Par Jean-Frédéric Poisson
Tribune parue dans le Nouveau Conservateur n°31
Certains épisodes éditoriaux, à première vue, relèvent de la cuisine interne. D’autres deviennent, presque malgré eux, des révélateurs. Le départ d’Olivier Nora de Grasset appartient à cette seconde catégorie : un événement que l’intelligentsia parisienne s’est empressée de transformer en symbole, pour tâcher de camoufler sa dernière déconvenue en date.
Rappelons d’abord les faits : Olivier Nora n’a pas été congédié pour délit d’opinion. Il lui est reproché d’avoir refusé de publier au plus vite le prochain livre de Boualem Sansal, dans un contexte d’accroissement des dépenses – en particulier son salaire personnel – et de diminution des recettes. Une décision éditoriale et une politique de gestion donc, qui n’ont pas eu l’heur de plaire à l’actionnaire principal de l’éditeur.
Mais voilà : il fallait un récit. Et le récit est arrivé, implacable. Dans cette dramaturgie instantanée, Nora devient la victime d’un grand complot idéologique, Grasset un avant-poste tombé aux mains de forces obscures, et le groupe Bolloré une sorte de machine totalitaire produisant du « mensonge industriel », ainsi que le décrivent quelques commentateurs germanopratins…
Le problème, c’est que cette indignation sélective s’accompagne d’un silence beaucoup plus embarrassé sur un autre aspect de l’affaire : les attaques personnelles visant Boualem Sansal lui-même. Ceux qui dénoncent à grands cris la mise au pas supposée du monde éditorial, n’hésitent pas à disqualifier cet écrivain au motif de ses positions, du simple fait qu’il aime la France et qu’il n’encense pas le régime algérien – et malgré les circonstances dramatiques qu’il a récemment traversées. Curieuse conception de la solidarité intellectuelle : on veut bien défendre les écrivains à condition qu’ils pensent correctement. On entend même des critiques littéraires – ceux qui ne savent écrire que pour expliquer pourquoi les autres ne savent pas – expliquer que Boualem Sansal est un auteur sans talent et sans lecteurs, pour montrer qu’une telle insignifiance ne saurait être la cause d’un renvoi aussi grave : il faut donc chercher ailleurs…
Ailleurs, c’est-à-dire dans la croisade idéologique que Bolloré conduirait contre la liberté d’expression, la culture, l’esprit, l’art, et tutti quanti. Le vocabulaire est lourd, presque eschatologique. Et l’on convoque Hannah Arendt pour donner à cette dénonciation une profondeur philosophique bienvenue : la dictature commencerait lorsque le vrai et le faux deviennent indistincts. Nora en est une victime supplémentaire.
Très bien. Mais voilà une question simple : qui, depuis des années, a méthodiquement déconstruit l’idée même de vérité, et son caractère objectif ? Qui a expliqué, avec une constance admirable, que les faits étaient toujours relatifs, situés, dépendants de rapports de pouvoir – et par conséquent que certains méritaient le nom de « faits » et les autres non ? Qui a popularisé l’idée que toute parole n’était qu’un récit parmi d’autres, légitime dès lors qu’il exprime une expérience vécue – mais que certaines expériences sont exemplaires et d’autres haïssables ? Qui, sinon cette gauche pleurnicharde a répété à l’envi que la vérité était une notion bourgeoise, et qu’il fallait à tout prix s’en affranchir, comme de tout le reste ?
Maintenant chouinez, chers intellectuels de la rive gauche. Tendez vos joues : la première pour sentir la chaleur du soufflet que le retour du réel vous fait subir ; la seconde pour vivre l’humiliation d’en appeler vous-mêmes à la résurrection de la vérité dont vous avez été les assassins. Le relativisme est un instrument commode, jusqu’au moment où il se retourne contre ceux qui l’ont promu.
Le plus frappant, dans cette séquence, reste sans doute le ton. Cette certitude tranquille d’être du côté du Bien, cette conviction qu’il suffit de dénoncer pour avoir raison, cette capacité à distribuer les brevets de vérité et d’humanité en s’abstenant de vivre soi-même ce que l’on exige des autres. On pourfend le capital, mais on vit riche. On s’indigne des puissances médiatiques, mais on parle depuis les plateaux les plus exposés. On réclame un débat fondé sur les faits, tout en disqualifiant d’emblée ceux qui ne partagent pas les bonnes conclusions. Il y a là la revendication d’une authentique impunité intellectuelle, presque une désinvolture, contaminant ceux qui croient qu’ils peuvent tout dire, tout juger, tout condamner – sans jamais être contestés autrement que par des adversaires aussitôt soupçonnés d’arrière-pensées suspectes.
Au fond « l’affaire Nora » est d’une banalité lacrymogène : celle d’un dirigeant très grassement payé remercié soudainement par son actionnaire – comme cela arrive fréquemment dans la vie réelle. Elle révèle surtout la fragilité de cette gauche à qui on retire ses jouets préférés : la domination du monde intellectuel, le récit de sa propre histoire, et sa capacité démiurgique sur le monde littéraire. Cette affaire banale annonce en fait la fin d’un petit monde. Et ce qui est présenté par la presse de gauche comme un séisme n’aura, en fait, fait trembler que quelques pavés au centre de Paris. Dire que les Français s’en balancent est très en dessous de la réalité.

