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Un récit français – À propos de Leçons de courage de Nicolas Princen

Recension du livre de Nicolas Princen, Leçons de courage  (Fayard, juin 2026, 384 pages)

Par Francis Jubert

« Comment transmettre ce que nous n’avons pas choisi mais qui nous a faits ? » Toute l’œuvre de François-Xavier Bellamy est habitée par cette interrogation. Dans Les Déshérités ou l’urgence de transmettre, le philosophe montre qu’une civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu’elle perd sa puissance, mais lorsqu’elle rompt la chaîne qui relie les générations. Le très beau livre de Nicolas Princen, Leçons de courage. Les héros de la France libre (Fayard  juin 2026, 384 p.), peut être lu comme une réponse concrète à cette question. À travers la parole des derniers Compagnons de la Libération, il ne raconte pas seulement une épopée ; il entreprend de retisser un héritage.

L’ouvrage paraît à un moment où la question de la transmission retrouve une acuité particulière. Les derniers témoins de la Seconde Guerre mondiale disparaissent. Avec eux pourrait s’effacer une mémoire irremplaçable. Mais Nicolas Princen refuse cette fatalité. Son livre ne cherche ni à célébrer un passé idéalisé ni à ajouter une pierre à l’historiographie de la France libre. Il poursuit une ambition plus profonde : comprendre ce qui fait qu’un peuple demeure fidèle à lui-même.

Le parcours de son auteur éclaire la singularité de son entreprise. Ancien élève de l’École normale supérieure, entrepreneur dans les médias, l’éducation et les technologies numériques, ancien conseiller du président Nicolas Sarkozy, Nicolas Princen appartient à une génération qui a découvert que la compétition entre les nations ne se joue plus seulement sur les marchés, dans les laboratoires ou sur les champs de bataille, mais aussi dans l’univers des récits, des images et des représentations collectives. Les plateformes numériques, les séries et le cinéma façonnent désormais les imaginaires autant que les institutions. C’est à la lumière de cette expérience qu’il faut comprendre son projet : contribuer à rendre à la France un récit capable de transmettre son histoire sans la figer.

L’auteur le dit lui-même avec une simplicité désarmante : « Je ne suis ni historien ni journaliste. Je me définis comme un passeur. » Le mot est essentiel. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Son entreprise consiste moins à raconter les Compagnons de la Libération qu’à transmettre ce qu’ils peuvent encore nous apprendre.

Les entretiens constituent la matière la plus précieuse de l’ouvrage. Ils frappent par leur absence totale de grandiloquence. Ces hommes parlent de leurs engagements avec une simplicité qui impressionne davantage que n’importe quel discours héroïque.

Le Compagnon de la Libération Bernard Demolins résume en quelques mots ce qui fut peut-être le secret de la France libre :

« Dans le mot volontaire, il y a volonté. »

La volonté conduit à l’initiative ; le refus de subir devient la liberté d’agir. C’est sans doute la plus belle leçon que transmettent les Compagnons de la Libération. Leur héroïsme ne tient pas à des qualités extraordinaires, mais à cette capacité, au moment décisif, de dire « non » à la fatalité

Fred Moore, autte Compagnon de la Libération, prolonge cette idée : « Voilà ce que c’est, un Français libre : quelqu’un qui prend des initiatives, qui agit, qui invente. Pas pour désobéir par orgueil, mais pour que la mission réussisse. »

À travers ces voix se dessine une véritable anthropologie de la liberté. Les Compagnons ne sont pas admirables parce qu’ils furent des héros ; ils le sont parce qu’ils refusèrent de considérer les circonstances comme un destin.

Mais, progressivement, le lecteur comprend que le véritable sujet du livre n’est pas la Résistance. Le véritable sujet est la transmission.

Nicolas Princen raconte un épisode décisif de son propre parcours. Au début des années 2000, il séjourne aux États-Unis, découvre l’émergence de Facebook, l’influence croissante des géants du numérique et le succès mondial de la série Band of Brothers. Une question s’impose alors à lui : pourquoi les Américains savent-ils si bien transformer leur histoire en culture populaire ? Pourquoi leurs héros appartiennent-ils à l’imaginaire collectif quand les nôtres semblent souvent confinés aux cérémonies commémoratives ?

Sa réponse est l’une des intuitions les plus fécondes du livre : « L’Amérique s’assumait pleinement comme une aventure construite par et pour la légende. Son mode de vie est avant tout un mode de récit. » Il ne s’agit pas d’envier l’Amérique, mais de comprendre l’une des sources de sa puissance : elle sait faire de son histoire une culture partagée.

De cette découverte naît une résolution qui donne son unité à tout l’ouvrage : « Il fallait que je contribue à nourrir le récit de mon pays. » Cette expression mérite qu’on s’y arrête. Il ne s’agit pas de ressusciter un « roman national », formule désormais prisonnière des polémiques contemporaines. Il s’agit de retrouver un récit français, c’est-à-dire une conscience historique suffisamment vivante pour permettre à chaque génération de comprendre de qui elle est héritière.

L’un des passages les plus personnels du livre en apporte l’illustration. Après les obsèques du dernier Compagnon de la Libération, Hubert Germain, Nicolas Princen éprouve le sentiment d’un rendez-vous manqué. Plutôt que de dénoncer l’indifférence générale, il commence par s’interroger lui-même : « Celui qui n’avait pas fait le job, c’était d’abord moi. »

Rarement une réflexion sur la transmission aura été formulée avec une telle honnêteté.

Puis vient cette phrase, qui constitue sans doute la véritable clef du livre : « Au lieu de critiquer le Président [NDLR: Macron] comme tout le monde, il fallait se mettre au travail comme personne, pour retisser le fil. »

Retisser le fil. À elle seule, cette expression résume le projet de Nicolas Princen : recevoir un héritage, le comprendre, puis le transmettre. C’est ici que Leçons de courage entre en résonance avec La Bataille de Gaulle, le diptyque écrit et réalisé par Antonin Baudry, auteur du Chant du loup. Pour restituer les journées décisives de juin 1940, le cinéaste s’est notamment appuyé sur deux ouvrages majeurs : L’Ami américain, d’Éric Branca, consacré aux relations du général de Gaulle avec les États-Unis et Franklin Roosevelt, et De Gaulle. Une certaine idée de la France, la magistrale biographie de Julian T. Jackson. 

Tous deux montrent combien de Gaulle comprit que la survie de la France dépendait autant de sa capacité à convaincre ses alliés que de ses moyens militaires. Avant d’être une bataille diplomatique, son combat fut une bataille du récit. Il fallait empêcher que la France fût enfermée dans le récit de la défaite et préserver, envers et contre tout, une certaine idée de la France.

Quatre-vingts ans plus tard, Nicolas Princen retrouve cette même intuition sous une autre forme. L’enjeu n’est plus de sauver la légitimité politique de la France libre ; il est d’empêcher que notre mémoire commune ne s’efface ou ne soit racontée exclusivement par d’autres.

C’est pourquoi ce livre dépasse largement le cadre de l’histoire. Il répond, à sa manière, à la question posée par François-Xavier Bellamy. Une civilisation ne se perpétue ni par inertie ni par décret. Elle demeure vivante parce que des hommes et des femmes acceptent d’en recevoir l’héritage, de l’assumer et de le transmettre.

Cette conviction s’inscrit dans une longue tradition française, de Charles Péguy à François-Xavier Bellamy : un héritage n’est vivant que s’il est reçu, assumé et recréé. La fidélité n’est pas la répétition du passé ; elle est la condition de son avenir.

En refermant Leçons de courage, on comprend que le véritable héros du livre n’est peut-être pas tel ou tel Compagnon de la Libération, aussi admirables soient-ils. Le véritable héros est l’acte même de transmission.

« Il dépend des vivants que les morts ne soient pas morts », écrit François Cheng en exergue de l’ouvrage. Cette phrase pourrait servir d’épilogue à Leçons de courage. Car Nicolas Princen nous rappelle une vérité que François-Xavier Bellamy avait formulée en philosophe, que les travaux de Julian T. Jackson et d’Éric Branca éclairent chacun à leur manière, qu’Antonin Baudry met aujourd’hui en images, et que les Compagnons de la Libération ont incarnée par leur vie : une civilisation ne dure que si elle consent à transmettre ce qui lui a donné naissance.

« Retisser le fil » : rarement un auteur aura résumé avec autant de justesse ce qu’est, au fond, la transmission d’une civilisation. C’est pourquoi Leçons de courageest moins un livre sur la mémoire qu’un livre sur la fidélité ; moins un livre sur le passé qu’un livre sur l’avenir de la France.

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