeune standardiste roumaine, Irina, roulée à l’intérieur pour fuir la dictature. « Pendant tout le voyage entre Bucarest et Paris, en voiture, j’avais un peu des doutes sur ce tapis. » L’anecdote est savoureuse ; la leçon est sérieuse : « Cela m’a fait réaliser ce qu’était la vie dans une dictature totalitaire. » Le parallèle avec les jeunes Algériens prêts à tout pour rejoindre l’Europe ne sera jamais loin.
La suite de la carrière est à l’avenant : questions nucléaires à une époque où la France coopère avec l’Irak – il négocie de nuit avec Tarek Aziz –, consul général à Sydney lors des tensions liées à Mururoa et à l’affaire d’Ouvéa (« Je voulais faire totalement autre chose »), puis cabinet d’Alain Juppé en 1993, qu’il décrit comme un patron qui « lisait et annotait scrupuleusement les notes – un véritable bonheur pour un fonctionnaire ». Ambassadeur en Malaisie de 1998 à 2002, il en tire une comparaison récurrente et féconde : deux pays musulmans, deux anciennes colonies indépendantes à peu près à la même époque. La Malaisie, sans hydrocarbures, est devenue la 22e économie mondiale ; l’Algérie, riche en gaz et en pétrole, stagne autour de la 120e place. Xavier Driencourt y voit le fruit contrasté de deux modèles coloniaux : britannique d’un côté, avec ses institutions judiciaires et sa presse relativement indépendantes ; français de l’autre, avec ses bureaucraties lourdes et ses réflexes tutélaires.
Huit années dans la fournaise
L’Algérie devient le fil rouge de sa vie professionnelle. Nommé une première fois en 2008 par Nicolas Sarkozy sur proposition de Jean-David Levitte, sans lien familial ni avec les pieds-noirs, il accepte sans hésiter. Il y retourne en 2017 sous la présidence d’Emmanuel Macron pour un second mandat – privilège qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait eu. Au total, près de huit années à Alger, « un des postes les plus difficiles et les plus passionnants » de notre réseau diplomatique. Surveillé en permanence, écouté, il vit dans une ambiance de tension continue : « Vous ne pouvez pas aller à la plage sans être accompagné. Vous arrivez et vous avez vingt gendarmes algériens armés de kalachnikovs – vous ne pouvez pas vous baigner décemment. » Il assiste à la fin de Bouteflika, au Hirak, à la désignation de Tebboune.
Ces années de fournaise ont forgé un constat structuré autour de trois paradoxes que Xavier Driencourt formule avec une clarté rare dans le débat public. Le premier est historique : « Plus l’histoire avance, plus se tendent les relations entre la France et l’Algérie. On aurait pu penser qu’il y avait une tension pendant l’indépendance et que ça allait s’estomper. Mais non. » Le deuxième est économique : l’Algérie, riche en hydrocarbures, stagne ; sa population a quintuplé depuis 1962 et sa jeunesse ne rêve que d’Europe. Le troisième – le plus cinglant – est diplomatique.
« Plus la France est amène, plus s’agrandit l’acrimonie.
Jamais un président n’avait fait autant de gestes –
et jamais la France n’avait reçu autant d’insultes. »
X. Driencourt, l’énigme algérienne
Au cœur de ces paradoxes, une clé d’interprétation que Xavier Driencourt est l’un des rares diplomates à avoir formulée avec cette netteté : « Du côté français, l’Algérie, c’est de la politique étrangère mais aussi de la politique intérieure. Du côté algérien, la France est la source de légitimité d’un pouvoir totalement illégitime. C’est le carburant du régime. »
Ce double aveuglement – diplomatique et intérieur, parfois judiciaire – est au cœur de son dernier ouvrage. Diplomatique d’abord : depuis 1962, concessions mémorielles orchestrées par Benjamin Stora, restitutions, avantages gaziers, visas sans contrepartie – sans que jamais Alger ne juge bon d’exprimer la moindre reconnaissance. Intérieur ensuite : vingt consulats algériens sur notre sol contre trois Français en Algérie, une Grande Mosquée de Paris dont le recteur Chems-Eddine Mohammed Hafiz est selon lui « le véritable ambassadeur » d’Alger à Paris, des réseaux d’influence capillaires et un accord de 1968 transformé en passe-droit généralisé par une jurisprudence du Conseil d’État systématiquement favorable : « Quarante pour cent des migrants en France, les Algériens, ne dépendent pas des lois votées par le Parlement, mais uniquement d’un accord signé en 1968. »
Le tribun du réalisme
Le livre de 2022, L’Énigme algérienne, fait l’effet d’une bombe dans les milieux diplomatiques – milieux où l’on ne publie pas, et surtout pas pour dire ce que tout le monde sait. Celui de 2025, France-Algérie, le double aveuglement, enfonce le clou. Depuis lors, ses tribunes au Figaro sont lues et attendues comme autant de cours de réalisme diplomatique.
Dans sa tribune du 25 juillet 2025, il décrit avec une précision glaçante comment notre politique vis-à-vis de l’Algérie – et d’Israël – est désormais dictée par des peurs intérieures plus que par des intérêts nationaux. Son diagnostic porte un nom : la « diplomatie de l’impuissance », « inévitable quand la politique étrangère devient le prolongement d’une incapacité à trancher sur le plan national ».
« L’Algérie insulte, interdit, refuse, humilie –
et la France se tait, ou murmure. » X. Driencourt, Le Figaro, juillet 2025
Lorsqu’en août 2025 Emmanuel Macron adresse à François Bayrou une lettre annonçant un durcissement de la ligne française vis-à-vis d’Alger, Xavier Driencourt est l’un des premiers à en peser la portée réelle. Il y voit une « inflexion » plutôt qu’un changement, des « demi-mesures » qui « ne risquent pas de bousculer les dirigeants algériens », et avant tout « une manœuvre de politique intérieure ». Il aurait fallu fermer plusieurs des vingt consulats algériens, réduire drastiquement les visas – et s’attaquer enfin à l’accord de 1968.
Ce plaidoyer pour la réciprocité n’est pas théorique. Lors de son second mandat à Alger, Xavier Driencourt a lui-même réduit le flux de visas de 430 000 à moins de 260 000 par an, simplement en appliquant rigoureusement les critères de délivrance, sans déclaration fracassante. « Je l’ai fait sans le dire. » Là où ses successeurs avaient annoncé des mesures similaires avant de faire marche arrière au bout de trois mois. La différence entre un vrai diplomate et un politique, résumée en une phrase.
« Nous avons des leviers. Mais pas la volonté politique de les utiliser. » X. Driencourt, Le Figaro, août 2025
L’honneur du Quai d’Orsay
Retraité de droit, mais pas de fait, Xavier Driencourt continue d’écrire, de conseiller et d’alerter. Son parcours – du tapis roumain aux plages surveillées d’Alger – dessine le portrait d’un diplomate qui « l’ouvre » parce qu’il ne faut « pas toujours brasser de l’eau tiède ». Dans un milieu où la règle non écrite est de ne jamais nommer ce que l’on voit, il nomme. Dans une administration où la prudence confine souvent à la couardise intellectuelle, il tranche.
Au sein de la « nouvelle France » que dessine ce dossier du Nouveau Conservateur, Xavier Driencourt incarne ce que doit être une diplomatie digne de ce nom : le courage de regarder la réalité en face, sans repentance infinie ni naïveté post-coloniale, mais avec une souveraineté retrouvée, une réciprocité stricte et une défense intransigeante de l’intérêt national. Rare énarque qui sauve l’honneur du Quai d’Orsay – et de l’administration française.
« Ce n’est pas de la haine envers le peuple algérien.
C’est du respect envers nous-mêmes. » X. Driencourt, conversations avec Paul-Marie Coûteaux

