Recension du livre de Baptiste Touverey, Le pays miraculeux, Albin Michel, 779 pages
Par Guillaume de Thieulloy
Le Pays miraculeux, de Baptiste Touverey, est l’un de ces livres qui ont le génie d’interroger les évidences du temps – et c’est souvent bien plus utile que d’apporter des réponses! Dans une époque où l’histoire de France est trop souvent sommée de choisir entre le roman national, volontiers héroïque mais parfois simplificateur, et sa déconstruction systématique, qui finit par rendre suspecte jusqu’à l’idée même de nation, l’auteur propose une troisième voie. Et cette voie est d’autant plus intéressante qu’elle ne consiste nullement à chercher un compromis entre deux partis pris, mais à prendre au sérieux la vérité historique.
Car enfin, pourquoi faudrait-il choisir entre l’admiration béate et la repentance obligatoire ? Pourquoi l’histoire de France devrait-elle être soit une succession de gloires édifiantes, soit une longue litanie de violences, d’oppressions et de dominations ? Baptiste Touverey entend échapper à cette alternative stérile. Il ne cherche pas à fabriquer une France idéale, mais à comprendre comment la France est devenue la France. Et sa démonstration a quelque chose de réjouissant : la réalité historique, lorsqu’on prend la peine de la regarder, est infiniment plus étonnante que les constructions idéologiques qui prétendent la raconter.
Le premier mérite de ce livre est ainsi de restituer à notre histoire sa profondeur et sa singularité. Non, la France n’était pas nécessairement destinée à devenir la France. Son territoire était d’une extraordinaire diversité, ses populations profondément hétérogènes, ses provinces souvent aussi différentes les unes des autres que des pays étrangers. Rien ne prédisposait cet ensemble à constituer un État-nation durable. Et pourtant, il l’est devenu. Mieux : il a fini par incarner, pour une bonne partie du monde, le modèle même de l’État-nation.
C’est là que le titre prend tout son sens. Le miracle français n’est pas celui d’une nation éternelle, dont les contours auraient été dessinés de toute éternité et qu’il aurait suffi de révéler. Il est celui d’une construction historique imprévisible, faite de hasards, de rapports de force, d’héritages culturels, de conquêtes et de transformations successives. Touverey fait ainsi remonter très loin les racines de notre identité, notamment à la romanisation de la Gaule, et accorde une importance décisive à l’expansion capétienne, particulièrement à la conquête de la Normandie en 1204.
Mais, évoquant cette expansion capétienne, l’auteur précise qu’il faut comprendre la France médiévale non comme une nation déjà constituée, mais comme un empire en formation – c’est-à-dire la réunion de peuples différents sous une unique direction politique. L’idée est audacieuse. Mais elle permet de comprendre ce qui fait la singularité de notre pays : cet empire, contrairement à presque tous les autres, a réussi à se transformer en nation. C’est sans doute l’une des intuitions les plus fécondes du livre. Car elle nous oblige à regarder autrement notre histoire. La France ne s’est pas faite par la simple juxtaposition de territoires naturellement appelés à s’unir. Elle s’est construite en intégrant lentement des populations, des cultures et des traditions diverses, jusqu’à faire émerger un sentiment d’appartenance commun. Et cette synthèse n’a rien eu d’inéluctable – et elle n’a été possible que parce que les capétiens étaient plus faibles que bon nombre de leurs grands féodaux, ce qui leur a imposé de ne rien exiger des provinces conquises, sinon la reconnaissance presque symbolique de la royauté des lis.
On retrouve dans ce Moyen Âge, qui forgea notre identité, une autre thèse stimulante de Touverey : la permanence d’un esprit chevaleresque, associant le sens de l’honneur, la liberté, l’égalité et la quête de grandeur. Cet héritage, loin de se réduire à une survivance médiévale, aurait profondément marqué notre manière de concevoir la politique et même notre Révolution. Voilà qui mérite discussion, mais qui a au moins le mérite de prendre au sérieux les continuités de notre histoire, là où tant de lectures contemporaines ne voient que ruptures et antagonismes.
Il y a toutefois une autre leçon, plus politique encore, dans cette histoire de la construction française : celle de l’impasse impériale. Les empires naissent souvent d’une formidable ambition d’unification. Mais ils se heurtent tôt ou tard à une contradiction : comment maintenir durablement sous une même autorité des peuples, des provinces et des intérêts profondément différents ? Le centre finit par confondre sa puissance avec le consentement des périphéries ; l’unité imposée se révèle fragile dès que la force décline. L’histoire romaine en offre une illustration majeure. La France, elle, a trouvé une issue singulière à cette contradiction en transformant progressivement la domination territoriale en appartenance nationale.
Cette leçon devrait donner matière à réflexion à nos dirigeants contemporains. Nous vivons une époque où les ambitions de construction politique à grande échelle, les projets technocratiques et les rêves d’unification par le haut ne manquent pas. Mais on ne fabrique pas durablement une communauté politique par décret, ni par la seule extension des compétences d’un pouvoir central. L’expérience française montre que l’unité suppose du temps, une histoire partagée, des fidélités et une capacité d’intégration. L’expérience des empires rappelle, quant à elle, que la puissance ne suffit jamais à garantir la durée. Il faut que les peuples se reconnaissent dans l’ensemble auquel ils appartiennent. Au demeurant, on voit mal ce qui permettrait à Ursula von der Leyen de réussir là où César, Charlemagne et Frédéric Barberousse ont échoué!
Ce choix de la lente intégration au lieu de la brutale décision politique est peut-être, au fond, le principal enseignement du Pays miraculeux. Il ne s’agit pas de célébrer la France parce qu’elle aurait toujours eu raison, ni de nier les violences et les échecs qui ont accompagné sa construction. Il s’agit de comprendre qu’elle est une réussite historique exceptionnelle, précisément parce que rien ne la garantissait. Nous avons tellement pris l’habitude de considérer la France comme une évidence que nous avons fini par ne plus voir ce qu’elle a de prodigieux.À force de vouloir déconstruire le roman national, certains ont oublié qu’il existait une histoire nationale, autrement plus passionnante que les mythes qu’on lui oppose. Baptiste Touverey nous invite à la redécouvrir. Et, dans le climat de désenchantement qui est le nôtre, ce n’est pas le moindre mérite de son livre que de nous rappeler qu’un pays peut être le produit de l’histoire, du hasard et de la volonté humaine, sans être pour autant une construction arbitraire. La France n’était pas écrite d’avance. C’est précisément ce qui rend sa naissance, et sa longue persistance, miraculeuses.

