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L’officier dans la cité ­- une figure à réinventer

Recension : Le rôle social de l’officier au XXIe siècle, Alexandre Cantonnet, Valentin Caquot, Geoffroy Boyard, préface de Louis Gautier (L’Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2024, 222 p.)

Par Francis Jubert

Il y a une forme de courage intellectuel à publier un essai qui prend au sérieux la question du rôle social de l’officier. Non par nostalgie d’un ordre révolu, mais parce que les fractures du temps présent – géopolitiques, sociales, morales – rendent la question brûlante. Alexandre Cantonnet, Valentin Caquot et Geoffroy Boyard, trois Saint-Cyriens, brevetés de l’École de guerre, l’ont compris. Forts d’une décennie de commandement au contact de soldats qu’ils décrivent comme des « miroirs de la société française », ils ont mené une enquête de terrain auprès de leurs concitoyens avant de mettre en forme une réflexion qui déborde largement le cadre strictement militaire. 

Le résultat, préfacé par Louis Gautier, ancien secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, est un essai dense, courageux, parfois foisonnant – et d’autant plus précieux que les prises de position publiques des officiers généraux quand elles ne sont pas décalquées des éléments de langage élyséens restent rares et souvent contraintes. On pense, parmi les voix libres, à la sagacité clairvoyante du général François Lecointre, grand chancelier de la Légion d’honneur, ou à la fermeté sans concession du général Pierre de Villiers, ancien Chef d’état-major des armées.

Un paradoxe révélateur

Le point de départ de cet essai est un paradoxe. L’armée française jouit d’une réputation excellente dans l’opinion publique. Mais nos auteurs montrent que cette réputation repose sur une méconnaissance profonde de ce qu’est réellement l’outil militaire : une « belle inconnue », fantasmée, nourrie de nostalgie et d’une communication institutionnelle maîtrisée. En 2017, seuls 9 % des jeunes songeaient à s’engager – chiffre édifiant qui dit à lui seul l’ampleur du découplage.

Ce découplage a une date : 1997. La suspension de la conscription, actée par le décret du 28 octobre de cette année, a privé l’officier du contact avec des classes d’âge entières. Jadis éducateur de la nation, il s’est trouvé réduit, selon la formule sèche de nos auteurs, à « la direction d’une garde prétorienne ». La marginalisation a été triple : géographique d’abord, avec la fermeture progressive des garnisons et l’effacement des armées du paysage territorial ; sociale ensuite, avec le retrait de l’officier des sphères publiques – médias, monde intellectuel, autres administrations – qui a engendré un déclassement réel ; philosophique enfin, et c’est le plus grave, avec une relégation dans la vieille taxonomie médiévale des bellatores – ceux qui font la guerre – comme si ce rôle épuisait la fonction.

Le risque de cette marginalisation est paradoxalement inverse à ce qu’on pourrait attendre. Les trois officiers le nomment avec précision : l’ultima ratio guerrier tend à devenir ultima ratio social. La société, incapable de résoudre par elle-même ses grandes crises, projette sur l’armée des espoirs injustifiés qui dévoient l’outil militaire de sa vocation première. On demande à l’officier d’être ce que l’école, la justice et les autres institutions ne parviennent plus à être. C’est une forme d’hommage pervers qui aggrave l’isolement au lieu de le résorber.

Le maréchal Lyautey relu et actualisé

La référence tutélaire de l’ouvrage est Hubert Lyautey et son article fondateur de 1891 dans la Revue des deux mondes, republié sous le titre Le rôle social de l’officier (Lavauzelle, 2004). Nos auteurs ne s’en cachent pas – ils s’en réclament. Mais leur Lyautey n’est pas muséal. Il est relu à la lumière du monde tel qu’il est : l’affolement décrit par Thomas Gomart dans L’affolement du monde (Taillandier, 2019), l’archipelisation diagnostiquée par Jérôme Fouquet dans L’archipel français (Seuil, 2019), et surtout le retour de la conflictualité à haute intensité que le conflit russo-ukrainien a rendu indiscutable.

C’est là que la réflexion prend sa dimension la plus actuelle. La conflictualité contemporaine ne se limite plus aux champs de bataille conventionnels. Elle envahit les perceptions, l’économie, le cyberespace, les récits. La « guerre hybride » occidentale rejoint la « guerre hors limites » théorisée en Orient dès 1999. Dans ce contexte, l’officier dispose d’une compétence rare : il est culturellement formé à comprendre l’adversaire, à analyser les logiques de puissance, à anticiper les ruptures. Cette compétence, enfouie dans les états-majors, devrait irriguer le débat public. Comme l’écrivait le général de Gaulle dans Le fil de l’épée, les opinions publiques en temps de paix peuvent dissuader les politiques d’investir dans l’outil défense. L’officier peut, avec d’autres, se faire l’apôtre du rappel des enjeux géopolitiques que les turbulences du quotidien tendent à effacer.

La trilogie conclusive que propose l’ouvrage – l’officier comme homo faber, artisan de l’outil de défense ; comme homo sapiens, porteur d’une parole vers le monde civil ; comme homo sapiens sapiens, interlocuteur du politique selon une dialectique complexe mais essentielle – est l’une des formulations les plus stimulantes du livre. Elle dit, en termes philosophiques, ce que la crise actuelle réclame en termes pratiques.

Tenir sa place dans la cité entre deux écueils

C’est le cœur du propos, et le plus difficile à tenir. Car l’officier qui entend jouer un rôle dans la cité est exposé à deux dérives symétriques. La première : un conservatisme crispé, une approche trop repliée sur elle-même, qui ferait de la différence militaire une forteresse plutôt qu’un atout. La seconde, inverse : la « civilianisation » des armées, l’absorption par les modes managériales, le sacrifice de la singularité militaire sur l’autel de l’image et de l’immédiateté.

Entre ces deux écueils, nos auteurs convoquent Paul Valéry : il ne s’agit pas de « refaire ce que les autres ont fait, mais de trouver l’esprit qui a fait les grandes choses ». Cette formule dit l’essentiel : la tradition n’est pas passéisme, elle est réservoir d’énergie pour des formes nouvelles. L’autorité bienveillante héritée du maréchal Lyautey, que les trois officiers ont vu à l’œuvre auprès de jeunes soldats que « l’Éducation nationale ou la justice n’étaient pas parvenus à civiliser », n’est pas une curiosité d’un autre âge – c’est une pédagogie de l’intérêt général que la société civile a perdue et dont elle a besoin.

Le chapitre sur l’autocensure est à cet égard le plus courageux du livre. Pourquoi un officier ne pourrait-il pas s’exprimer publiquement sur les conséquences du modèle éducatif actuel, sur la crise de l’autorité, sur l’économie de guerre à reconstruire ? Le général François Lecointre a encouragé l’écriture des officiers via la revue Inflexions. Mais nos auteurs constatent que « rares sont ceux qui osent s’exprimer sur les sujets annexes ». Ils placent en épigraphe de ce chapitre une citation d’Alexandre Soljenitsyne qui élargit le propos bien au-delà du monde militaire :

« Malheur au pays dont la littérature est menacée par l’intervention du pouvoir ! Car il ne s’agit plus là seulement d’une violation du « droit d’écrire » : c’est l’étouffement du cœur d’une nation. » (Alexandre Soljenitsyne, Le Cri – discours du prix Nobel, L’Express, n° 1104, 4-11 septembre 1972.) Le signal est fort, et il vaut pour toute institution qui se mure dans le silence par prudence hiérarchique.

BITD et cohésion sociale : deux regards complémentaires

Nos trois officiers abordent également la question de la base industrielle et technologique de défense – non à l’échelle des arbitrages politiques et des lois de programmation militaire, mais à hauteur d’homme : l’officier comme ambassadeur des exportations lors de ses missions à l’étranger, comme passeur du concept de Jugaad — cette « ingéniosité frugale et résilience créative » théorisée par Navi Radjou (Diateino, 2023) que les armées pratiquent depuis toujours sans le nommer -, comme acteur d’une économie de guerre à réinventer face aux contraintes de coûts et de volumes de commande. « La France, écrivent-ils, doit opérer un véritable redressement quant à sa BITD réduite à portion congrue. » Le constat est bref mais il dit l’urgence.

Cette approche humaine et cette approche stratégique ne s’excluent pas – elles se complètent. La puissance se reconstruit aussi par ceux qui lui donnent sens, pas seulement par les crédits qui la financent. Les deux lectures convergent vers la même conviction : sans hommes formés à en comprendre les enjeux et à les porter dans la cité, aucun redressement industriel ne suffira.

Qui devrait lire ce livre ?

Les officiers en formation, d’abord – ceux qui cherchent, au-delà du métier des armes, les fondements d’un engagement civique assumé. Les décideurs civils ensuite – élus locaux, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise – qui côtoient l’institution militaire sans vraiment la connaître. Les journalistes et intellectuels qui traitent des questions de défense en ignorant la dimension humaine et sociale de l’outil. Et les lecteurs du Nouveau Conservateur, naturellement, pour qui la question du lien entre institution, autorité et cohésion nationale n’est pas abstraite.

Une recommandation sans réserveLe dernier mot appartient aux auteurs : « après le « temps des guépards » viendra le temps des Dragons kaki, œuvrant aux côtés des Hussards noirs de la République. » L’image est belle, et l’ambition qu’elle porte est légitime. Il reste à savoir si les institutions – militaires et civiles – seront à la hauteur de ce que ces trois officiers leur proposent.

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