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D’où jaillira l’aurore…

Par Thierry Boutet

Le 25 septembre 2026, trois discours dessinent un contraste saisissant : la légèreté protocolaire du président Macron à l’Élysée, la première riposte doctrinale du pape Léon XIV dans la même salle, et surtout son allocution à l’UNESCO – d’une densité philosophique qui a suscité une ovation debout des diplomates, ministres et représentants religieux présents. 

Cette note d’ambiance dégage les lignes de force de cette triple prise de parole : la critique bioéthique, mais aussi – et peut-être surtout – une refondation du sens de l’éducation, de la culture et de la place de l’Église dans la cité, jusqu’à une réponse implicite aux ambiguïtés du discours présidentiel sur le caractère propre des établissements catholiques.

L’esquive élyséenne

Emmanuel Macron construit une allocution technique et prudente : intelligence artificielle, écrans, laïcité apaisée, climat, paix internationale. Il cite même Léon XIV s’adressant aux évêques en 2018 – habileté consistant à se protéger derrière les mots du pape sur le rôle de l’Église dans le temporel. Mais sur la loi relative à la fin de vie – promulguée le 18 août 2026 après que le Conseil constitutionnel a refusé de la censurer – rien : ni le mot, ni l’allusion. Un silence organisé, d’autant plus visible que le discours prend par ailleurs soin de balayer large.

La riposte du Saint-Père à l’Élysée : nommer sans citer

Le pape refuse ce silence. Sans jamais citer la loi française, il construit un réquisitoire implicite mais limpide : « les dérives actuelles des sociétés qui risquent de détourner la science et la technologie en entreprises lucratives favorisant les manipulations génétiques, la gestation pour autrui, l’achat d’organes ou l’offre d’une mort programmée ». L’expression « mort programmée » range la loi française dans la même famille que le trafic d’organes et la GPA – logique unique de marchandisation du corps. Il reprend deux fois, en s’auto-citant, une phrase de son discours au Corps diplomatique du 9 janvier 2026 : « la protection du droit à la vie constitue le fondement incontournable de tout autre droit humain ».

Le caractère propre des établissements catholiques : une réponse voilée

Le passage le plus politiquement ajusté du discours élyséen est sans doute celui-ci : « Le chrétien impliqué dans la vie publique, et agissant selon la lumière de sa conscience éclairée par la foi, ne peut être considéré comme un prosélyte ou une menace à l’unité de la patrie. » Cette phrase répond à un climat où l’enseignement catholique sous contrat, et plus largement l’engagement public des chrétiens, sont régulièrement questionnés au nom de la neutralité républicaine – question qu’ Emmanuel Macron évoque lui-même prudemment (« qu’il s’agisse de l’enseignement public ou de l’enseignement privé »).

Le pape va plus loin en reprenant son adresse d’avril 2026 aux catéchistes : « la véritable laïcité n’exclut pas la dimension religieuse, mais sait au contraire en tirer parti comme d’une ressource éducative », avant d’affirmer sans détour que « l’École catholique a toute sa place dans le paysage éducatif d’un pays comme la France ». C’est une défense explicite du caractère propre, formulée non comme une revendication catégorielle mais comme une exigence de dialogue et de collaboration entre l’État et les institutions religieuses – position qu’il ancre dans Gaudium et spes plutôt que dans le rapport de force français.

« Frère en République » contre « juste laïcité » : deux fraternités concurrentes

Un détail lexical du discours d’Emmanuel Macron mérite d’être relevé, tant il annonce, presque malgré lui, la leçon que le pape va lui donner. Le président évoque une fraternité « qui fait de l’autre son frère en République » – formulation curieuse, qui déplace la fraternité de son terreau évangélique (où le prochain est frère parce que créature de Dieu, indépendamment de toute appartenance civique) vers une fraternité d’appartenance nationale et institutionnelle. C’est une fraternité qui se referme sur elle-même : on est frère en République, non frère tout court. Le glissement n’est sans doute pas conscient, mais il est révélateur d’une conception où le lien fraternel est produit par l’appartenance civique plutôt que reçu comme un donné antérieur à toute organisation politique.

Or c’est précisément ce point que le pape déplace et corrige, sans jamais nommer la formule présidentielle. Il ne parle pas de fraternité républicaine mais rappelle que « la véritable laïcité n’exclut pas la dimension religieuse, mais sait au contraire en tirer parti comme d’une ressource éducative », et que l’engagement chrétien dans la vie publique « ne peut être considéré comme un prosélyte ou une menace à l’unité de la patrie ». Cette « juste laïcité » – l’expression est du pape lui-même – inverse la logique du propos présidentiel : ce n’est pas la République qui produit la fraternité en l’accueillant sous condition, c’est la fraternité, d’origine religieuse et antérieure à toute organisation civique, qui vient nourrir et enrichir le lien républicain. Le pape ne demande pas la tolérance pour une religion parmi d’autres opinions ; il rappelle que la laïcité elle-même se prive d’une ressource si elle exclut le fait religieux de l’espace commun.

La leçon est d’autant plus nette qu’elle est donnée dans le prolongement immédiat du passage sur le caractère propre : Emmanuel Macron parle en gestionnaire du pluralisme, qui accueille les convictions religieuses par bienveillance républicaine ; le pape parle en théologien de la fraternité, pour qui c’est l’inverse qui est vrai – c’est la fraternité chrétienne qui précède et fonde toute fraternité civique digne de ce nom, y compris celle que la République voudrait s’attribuer en propre.

« Le sens est l’oxygène de l’esprit » : la charge la plus originale du discours à l’UNESCO

C’est à l’UNESCO que le pape développe l’idée sans doute la plus dense de son séjour, et la moins commentée jusqu’ici : la critique de l’intelligence artificielle et de la communication contemporaine au nom du sens, et non seulement au nom de l’éthique. Il constate que « l’information est abondante, mais elle n’est pas synonyme de sagesse », que les systèmes d’IA « sont capables de corréler des données » mais « ne peuvent répondre aux questions qui concernent le sens de la vie humaine ». D’où la formule centrale : « les êtres humains ne peuvent vivre sans sens. Le sens est l’oxygène de l’esprit. »

Cette phrase déplace le débat sur l’intelligence artificielle hors du registre purement technique ou réglementaire dans lequel le président Macron l’installe (protection des mineurs, gouvernance internationale, répartition du pouvoir entre quelques acteurs). Pour le pape, le vrai danger n’est pas seulement la concentration du pouvoir technologique, mais l’appauvrissement du sens que cette abondance informationnelle produit – ce qui fait de la quête de vérité, dit-il, « un enjeu de justice sociale et d’équité historique ».

Éducation et culture : « aider l’homme à être davantage, non seulement à avoir plus »

Le pape ancre sa réflexion sur l’éducation dans une reprise directe de Jean-Paul II à l’UNESCO en 1980 : éduquer, c’est aider l’homme à « être » davantage et non seulement à « avoir » plus. Cette formule structure tout son propos sur la culture, qu’il définit comme « la manière d’être par laquelle l’homme donne un sens à tout ce qu’il fait » – définition qui subordonne explicitement l’instruction et la transmission des savoirs à une finalité qui les dépasse : la question du sens, justement.

Cette conception vient directement contredire une approche utilitariste ou purement fonctionnelle de l’éducation – celle qui la réduirait à la formation de compétences employables ou à l’adaptation aux mutations technologiques. Le pape insiste : « aucune éducation n’est complète si elle ne parle pas de la question du sens. » On retrouve ici, sous une forme généralisée à toute pédagogie, la même exigence qui fondait sa défense de l’école catholique quelques minutes plus tôt à l’Élysée.

Babel contre Pentecôte : la clé de lecture politique

Le pape offre une grille de lecture qui structure l’ensemble de son discours à l’UNESCO. Il oppose Babel – « unité imposée par la domination », « contacts sans liens qui réduisent la vie humaine au commerce » – à la Pentecôte, où la diversité s’épanouit dans une vérité commune sans être dissoute. Cette opposition vise implicitement toute politique qui prétend organiser le vivre-ensemble par la seule technique (IA, bio-technologies, gestion de la fin de vie, gouvernance mondiale) sans fondement moral partagé – ce que Macron résume, sans y voir malice, en une formule que le pape semble précisément viser : « fonder nos décisions sur la science ».

Le pape prévient : « la tentation de Babel resurgit dans une mondialisation poursuivie sans fraternité, dans des formes rapaces de néocolonialisme, dans des impositions idéologiques et dans tous ces contacts sans liens qui réduisent la vie humaine au commerce. » La Pentecôte, à l’inverse, est le modèle d’une unité qui n’annule aucune différence – modèle qu’il applique aussi bien au dialogue interreligieux qu’à la coexistence des cultures nationales.

L’anthropologie du soin : trois manières d’être humain

C’est dans ce cadre plus large que s’inscrit la critique bioéthique, qui n’est donc qu’un des trois volets d’une anthropologie complète déployée par le pape face à la question « que signifie être humain ? » :

1. Être humain, c’est d’abord être né – un don reçu, non choisi, qui institue d’emblée une fraternité et une dépendance mutuelle antérieure à toute décision individuelle.

2. Être humain, c’est naître nu et dans le besoin – et c’est précisément l’oubli de cette vulnérabilité originelle qui, selon le pape, transforme la vie « non plus perçue comme un don, mais comme une marchandise », « non plus considérée comme un appel à la bienveillance et à la responsabilité, mais comme un produit à exploiter». La formule vise la logique de disponibilité de la vie qui sous-tend l’aide à mourir, sans jamais employer ce vocabulaire.

3. Être humain, c’est aussi mourir – passage le plus frontal du discours : « Notre dignité n’est pas détruite par la maladie ou par la souffrance, et elle ne dépend pas de nos capacités. Elle appelle, au contraire, une sollicitude aimante à chaque étape de la vie. » Réfutation, en creux, du raisonnement utilitariste qui fonde juridiquement l’aide à mourir sur l’incapacité et la perte d’autonomie.

Le pape prolonge cette anthropologie par une critique de la déshumanisation technologique : « des vies sont jugées à l’aune de l’efficacité et, lorsqu’elles ne sont plus considérées comme productives, sont rejetées et mises au rebut » – description à peine voilée de la logique que les opposants au texte français voient à l’œuvre dans le glissement vers la mort administrée comme réponse à la perte d’utilité sociale.

Un verdict, non un avertissement

Sur ce point précis de la fin de vie, la sévérité pontificale prend toute sa portée du fait que le texte est déjà promulgué et n’attend plus que la publication des décrets pour s’appliquer. Le pape ne parle pas en amont d’une décision encore ouverte : il parle après que le Conseil constitutionnel a validé le projet de loi, sur le sol même du pays qui vient de l’adopter, devant tout l’Exécutif réuni. La phrase de Léon XIV sur la dignité qui « n’est pas détruite par la maladie ou par la souffrance » n’est donc pas un avertissement adressé à un processus réversible – c’est un verdict moral prononcé sur un fait accompli législatif.

Premier bilan de la visite du Saint-Père

La disproportion entre les allocutions papale et présidentielle est le vrai message de cette visite. Aux formules diplomatiques et prudentes du président Macron – jusque dans son curieux « frère en République », qui trahit une fraternité d’appartenance plutôt que de nature – répond un triptyque pontifical d’une cohérence redoutable : défense du caractère propre et juste laïcité, dénonciation de la « mort programmée » à l’Élysée, refondation du sens de l’éducation, de la culture et de la technologie à l’UNESCO, le tout organisé autour d’une seule question – que signifie être humain ? Le contraste – standing ovation à l’UNESCO, applaudissements modestes à l’Élysée – dit peut-être, mieux que n’importe quel commentaire, lequel des deux discours restera dans les mémoires.D’OU J’AILLIRA L’AURORE

Voyage de Leon XIV en France (suite) 

Si vendredi les visites protocolaires à l’Elysée et à l’UNESCO  avaient un caractère institutionnel et politique (Cf le commentaire de  Francis Jubert ici même), à partir des vêpres à Notre Dame et dans la soirée au Stade de France, le voyage du pape a pris un tour beaucoup plus spirituel, cultuel, mais aussi culturel, non sans résonance indirectement politique. 

VENDREDI SOIR

« Dans la nuit la lumière paraît plus éclatante. » Ce sont les premiers mots de l’allocution du pape devant 80 000 jeunes au Stade de France. Dans la nuit dans laquelle la France sécularisé s’enfonce, la lumière de cette visite papale paraît, en effet, éclatante. Elle témoigne que, sous les cendres, les braises sont toujours présentes pour rallumer le feu. Ce feu a soudain éclairé notre France morose comme une multitude de torches. « Nous voulons les porter haut… non seulement la prière de chacun, mais aussi toute l’histoire de l’Église »,  n’hésite pas à dire le Saint Père, tordant le cou à la pastorale de l’enfouissement qui, jusqu’à peu, prévalait chez certains. 

Dès le départ, devant les 80 000 jeunes de toutes conditions et sensibilités spirituelles, le message est donné : « Dieu traverse notre âme comme une lumière en nous invitant à un renouveau permanent, à une conversion qui donne tout son sens à l’existence, parce qu’elle fait de nous les acteurs d’une histoire qui passe de la confusion à la recherche de la vérité ; de l’indifférence à l’engagement pour la justice. » Commentant l’épitre à Thimothée, il les invite à « éviter… ce style de vie qui pousse à tout avoir, mais à n’être personne ; à recevoir quantité de “j’aime”, mais à rester seul avec soi-même. » Une façon de leur demander d’abandonner l’individualisme et l’entre-soi qui caractérisent notre époque des réseaux sociaux pour, citant saint Paul à Thimothée,  « tendre vers la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur » (v. 11). Ce que le Pape propose aux jeunes qui l’ovationnent, c’est un « chemin de sainteté », à l’image des saints qui les ont précédés. « Combien de fils et de filles de cette terre bien-aimée de France se sont laissés conduire sur cette voie ! », leur rappelle-t-il. Pour cela, dit-il, toujours à la suite de saint Paul, il faut combattre avec la seule arme de l’amour qui se donne : « Combattre, oui, comme l’a fait saint Paul, souvent représenté une épée à la main, image de la Parole de Dieu, « l’épée de l’Esprit » (Ep 6, 17). Ce verbe résonne avec force, ici en France, terre de sainte Jeanne d’Arc, une jeune fille qui a su combattre avec audace. »

Le pape a ainsi clairement relié l’histoire intérieure de chacun à celle de l’Eglise,  et de la France d’hier et d’aujourd’hui. Lorsqu’il déclare : « Les vertus que saint Paul nous indique comme reflets de la bonté de Dieu sont les suivantes : la justice envers l’humanité ; la piété et la foi envers Dieu ; la charité envers tous ; la patience envers ceux qui nous font souffrir ; la douceur qui caractérise ceux qui recherchent la paix avec un cœur pur. », il ajoute en sous-texte, non sans allusion à la laïcité : «  Les principes d’égalité et de fraternité qui inspirent votre société trouvent ici leur fondement : plus que des prescriptions légales, ce sont les choix radicaux et courageux d’un cœur libre. »

C’est ainsi que le message, sans être politique, devient métapolitique (1). Léon XIV a proposé aux jeunes de France, un chemin de sainteté personnelle pour renouveler de l’intérieur la société dans laquelle ils vivent. Comment ne pas songer au « Omnia instaurare in Christo » de saint Pie X condamnant le modernisme et le laïcisme.

Une image valant mieux parfois qu’un discours, toute la remarquable scénographie de la rencontre aura été dans le même sens. Nous sommes passés d’une louange exubérante, dans un style très charismatique, à une évocation du passé chrétien de la France, façon du Puy du Fou, puis à une vénération des reliques et de la sainte tunique d’Argenteuil, et enfin à une prière silencieuse. 

Cette ferveur, cette joie de communier dans la même espérance, les jeunes, de toutes conditions les ont en effet portées bien haut au stade de France. Une communion qui transcendait toutes les différences de milieux et de sensibilités spirituelles. Si, à la Pentecôte, il n’y avait plus ni Juifs ni Grecs, il est tout aussi évident qu’au stade France, il n’y avait plus ni Parisiens, ni provinciaux, ni Français de métropole ni d’outre-mer, ni « tradis », ni progressistes, ni charismatiques, ni chapelles d’ici ou d’ailleurs, ni scouts de ceci ou de cela, ni pèlerins de Chartres, ni participants du Frat, mais une Eglise vivante et jeune entourant le doux Christ en terre. « Vous êtes les jeunes saints de France » leur a lancé le pape, leur signifiant ainsi l’espérance qu’il mettait en eux, comme un père qui dit à son fils ou à sa fille : « tu es formidable ! » 

SAMEDI A PARIS

Cette communion, cette ferveur et cette joie vont se poursuivre tout le long de la journée de samedi, en particulier durant la messe à la Concorde et à Lourdes en soirée. La France et le monde entier derrière ses écrans vont la découvrir ébahis, comme en témoigne les commentaires des grands médias internationaux tels que CNN.  

Dès le début de la journée à la maison Bakhita qui accompagne des personnes exilées, une rencontre avait lieu avec des représentants des associations Aux Captifs la libération qui soutient des personnes en grande précarité et A Bras Ouverts qui vient en aide aux personnes porteuses de handicap. Le Pape va conserver un ton très spirituel. Pas de développement sur la fraternité ou la solidarité qu’aurait pu tenir n’importe quel athée. A nouveau, il va à l’essentiel de la Révélation. Vous n’êtes pas « une catégorie sociologique, mais la chair même du Christ… Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps. » Une manière d’enraciner, sans le dire, l’option préférentielle pour les pauvres dans la doctrine du corps mystique du Christ de Pie XII. (2)

La rencontre avec « les membres de l’assemblée synodale provinciale, les catéchumènes et les néophytes » qui va suivre sera de la même eau. Le Pape rappelle aux évêques présents l’importance de la formation et de la liturgie. « La liturgie, dit-il,  en effet, ne peut être considérée comme une réalité “postérieure” à la catéchèse, dans laquelle on mettrait en pratique ce qui a été appris au long du parcours. Au contraire, elle manifeste et actualise le mystère de la Pâque du Christ et, par conséquent, elle est l’événement capable de révéler le sens de la Bonne Nouvelle et de communiquer la vie même de Dieu. Avec ses rythmes, ses langages et ses rites, la liturgie fait partie intégrante du chemin de conversion et de préparation aux sacrements. » Une préoccupation sur laquelle il reviendra le dimanche devant la conférence des évêques de France. 

PLACE DE LA CONCORDE

La suite est un peu le sommet de sa visite. Sur le parcours et pour la messe à la Concorde l’attendait une foule très supérieure aux 600 000 fidèles inscrits et annoncés. 

En commençant, il a rappelé que « Le désir de Dieu habite notre cœur au plus profond, et nous crions avec le Psalmiste : « Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant » (Ps 41, 3) !… Or c’est Jésus-Christ, par son incarnation, qui rejoint tout homme dans son histoire et se révèle à lui comme la véritable source d’eau vive capable d’étancher sa soif. Il ne s’agit pas tant d’une soif matérielle que d’une soif de sens, de vérité et d’accomplissement qui habite le cœur de chacun. Jésus répond à ce désir profond de relation, de communion avec Dieu, en qui réside la plénitude de la vie pour toujours. »

C’était mettre son propos sur l’horizon de la vie éternelle et sur le Christ, comme unique sauveur. Mais c’est aussi une invitation « à sonder notre cœur » et à examiner « à quelle source cherchons-nous à étancher notre soif ? »

Et il revient à cette dimension historique et communautaire, publique, de la foi qui aura été un des leitmotivs de chacune de ses interventions : « Vous voyant ici rassemblés, frères et sœurs, héritiers d’une longue et belle histoire sainte en France, je vous dis : abreuvez-vous, à votre tour, à cette source qu’est le Cœur de Jésus transpercé. Oui, vous avez soif de Dieu, de vie, de vérité, d’unité, de paix, de communion, de bonheur. Vous aspirez à redécouvrir un horizon lumineux, à bâtir une nation renouvelée à partir de ses racines irriguées par la foi. Ne gardez pas cette foi en Jésus-Christ pour vous-mêmes, mais laissez-la déborder pour abreuver et combler les personnes que vous rencontrez. Il vous revient d’apporter l’espérance là où règnent le découragement et la sécheresse spirituelle. »

Puis il continue sur le même registre, comme pour enfoncer le clou : « Chers frères et sœurs, l’eau vive de l’Esprit-Saint s’est répandue en abondance et continue à porter ses fruits dans l’Église par les missionnaires et les témoins dans toutes les cultures et de tous les peuples » et pour être tout à fait clair il rappelle comme la veille au soir au stade de France à qui nous devons d’être chrétiens : «  Dans ce beau pays qu’est la France, beaucoup se sont abreuvés à cette eau vive au fil des siècles et ont totalement consacré leur vie au bien : les premiers martyrs tels Blandine, Pothin, Irénée ; les saints fondateurs et fondatrices d’ordres religieux, les saints évêques comme Martin, François de Sales ; les hommes et les femmes au cœur sensible aux besoins de leurs prochains comme Vincent de Paul, Frédéric Ozanam, Jeanne Jugan, et tant d’autres. Encore aujourd’hui, ils sont nombreux dans notre société, nos paroisses, nos différentes activités, ceux qui continuent à s’engager en faveur de la vie, de la famille, de la vérité, de la paix, de la fraternité, de la justice.» Et après cette énumération, il ajoute spécialement pour les familles venues nombreuses l’écouter : «  De cette belle ville de Paris, je prie avec ferveur pour que l’eau vive de l’Esprit-Saint se répande sur toute la France. Je pense à vous, chères familles qui, malgré les multiples difficultés que vous affrontez au quotidien, persévérez courageusement dans votre mission. Je vous remercie du fond du cœur pour tout le bien qui se réalise à travers vous. » Une façon de tordre le cou à la pastorale de l’enfouissement, comme je le disais plus haut.

UN LONG CHEMIN 

Comment ne pas voir le chemin parcouru depuis le premier voyage de Jean-Paul II en 1980. Tout ceux qui y ont participé de près s’en souviennent. Celui que l’on a surnommé depuis l’athlète de Dieu avait affronté non seulement le mauvais temps au Bourget, la haine des journalistes y compris catholiques, la méfiance des évêques qui avaient fait le service minimum en trainant des pieds, un rassemblement lunaire au Parc des Princes sauvés par le charisme du pape et par une assemblée de jeunes qui, malgré l’indigence de l’organisation, avait entonné spontanément un Ave maria repris par le Pape. Une messe devant 2 à 300 000 personnes sans protection pour le Pape qui était trempé et au cours de laquelle le calice avec lequel il célébrait était rempli d’eau de pluie, tandis que les hosties étaient entreposées dans des sacs en plastique… 

Certes, depuis presque 50 ans, la France reste un pays profondément sécularisé. Mais, malgré tout, les familles, les éducateurs de toutes sortes, les prêtres de la génération Jean-Paul II, les évêques qui se sont renouvelés ont œuvré dans la discrétion. Malgré les difficultés internes et externes, ils n’ont pas renoncé. Cette fidélité à permis à l’Eglise de France d’offrir un accueil exceptionnel à Léon XIV. Celui-ci, avec beaucoup de finesse et d’humilité, sans langue de buis et sans jouer les rock stars, en s’effaçant derrière sa fonction, a fait passer un souffle d’espérance sur la France. Ce Pape pragmatique et prudent né aux Etats-Unis connaissant bien l’Amérique du Sud hispanique, ayant des origines familiales françaises, sait qu’il doit faire face à une rupture de transmission. Mais il a su rappeler aux Français, du Président de la république aux pauvres de la maison Bakhita, d’où chacun venait, à qui il le devait, ce qu’il avait à faire et que chacun d’eux allait ensemble vers la vie éternelle

[1] La métapolitique désigne l’ensemble des actions et des réflexions qui se situent en amont ou au-dessus de la politique politicienne pour transformer les idées, la culture et les mentalités d’une société qui inspirent la politique. Depuis Joseph de Maistre de nombreux intellectuels de gauche comme de droite ont employé ce concept. Il doit aujourd’hui beaucoup à Gramsci et à sa thèse sur l’hégémonie culturelle.

[2] Mystici Corporis Christi est l’encyclique de Pie XII du 29 juin 1943.

NB: Cet article est le deuxième sur le voyage du Pape en France. Le premier se trouve ici.

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