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Magnifica humanitas : le manifeste anthropologique du XXIe siècle 

Par Mélanie Gaudry

À l’occasion du 135e anniversaire de Rerum novarum, Léon XIV signe sa première encyclique personnelle, Magnifica humanitas (« magnifique humanité »), une réflexion sur la doctrine sociale à l’ère de l’émergence de l’intelligence artificielle. Si sa précédente exhortation apostolique posait les bases d’un pontificat profondément fidèle à la justice sociale de François et à l’éthique de Léon XIII, cette nouvelle pièce s’impose d’emblée comme le manifeste anthropologique du XXIe siècle. 

Face à la généralisation de l’IA, aux dérives des réseaux sociaux, aux affres de la désinformation et à l’influence toujours croissante des outils numériques, le souverain pontife nous met en garde contre les dangers de cette révolution technologique insidieuse. Il souligne également le caractère sacré des droits humains, notamment le droit à la vie « de sa conception à son terme naturel », prenant une position claire sur deux maux sociétaux majeurs : la banalisation de l’avortement programmé et la légalisation de l’euthanasie. 

En 245 points d’une densité remarquable, Léon XIV ne se contente ni de décrier les avancées technologiques ni de dresser un constat des pathologies de notre société : il réaffirme l’inviolabilité de l’image de Dieu en l’homme. À travers ce texte majeur, il pose les bases d’un pontificat durant lequel il entend bien allier la radicalité évangélique à son extraordinaire lucidité géopolitique afin de tracer un sillon unique qui bousculera l’ensemble des catholiques.

I – L’illusion de Babel face à la finitude humaine 

Dans la lignée de la grande encyclique de Jean-Paul II, Fides et Ratio, Léon XIV place la question du savoir humain au centre de sa réflexion. Le souverain pontife s’empare des res novae¹ contemporaines pour nous offrir une réflexion anthropologique majeure où il interroge notamment la place de l’intelligence artificielle dans notre société.

D’emblée, le souverain pontife met en lumière deux icônes bibliques : la tour de Babel et le livre de Néhémie. Ainsi oppose-t-il la vanité des hommes, source de chaos et de destruction, à la philanthropie qui offre aussi bien l’accomplissement personnel que la croissance collective. Nous pouvons y lire un avertissement à peine voilé quant à la banalisation de l’intelligence artificielle qui tend à se généraliser aussi bien au sein des structures publiques que dans la sphère privée. L’homme, convaincu que l’IA peut combler ses insuffisances, entend bien utiliser ce nouvel outil pour servir ses propres intérêts. C’est la vanité qui entrave l’ancrage terrestre indissociable de l’expression de son humilité. Du latin humus (sol, terre), les racines étymologiques de cette dernière, directement liées à celles de l’humanité et de la terre, rappellent les conditions sine qua non de la condition humaine. L’IA, en bafouant le mystère dans son acception théologique, se pose en antagoniste de la transcendance divine. Et pour cause : dans la perspective chrétienne, l’homme trouve son accomplissement dans l’acceptation de sa propre finitude qui l’amène à la Révélation. L’intelligence artificielle, en voulant octroyer l’omniscience aux hommes, modifie le rapport entre foi et raison ainsi que la distinction créaturelle¹. Dans Fides et Ratio, Jean-Paul II abordait déjà la finitude de la connaissance humaine comme un cheminement constant vers la Vérité absolue qu’est Dieu. Une trentaine d’années avant Léon XIV, il remarquait que l’homme moderne accumule les données mais s’éloigne de la sagesse, perdant de vue que c’est par l’apprentissage que l’esprit humain se maintient dans un état d’émerveillement et de recherche perpétuelle.

Dans un aspect plus pragmatique, « si la technologie peut soigner, relier (…), elle peut aussi diviser, rejeter, créer de nouvelles injustices » (9). L’individualisme autant que les dérives morales qui guettent les hommes constituent un danger pour l’ensemble de l’humanité. Plus largement, l’IA, si elle représente une avancée scientifique majeure susceptible de résoudre des affaires criminelles ou d’affiner un diagnostic médical complexe, peut se retourner contre celui ou celle qui l’utilise.

Non seulement « elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent » (9), mais elle encourage également la paresse intellectuelle et le repli sur soi. Léon XIV insiste sur un danger latent, à savoir que les connaissances (et donc le pouvoir) se concentrent entre les mains de quelques puissants pour mieux asservir le commun des mortels. Par l’influence massive qu’elle exerce, l’IA éloigne les plus fragiles de la parole de Dieu pour les rendre vulnérables à la manipulation de masse.

Pièce désormais maîtresse de la désacralisation de la société, l’IA devient une sorte d’idole à laquelle certains se réfèrent aveuglément, ce qui revient finalement à vouer un véritable culte intellectuel à un outil partial et invasif. En somme, elle dicte ses vérités, impose son dogme, oriente la pensée, confesse et pardonne ; le tout pour satisfaire l’orgueil insatiable des hommes et la soif de pouvoir des puissants.

Aussi, dans Magnifica humanitas, la mise en garde est limpide. Le souverain pontife emboîte le pas à Léon XIII en se posant en observateur d’une révolution non plus industrielle mais technologique, tout en rappelant que le progrès, s’il a « contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’homme », possède aussi ses revers. En outre, « l’homme moderne, à force de vouloir s’affranchir de ses limites biologiques, s’est enfermé dans la prison dorée de ses propres artefacts » (MH, 12). Le pape analyse avec une finesse remarquable ce qu’il nomme « l’aliénation algorithmique ». Là où Paul VI, dans Humanae Vitae, défendait la nature humaine contre les manipulations bioéthiques de son temps, Léon XIV élargit le spectre aux technologies cognitives et à la dématérialisation de l’existence. Il n’élude pas la responsabilité de l’homme dans cet asservissement numérique, renvoyant intrinsèquement à la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Cette critique fait écho aux avertissements répétés du pape François dans Laudato si concernant le « paradigme technocratique ». Le souverain pontife nous invite donc à faire preuve de lucidité dans son sens théologique, c’est-à-dire à mettre à profit notre capacité de discernement entre ce qui nous rapproche de la lumière de Dieu et ce qui nous en éloigne.

Léon XIV va plus loin en comparant la situation actuelle aux grands basculements de l’histoire romaine. Il cite volontiers l’empereur Marc Aurèle pour souligner le contraste avec la froideur managériale contemporaine : « L’art de vivre ressemble plus à la lutte qu’à la danse », écrivait l’empereur philosophe ; « or, notre époque refuse la lutte de la confrontation réelle pour lui préférer la fluidité factice des écrans » (MH, 34). Le souverain pontife s’en prend également aux grandes puissances ainsi qu’aux fonds d’investissement qui tentent d’instrumentaliser la conscience humaine et de politiser la pratique religieuse. « On ne saurait réduire l’âme humaine à un flux de données monétisables sans commettre un attentat contre la transcendance », martèle-t-il. En se référant à la pensée de Blaise Pascal, il nous rappelle que la grandeur de l’homme réside dans sa vulnérabilité et sa capacité d’amour, deux dimensions que les partisans d’une humanité « augmentée » cherchent paradoxalement à effacer.

II : L’écologie de la présence et le défi transhumaniste : pour une résistance à l’aliénation numérique

La seconde partie de l’encyclique s’attache à rebâtir ce que Léon XIV appelle « l’écologie de la présence ». Il insiste sur les principes de dignité sociale, indissociable de la dignité de la personne, créature créée à l’image de Dieu. Face à la fragmentation sociale induite par le télétravail généralisé, la désacralisation de la société, l’éviction de la famille traditionnelle et l’effondrement des structures communautaires locales, le pape propose un retour radical au corps et au territoire. Il inscrit sa démarche dans la continuité de la doctrine sociale de l’Église, citant abondamment Quadragesimo anno de Pie XI pour rappeler que l’économie doit être au service de l’homme, et non l’inverse. Au-delà de la refonte sociétale et de la mutation des habitudes, l’émergence de l’IA – et sa généralisation – nous contraint à repenser la doctrine sociale chrétienne, à savoir la dignité, la solidarité mais également la subsidiarité et le bien commun, afin de la préserver. Il nous rappelle le caractère sacré des droits humains, notamment le droit à la vie, « de sa conception à son terme naturel », qui ne peut être soumis aux lois républicaines attendu qu’il est inné. Autrement dit, toutes les pressions exercées par de « nouvelles idéologies » et par certains intérêts très puissants ne peuvent objectiver la vie humaine, qui est de nature sacrée. Ainsi, le souverain pontife définit l’avortement provoqué comme « le meurtre d’innocents » et l’euthanasie comme un choix gravement illicite (55). Dans une société qui, sous couvert de progressisme, multiplie les lois mortifères en invoquant fallacieusement la libération de la femme et le rejet de la souffrance, ce positionnement s’avère grandement salutaire.

Cette mystique de la mort et la banalisation d’un outil à l’éthique discutable ne peuvent qu’impacter le caractère moral des individus, en encourageant des comportements antisociaux et en détruisant progressivement le rapport à l’autre. Dans cette cacophonie ambiante, le souverain pontife rappelle donc, à juste titre, que si l’IA imite l’humanité des hommes en empruntant son langage, son ton et en mimant des sentiments, elle ne pourra jamais la comprendre. Aussi devons-nous garder en tête l’incapacité de cet outil à se substituer à la pensée humaine, certes imparfaite mais dotée de la plus belle des grâces : l’empathie. L’IA, dépourvue de conscience affective, émotionnelle, spirituelle et donc relationnelle, doit être abordée avec vigilance. Par ailleurs, le souverain pontife émet l’idée de la création d’une charte censée anticiper les abus mais aussi traiter de la question environnementale. Et pour cause : ces nouvelles technologies « nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, affectant les émissions de dioxyde de carbone et portant atteinte à la Création » (101).

Faisant preuve d’un esprit d’analyse acéré, Léon XIV insiste sur la nécessité de « désarmer l’IA » tant les risques de récupération militaire et/ou logistique sont sous-jacents. Ce constat fait office de point de départ d’une critique argumentée du transhumanisme. Cette partie est probablement celle qui invite le plus à la réflexion. En effet, Léon XIV ne fustige pas le progrès, lequel peut améliorer notre qualité de vie, mais s’interroge sur le dépassement des limites. L’homme peut-il s’épanouir s’il n’a plus rien à découvrir ? Au contraire, les accepter n’est-il pas l’ultime sagesse ?

Le successeur de François dresse enfin un parallèle audacieux entre la crise spirituelle de l’Occident et l’attitude de certains souverains actuels, saluant par exemple l’accent mis par le roi Charles III sur la préservation des savoir-faire artisanaux et de l’harmonie rurale. Il regrette cependant que les dirigeants politiques soient globalement « les otages consentants d’une bureaucratie algorithmique globale ». L’encyclique s’arrête longuement sur la notion de travail : « Le travail n’est pas seulement une production, il est l’incarnation de la créativité humaine dans la matière. Supprimer le geste humain au profit de la machine autonome, c’est priver l’artisan de sa dignité et de sa participation à l’œuvre créatrice de Dieu » (MH, 87). Le texte se fait particulièrement incisif à l’égard de la Curie et des épiscopats tentés par une modernisation purement managériale de l’Église. Sous la plume du pape, la mise en garde est claire : « L’Église ne doit pas devenir une ONG performante pilotée par des indicateurs de résultats, mais demeurer le sanctuaire de la vulnérabilité partagée ».

Dans cette dense encyclique, Léon XIV clarifie l’impulsion qu’il souhaite donner à son pontificat. S’il s’émancipe avec douceur du règne de François, le pape communie pleinement avec la pensée sociale de Léon XIII. Rappelant que le droit à la vie ne se marchande pas et que l’intelligence artificielle ne peut apporter la complétude, il œuvre pour la reconnaissance de notre dépendance mutuelle et divine. Bien qu’elle n’ait pas vocation à se substituer à Dieu en cherchant l’omniscience ou en décidant qui doit vivre et qui doit mourir, la créature humaine joue un rôle majeur dans notre humanité. L’homme est la créature que Dieu a créée à son image pour être le vecteur de son amour. Magnifica humanitas s’affirme ainsi comme un appel prophétique qui invite les catholiques à habiter le monde en hommes libres, résistant de toute leur foi aux affres de l’esclavagisme numérique.

¹ Les questions nouvelles abondamment citées dans Rerum novarum.
² « Entre le Créateur et la créature, on ne peut marquer une ressemblance sans qu’il faille marquer une ressemblance plus grande encore. » Concile de Latran IV (1215)

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