Reconstruire la Maison France

Recension du livre de Philippe de Villiers : Résurrection. Le retour de la France éternelle (Fayard, octobre 2026, 264 pages).

Par Francis Jubert

Il est des livres qui entendent moins décrire leur époque que lui opposer une espérance. Résurrection. Le retour de la France éternelle, le dernier ouvrage de Philippe de Villiers, appartient à cette catégorie. Essai politique, méditation historique et profession de foi, il procède d’un sentiment d’urgence : celui d’un homme qui voit s’effacer, sous ses yeux, le monde auquel il appartient et qui refuse de se résigner à sa perte. Car c’est bien de cela qu’il est question : non pas seulement de la crise des institutions, de l’affaiblissement de la souveraineté ou du délitement du lien social, mais de la possibilité même, pour la France, de demeurer fidèle à ce qu’elle est.

L’intuition profonde de Philippe de Villiers est que la crise française est d’abord une crise du lien. Quelque chose s’est défait dans la trame qui reliait les générations, donnait aux institutions leur légitimité et inscrivait les existences particulières dans une histoire commune. La France demeure sur la carte, conserve son organisation administrative, ses frontières et ses monuments ; mais la Maison France semble avoir perdu une part de son âme. On y cohabite davantage qu’on n’y habite ensemble. Les individus s’y croisent sans toujours se reconnaître héritiers d’un même monde, dépositaires d’une même histoire, responsables d’un même avenir.

Cette déliaison n’est pas seulement sociale ou politique. Elle est aussi spirituelle. Car une nation ne se réduit ni à un territoire, ni à un appareil juridique, ni à la juxtaposition d’intérêts particuliers. Elle est une œuvre de transmission, une communauté de mémoire et de destin, une certaine manière d’habiter le temps. Elle suppose que les vivants acceptent de recevoir quelque chose des morts et se sentent comptables de le transmettre à ceux qui viendront après eux. En convoquant Maurice Barrès et Simone Weil, Philippe de Villiers rappelle qu’une communauté politique ne se maintient pas par la seule organisation de ses intérêts, mais par la conscience d’une filiation. Le déracinement est alors bien davantage qu’une perte de repères : il est la privation de ce qui permet à un peuple de se tenir debout.

Dès lors, la question n’est pas seulement de savoir ce qu’il faudrait dénoncer ou combattre, mais ce qu’il faudrait reconstruire. C’est ici que le livre prend toute sa portée. À l’entreprise de déliaison, Philippe de Villiers entend opposer une méthode de réédification. Il ne s’agit pas de restaurer à l’identique une France disparue, encore moins de se réfugier dans la nostalgie d’un âge d’or. Il s’agit de retrouver les principes qui rendent possible une maison commune : une mémoire partagée, une autorité reconnue, une souveraineté effective, une culture transmise, un horizon spirituel. Autrement dit, de refaire les conditions d’une fidélité.

La première de ces conditions est l’autorité. Philippe de Villiers rappelle qu’aucune société ne peut vivre durablement en s’appuyant sur la seule contrainte juridique. La puissance de l’État ne suffit pas à produire l’adhésion ; la règle ne remplace pas la légitimité ; la décision ne dispense pas de l’autorité morale. Sa formule, « La potestas sans l’auctoritas conduit à la ruine », résume cette distinction essentielle. 

Une institution ne tire pas sa légitimité des seules prérogatives dont elle dispose, pas plus qu’une nation ne trouve son unité dans la seule multiplication des règles. Encore faut-il que l’autorité soit reconnue et que les citoyens se sentent liés par un destin commun. C’est tout le sens de la distinction que Philippe de Villiers établit entre obéissance et soumission : la véritable autorité n’impose pas seulement une règle, elle suscite l’adhésion parce qu’elle sert un bien commun et s’inscrit dans une continuité qui nous dépasse.

La deuxième condition est la souveraineté. Il ne peut y avoir de maison commune si ceux qui l’habitent ont le sentiment que les décisions essentielles leur échappent. La réflexion de Philippe de Villiers sur l’Europe, le partage des compétences et la dépendance stratégique de la France s’inscrit dans cette interrogation. Derrière les controverses institutionnelles, il pose une question politique élémentaire : qui décide de notre destin ? 

La souveraineté n’est pas ici une fin en soi, ni le culte abstrait de la puissance. Elle est la condition de la responsabilité. Un peuple ne peut répondre de son avenir s’il n’a plus la maîtrise des choix qui l’engagent. Cette exigence s’étend au monde numérique : les dispositifs de surveillance, la régulation des discours et le contrôle croissant de l’espace public font craindre à l’auteur qu’au nom de la protection des citoyens, on finisse par les déposséder de leur jugement. La Maison France ne saurait être reconstruite sur la défiance envers ceux qui l’habitent.

Mais aucune souveraineté ne se suffit à elle-même. Elle n’a de sens que si elle protège une civilisation et lui permet de rayonner. C’est pourquoi Philippe de Villiers étend sa réflexion à la place de la France dans le monde, à sa vocation maritime, à son indépendance stratégique et à son rôle de puissance d’équilibre. L’enjeu dépasse les choix diplomatiques : il s’agit de retrouver une certaine idée de la France, non comme puissance nostalgique de son rang, mais comme nation capable de porter une parole, de défendre ses intérêts et de contribuer à l’équilibre du monde. L’indépendance n’est pas le repli ; elle est la condition d’une présence libre.

C’est sans doute dans son analyse de la « Nouvelle-France » que Philippe de Villiers donne à sa critique de la déliaison sa traduction politique la plus directe. Il voit dans le projet porté par Jean-Luc Mélenchon bien davantage qu’une orientation partisane concurrente : une autre manière de concevoir le peuple français, son histoire et les fondements de son unité. La divergence ne porte pas seulement sur les institutions, l’économie ou la politique migratoire. Elle touche à la définition même de la communauté nationale.

La réédition de L’Avenir en commun, le programme de La France insoumise porté par Jean-Luc Mélenchon lors de l’élection présidentielle de 2017, donne à cette controverse une actualité particulière. Placé sous le signe de la « Nouvelle-France », le projet assume une ambition de refondation. La formule suggère qu’un peuple nouveau doit advenir, que les formes anciennes de l’appartenance nationale ne suffisent plus à organiser le commun. Là où Jean-Luc Mélenchon parle de fonder une nouvelle France, Philippe de Villiers entend sauver une France héritée. Là où le premier met en avant la transformation des représentations et des équilibres sociaux, le second insiste sur la continuité historique, la transmission et l’enracinement. Deux conceptions du peuple se font face : l’une entend faire advenir une communauté nouvelle ; l’autre considère que la communauté nationale ne peut se renouveler qu’en demeurant fidèle à ce qui l’a constituée.

La critique de Philippe de Villiers vise notamment la créolisation, l’archipélisation et les approches intersectionnelles. Il y voit les différentes expressions d’une fragmentation du corps national, le risque de voir se substituer à une histoire partagée une pluralité d’appartenances et de mémoires concurrentes. La question qu’il pose est fondamentale : qu’est-ce qui permet encore à des hommes et à des femmes d’origines diverses de se reconnaître comme membres d’un même peuple ? Pour Philippe de Villiers, ni la seule citoyenneté juridique, ni la juxtaposition des identités ne peuvent suffire. Une nation suppose un récit, des références, une mémoire et la volonté de prendre part à une même aventure.

La responsabilité que Philippe de Villiers attribue à Jean-Luc Mélenchon est donc celle d’un acteur politique qui donne une traduction doctrinale et programmatique à ce qu’il considère comme un travail de déconstruction de l’identité nationale. Il ne lui impute pas l’origine de toutes les fractures françaises ; il voit en revanche dans son projet de révolution citoyenne l’expression politique la plus aboutie d’une logique de rupture avec la continuité historique. À la logique de la refondation, Philippe de Villiers oppose celle de la fidélité ; à la table rase, la reprise du fil. Le désaccord est radical parce qu’il porte sur ce qui fait tenir une maison : peut-on construire le commun en faisant abstraction de ce qui fut transmis ? Peut-on faire peuple sans consentir à une histoire qui nous précède ?

C’est ici que la mémoire prend toute sa fonction politique. Philippe de Villiers se présente comme un « sauveteur de mémoire blessée, sauveteur de patrimoine vivant, sauveteur du roman national ». Ces mots désignent un enjeu plus profond qu’une simple défense du passé : une nation privée de son récit devient incapable de se projeter. La mémoire n’est pas l’inventaire immobile d’un passé glorieux ; elle est une réserve de forces, un répertoire d’exemples, une source d’intelligibilité. Elle permet de comprendre ce que nous avons reçu, ce que nous avons traversé et ce que nous pouvons encore accomplir. Elle n’enferme pas l’avenir : elle lui donne un sol sur lequel construire.

À lire Résurrection, une grande œuvre vient à l’esprit : La Crise de la conscience européenne de Paul Hazard. En 1935, Paul Hazard entreprenait de saisir le basculement intellectuel qui, entre 1680 et 1715, avait ébranlé les certitudes de l’Europe classique et préparé l’avènement des Lumières. Il voulait comprendre ce moment où un monde de hiérarchie, de discipline et d’autorité se trouvait contesté dans ses fondements. Philippe de Villiers ne mène évidemment pas le même travail d’historien des idées. Mais il cherche, lui aussi, à discerner derrière les événements politiques une transformation beaucoup plus profonde : celle de la conscience collective.

Mais là où Paul Hazard racontait le passage d’un monde intellectuel à un autre, Philippe de Villiers refuse de considérer le basculement contemporain comme une fatalité. Il ne se contente pas d’enregistrer la fin d’un ordre ancien. Il cherche les conditions d’une renaissance. Son livre est moins un inventaire des ruines qu’un appel à retrouver le principe vivant d’une civilisation. Il ne demande pas seulement ce qui reste de la France, mais ce qui, en elle, peut encore renaître.

La dernière partie de l’ouvrage déplace ainsi le regard de la dénonciation vers l’œuvre. Il ne suffit pas de constater l’étendue des ruines, ni même d’en désigner les responsables. Il faut maintenant s’atteler à reconstruire l’édifice mis à mal par la « minorité de la table rase » en s’appuyant sur la « minorité restauratrice ». Face à ceux qui voudraient faire du passé une page blanche, Philippe de Villiers appelle ceux qui consentent à reprendre le fil, à réparer, à transmettre et à créer. Car la fidélité n’est pas l’immobilité. Elle n’est pas davantage le culte des cendres. Elle est une manière de faire fructifier un héritage, de le rendre à nouveau habitable et fécond.

Cette perspective éclaire le sens du titre. La résurrection n’est pas le retour miraculeux d’un monde englouti. Elle désigne la possibilité d’une renaissance à partir de ce qui demeure vivant sous les décombres : des paysages, des œuvres, des croyances, des fidélités, des gestes de transmission, une certaine idée de l’homme et de sa dignité. La référence chrétienne donne à l’espérance nationale sa profondeur propre : ce qui semble condamné peut encore porter une vie nouvelle, à condition que des hommes acceptent de s’en faire les serviteurs.

On comprend alors que Philippe de Villiers cherche à changer de posture. Après avoir été, selon ses propres termes, un  « imprécateur » , il voudrait devenir un  « sauveteur » . Le déplacement est significatif. Il ne s’agit plus seulement de dire ce qui se défait, mais de contribuer à ce qui peut renaître. Cette ambition n’est pas sans limites : le goût de la formule, la vigueur de la polémique et certaines oppositions parfois trop tranchées peuvent réduire la complexité des phénomènes qu’il entend décrire. Mais ces réserves ne doivent pas masquer l’unité de son projet. Au fond, Philippe de Villiers pose une question autrement plus exigeante que celle de la seule alternance politique : que sommes-nous prêts à faire pour que la France demeure une Maison, et non un simple lieu de résidence ?

Péguy écrivait que « tout commence en mystique et tout finit en politique ». Philippe de Villiers prend cette formule à rebours du désenchantement contemporain : il voudrait que la politique retrouve une source, une inspiration, une finalité qui la dépassent. La résurrection de la France ne se décrète pas. Elle commence peut-être par cette décision intérieure : ne pas considérer la Maison France comme perdue, et consentir à en reprendre les fondations.

La dernière phrase du livre, rapportant ces paroles de jeunes gens – « On est bien ici. On est bien en France. On n’en bougera pas » – donne à cette espérance son expression la plus simple. Non pas l’assurance satisfaite d’un pays qui n’aurait rien à changer, mais le désir de demeurer, de prendre part, de recevoir et de transmettre. Une nation ne se sauve pas seulement par ses institutions ou par ses dirigeants. Elle se sauve lorsque ceux qui la composent retrouvent des raisons de l’habiter et la volonté de la faire vivre.

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