Par Louis-Jean de Barmon
Michel Déon ( 1919-2016) est un géant huché sur la lettre A. Lui qui rentra à l’Académie française en 1978 au fauteuil d’Edmond Rostand, avait quelque chose de Cyrano. Sans filer la métaphore, celui que l’on rattachera au mouvement des Hussards au côté de Nimier, Jouhandeau ou Blondin, fut un homme qui sut vivre avec élégance et une fine intelligence, sans compromissions. Prophétique, il était goinfre de comprendre et plus qu’amoureux de la littérature, ce qui lui fera dire : « Pour bien aimer un pays, il faut le boire, le manger et l’entendre chanter. » Français de souche et Irlandais de cœur. D’abord secrétaire à l’Action française, avant de rejoindre Paris-Match, puis les éditions Plon, le Journal du dimanche… Enfin il sera couronné du Grand Prix de l’Académie française pour Un taxi mauve, du prix Interallié pour Les Poneys sauvages (et recevra par ailleurs en 2010 de Radio courtoisie, le prix Jean Ferré).
Ce sont des regards qui s’épuisent sur les horizons brumeux et cotonneux de ce coin de l’Irlande, nous sommes dans le Comté de Clare, qui a pour capitale la ville d’Ennis, et pour musique, les variations océaniques de la côte ouest du pays, irisée qu’elle est par les rayons d’un soleil capricieux, qui ne cesse de mouvoir ses pinceaux pour jouer avec les ombres.
Prurit tourbeux que cette terre qui s’immole dans les vents, ondulation scabreuse des prairies herbeuses qui se succèdent en collines, pour aboutir aux falaises écorchées de Moher, comme le caractère de son peuple, déjà trempé dans l’acier celte des âges.
Il existe sur cette région hospitalière pour qui aime les solitudes et les rencontres originales et impromptues, une masure de chaume, une maisonnette de pauvre depuis qui tout commence, et qui se nomme : le cottage de Shannon. Ce lieu renferme une généalogie dont le départ pour l’Amérique devait sonner la gloire ou la déchéance. Patrick Kean fut le premier de sa race à quitter son pays natal pour vivre l’aventure outre-Atlantique, et connaître la richesse ou l’infortune. Nous pouvons imaginer que ces envols fugitifs de nombreux irlandais vers le Nouveau Monde, était le fait de la Grande Famine que connurent les Irlandais aux XIXe siècles, de 1845 à 1852, provoquée par le mildiou et la politique anglaise répressive à l’encontre des catholiques. Il fallait tenter sa chance dans le Far West à l’image du film de Ron Howard : Horizons lointains, sorti en 1992.
Ce cow-boy de Patrick Kean, avait réussi par le coup du sort à s’extirper de la glaise où l’avait mis sa naissance et s’était enrichi en pariant sur l’actionnariat des Compagnies de chemin de fer de l’époque. Sa descendance quant à elle, jetée en plein les années 70, récoltait les fruits de son engagement et vivait maintenant aux US, dans une volupté qui ramollit les mœurs et presse le désordre et les vices.
Le narrateur de ce récit, un français, la cinquantaine, au cœur fragile atteint de crise tachycardique, attend sur cette terre pluvieuse « son apocalypse ». Épris qu’il est de cette île verte, peuplée de spectres et de mythologies, mais aussi d’une faune qui stimule l’iris, le cœur et l’imagination. Michel Déon lui-même penserons-nous à chaque instant. Les parties de chasse sont des décors succulents pour qui la traque est un amusement, mais également le lieu qui nous donne à philosopher. Le temps et les rencontres sont les dispensateurs des douleurs et des joies, chacune d’elles, naissent dans la soûlographie ou l’épanchement, la solitude ou la tendresse, le mépris et la vanité, le partage et l’amitié. Il n’y a pas de soleil sans ombres, et il faut connaître la nuit, nous dit le philosophe et c’est bien là que nous mène Déon, dans la tessiture des confidences.
Des promenades automnales sur les sentes vicinales aux lumières ivoirines qu’accentuent les accalmies de pluie et les successions de lumière, où l’on croise les Irish traveller’s avec leur roulotte tirée par des cobs. Plus loin, les étendues marécageuses où s’ébrouent les canards et autres anatidés, des chiens fourrageurs qui affrontent les roseaux, la fougère et l’ajonc. Chiens d’arrêt ou de rapport, setter ou retriever, et Jerry, l’arrière-petit-fils de Patrick Kean, benjamin éruptif d’une famille de quatre enfants, dont les destinées ont gardé un peu de ce sang volcanique et de cette force pénétrante et ancestrale du premier né. Jerry et notre narrateur furent amenés à se rencontrer à la chasse, au sortir d’un taillis, leur chien respectivement Grouse, le setter irlandais et Pack le Labrador, n’eurent guère de mal à s’entretenir.
Depuis ce jour, nos deux hommes vont devenir liés par cette passion cynégétique, mais aussi par une forme de mentorat que la sagesse du narrateur exerce sur son cadet venu se réfugier dans la maison de ses ancêtres. Un jeune trentenaire infantilisé par les siens et à l’éducation chaotique, qui venait de ressusciter d’un cauchemar, alors qu’il était étudiant à Colombia aux EUA, épris d’une Iranienne avec laquelle il se défonçait à l’opium. Cette dernière périra dans le feu de son appartement, lui s’en sortira miraculeusement.
Dès lors les rencontres s’accélèrent, d’abord avec Taubelman, alors que le narrateur et Jerry sont tous deux au bord du lac Lough Roerg, postés pour attendre à la passée, les colverts et autres sarcelles. Jerry fera les frais d’un coup de fusil…plus de peur que de mal. Ce Taubelman est une sorte d’Ulysse, de forçat hugolien, un Tartarin, un naufrageur à l’image d’un des personnages de Daphné du Maurier dans son roman « L’Auberge de la Jamaïque ». Un individu plein de hâblerie et de secrets. Qui est-il vraiment ? Toute une théogonie malade va se tisser autour de cet intrigant exagéré, baroque ou byzantin. D’où vient-il ? Quelle langue est sa maternelle ? Lui qui parle couramment l’anglais, le français, l’allemand, le russe ? Est-il de ces anciens nazis ? Et celle qui l’accompagne, Anne, belle comme le jour et fiévreuse comme le crépuscule, est-elle vraiment sa fille ? Toutes ces divagations errent dans le récit pour culbuter des vérités dissolues dans des mensonges et des contre-vérités, des silences complices et des soupçons. Et puis vint Sharon, que l’on surnomme la princesse, sœur de Jerry, une sensuelle, demi-mondaine, mariée à un principicule du Palatinat, Charles-Frédéric, châtelain désargenté pour qui Sharon, par mariage et convoitise, vint redorer le blason. Un monde de rupins qui se satisfait de son propre jugement sur les êtres, par confort ou fatuité, sans vouloir investir le champ des profondeurs.
Bien sûr, le narrateur ne sera pas insensible aux charmes de l’une comme de l’autre. Il y aura des regards échangés, un manoir en ruine au milieu d’un bois de hêtres au feuillage roux et marcescent, où l’on aurait sans peine pu se croire dans un tableau de Gainsborough. Le tragique des décombres de la bâtisse dissimule le naufrage des propriétaires immigrés anglais, la famille Templer, causé par une tare héréditaire des plus saugrenues. Le séjour halluciné à Deenlen House, dans le Connemara où nous pourrions revisiter cette forme d’interdépendance à la manière de la pièce « Fin de partie » de Thomas Beckett. Puis la chute de cheval, un corps fracassé sur l’estran de la plage de Lahinch, là où volent les goélands, où échoue le varech. Vivre ne suffit pas, il faut un surgissement, il faut ressusciter à chaque instant.
Dans cette biodiversité des sentiments, un pub : l’Éperon, propriété d’un ancien joker du nom de Willie Cox. Là se réconcilient les âmes et s’échauffent les sangs. Les afflictions se noient dans les diversités éthyliques. Dans cette touffeur des vapeurs d’alcool se jouent bien des destins, des arrivées et des départs, un point névralgique où le Whiskey côtoie l’ivrognerie, l’orgueil, l’arrogance, la honte, les rires, la proximité, le jeu, les magouilles, les parfums de cigarette, de foin, de sueurs…
Toute une société gesticule dans ces étendues de tourbière où se logent la bruyère et le chardon, mais aussi Mrs Violette Collen, pieuse cancanière et logeuse du narrateur, ainsi qu’un praticien de l’enthousiasme haut en couleur qui nous semble venir d’un roman de Chesterton : j’ai nommé le bon docteur Seamus Scully, résistant de l’IRA dissimulé sous une rare intelligence dans laquelle vivent les vers de Wilde, Yeats, Joyce et une rhétorique pleine d’espièglerie, cultivée à la faveur d’un Whiskey vieux de 30 ans d’âge du comté de Wicklow. Un homme qui aurait fait dire à Tresmontant : « la clarté est l’honneur de l’intelligence ». Ce conducteur invétéré et aventureux d’un taxi mauve fameux. Cet homme, ce médecin, ce « coup de foudre réciproque » d’avec le narrateur. La Volonté d’un côté, le cœur de l’autre, ses pôles parfois antagonistes qu’il faut pouvoir éduquer, mais l’amour n’est-il pas à jamais indomptable ? Il ne s’agissait plus pour les hommes ici-bas, dans la ville d’Ennis, de Galway, de Dublin, de New York, Londres ou Paris, de trancher entre le bien et le mal, mais de croire pouvoir se soustraire au mal, par des biens artificiels.

