Par Guillaume de Thieulloy
Il fallait une certaine audace pour consacrer un opuscule à une encyclique elle-même consacrée à l’intelligence artificielle. Thierry Boutet a eu cette audace et a eu une excellente intuition : plutôt que de paraphraser Magnifica Humanitas, il en tire le fil directeur et montre que, derrière l’IA, c’est une certaine idée de l’homme qui se trouve mise à l’épreuve. Son opuscule n’est donc ni un manuel technique ni un commentaire linéaire de l’encyclique. Il se présente comme un itinéraire philosophique, accessible sans être simpliste, à travers quelques-unes des questions que la révolution numérique rend à nouveau brûlantes.
La thèse est simple, mais mérite d’être martelée : la véritable question n’est pas tant de savoir ce que les machines peuvent faire que de savoir ce qu’est l’homme. L’IA joue ici le rôle d’un révélateur. Elle nous contraint à préciser ce que nous entendons par intelligence, raison, jugement, liberté ou responsabilité– notions que notre époque emploie volontiers sans trop savoir ce qu’elles recouvrent exactement.
C’est pourquoi l’auteur revient à une distinction philosophique classique : une opération ne se confond pas avec la faculté qui la produit. Une machine peut calculer, traduire, rédiger ou comparer ; la ressemblance de ses performances avec certaines opérations humaines ne suffit pas à conclure à une identité de nature. Thierry Boutet mobilise ici la distinction traditionnelle entre intelligence et raison, ainsi que la notion d’instrument : aussi perfectionnée soit-elle, l’IA demeure un artefact dont le principe et la finalité sont ultimement reçus de l’homme.
Mais l’intérêt du propos est de ne pas s’arrêter à cette évidence. Car l’instrument transforme celui qui l’emploie. L’IA risque donc moins de devenir une personne que de modifier les personnes : leurs habitudes intellectuelles, leur rapport au savoir, leur capacité de jugement et, finalement, leur liberté. D’où l’importance accordée à l’habitus, à l’éducation et aux humanités classiques. Plus l’information devient abondante et instantanée, plus il faut savoir la hiérarchiser, la comprendre et la juger.
Le même raisonnement conduit naturellement à une rapide analyse du travail, de la politique et du bien commun. L’automatisation ne supprime pas nécessairement le travail humain ; elle en déplace les formes et rend plus précieuses les qualités que la machine ne possède pas : expérience, prudence, responsabilité. En politique surtout, l’abondance des données ne saurait tenir lieu de sagesse. La subsidiarité prend alors une actualité nouvelle : l’information peut être centralisée beaucoup plus facilement que l’expérience et le jugement.
On pourrait souhaiter parfois que certaines démonstrations philosophiques fussent davantage approfondies. Mais ce serait méconnaître le dessein du livre. Thierry Boutet ne prétend pas clore le débat : il veut apprendre au lecteur à mieux poser les questions. Et il termine logiquement par celle qui commande toutes les autres : « Quel homme voulons-nous former à l’âge de l’intelligence artificielle ? »
La réponse suggérée par Magnifica Humanitas est finalement aussi classique que radicale : l’avenir ne se jouera pas seulement dans la puissance de nos machines, mais dans notre capacité à demeurer des hommes de vérité, de liberté, de responsabilité, de culture et de contemplation. C’est sans doute le mérite principal de cet opuscule : nous rappeler qu’au moment où nous fabriquons des machines toujours plus « intelligentes », la première urgence est peut-être de ne pas désapprendre à penser ce qu’est l’intelligence humaine.
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