Par Francis Jubert
Quand la protection du débat démocratique devient un instrument de contrôle de l’opinion.
l y a quelque chose de troublant dans le spectacle qu’offre Sébastien Lecornu depuis sa conférence de presse du 11 juin. Le Premier ministre, entouré de ses collègues des Armées, de l’Intérieur et du Renseignement, présente une série de mesures destinées à protéger « l’ensemble de la classe politique » contre les ingérences étrangères. Le décor est sobre, républicain, presque solennel. La bannière projetée en fond de salle proclame : Protection du débat démocratique contre les ingérences. Qui pourrait s’y opposer ? La formule est parfaitement calibrée pour rendre toute objection suspecte. C’est précisément cela qui devrait nous alerter.
Car la question n’est pas de savoir si des puissances étrangères – russes, américaines, chinoises, israéliennes, et bien d’autres – cherchent à peser sur nos affaires intérieures. Elles le font, elles l’ont toujours fait, et il serait naïf de le nier. La question est de savoir ce qu’on fait de cette réalité incontestable, et à quelles fins on l’agite au moment précis où la campagne présidentielle de 2027 commence à dessiner ses contours – alors que les grands meetings se succèdent, que les candidatures se précisent, et qu’un projet de loi instaurerait un « délit d’ingérence électorale » susceptible de s’appliquer à n’importe quelle publication en ligne jugée, par quelque autorité compétente, trop favorable à une puissance étrangère.
L’agression informationnelle : un concept caoutchouc
Le Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, Nicolas Roche, a pris soin, lors de cette même conférence de presse, de distinguer « les choses qui relèvent de la propagande, de l’influence » de celles qui constitueraient de véritables agressions numériques qualifiées. La distinction est intellectuellement honnête. Mais, dans la pratique politique, elle tend à se dissoudre.
Le concept d’«agression informationnelle» est, par nature, un concept caoutchouc : il peut s’étirer jusqu’à englober toute publication critique, tout relais d’une information gênante, toute remise en question du bilan d’une majorité sortante.
Matthieu Bock-Côté l’a dit avec une clarté salutaire : « Je redoute que l’on prenne prétexte d’ingérences étrangères pour disqualifier toutes les oppositions, pour disqualifier toute remise en question du bilan de nos élites. » Ce n’est pas une position isolée ou partisane. C’est une mise en garde que tout lecteur attentif à l’histoire des régimes libéraux devrait prendre au sérieux.
Car les exemples ne manquent pas, y compris dans l’histoire récente de notre République, d’accusations d’influence étrangère brandies au bon moment pour court-circuiter un débat démocratique gênant.
Le malaise français n’a pas besoin d’un commanditaire étranger
Ce qui est le plus préoccupant dans le discours ambiant sur les ingérences, c’est le présupposé qu’il charrie : à savoir que les Français qui remettent en cause l’état de leur société, qui votent pour des partis de rupture, qui expriment une défiance profonde envers leurs élites, seraient en quelque sorte manipulés de l’extérieur. Que leur mécontentement serait artificiel, fabriqué, instrumentalisé par des officines étrangères. C’est une insulte à leur intelligence autant qu’une erreur d’analyse.
La crise de la représentation démocratique est réelle. Elle a des causes intérieures, profondes, accumulées sur plusieurs décennies : la désindustrialisation, le sentiment d’abandon des territoires, la faillite du modèle intégratif républicain, la dérive technocratique de la gouvernance⁸ européenne, la perception – étayée par les faits – que les décisions essentielles échappent désormais aux processus électoraux.
Ce n’est pas l’ours russe ni l’aigle américain qui ont mis dans la tête des Français qu’ils seraient moins bien gouvernés qu’ils ne le méritent. Ce sont vingt ans de politique concrète qui l’ont fait. Renvoyer ces griefs à l’ingérence étrangère, c’est à la fois se dédouaner de tout bilan et préparer un arsenal rhétorique et juridique pour neutraliser, lors de la prochaine campagne présidentielle, les voix qui dérangent.
La création d’un délit d’ingérence électorale dans le droit français, évoquée en marge de ces débats, n’est pas anodine : selon sa rédaction et son régime de preuve, elle pourrait faire de tout citoyen relayant une information d’origine étrangère – fût-elle vraie – un suspect en puissance.
La véritable agression informationnelle dont on ne parle pas
Il est une forme d’agression informationnelle dont nul officiel ne s’inquiète lors de ces conférences de presse solennelles. Elle ne vient ni de Moscou ni de Pékin et n’emprunte pas les canaux discrets des services de renseignement : c’est l’orientation silencieuse des esprits opérée par les grandes plateformes numériques, qui ne se contentent pas de transmettre l’information mais la sélectionnent, la hiérarchisent, l’amplifient ou l’effacent selon des critères que l’utilisateur ne choisit pas et ne voit jamais.
Mais on commettrait une erreur symétrique à celle qu’on dénonce en ne visant que les acteurs étrangers. Le problème n’est pas tant la nationalité des plateformes * que la structure de contrôle et la logique d’orientation des flux, d’où qu’ils proviennent. Que penser, par exemple, d’un modèle d’IA français dont la Caisse des Dépôts – bras financier de l’État – vient de commander jusqu’à cent mille licences pour ses agents et filiales, dont la BPI, dans le cadre d’un accord-cadre pouvant atteindre cent quarante millions d’euros ? La « souveraineté numérique », si elle ne s’accompagne pas d’une garantie d’indépendance algorithmique et éditoriale vérifiable, risque fort de n’être qu’une forme d’ingérence d’État habillée en patriotisme technologique – le tout au détriment de dizaines de milliers de fonctionnaires réduits au rôle d’usagers captifs.
Et le service public audiovisuel, dont la mission première est l’information impartiale des citoyens ? Sa présidente, Delphine Ernotte, a affirmé sous serment devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public qu’aucun prestataire extérieur n’avait été mandaté pour préparer ses collaborateurs à leurs auditions. « C’est faux », a déclaré publiquement le rapporteur de la commission, le député Charles Alloncle, s’appuyant sur une enquête de Marianne : un cabinet privé avait bien été sollicité à cet effet. Quand le mensonge à la représentation nationale devient une posture défensive ordinaire au sein même du service public, c’est que l’indépendance promise n’est plus qu’un décor.
Ce que demande la lucidité politique
La lucidité, en la matière, commande plusieurs distinctions que la rhétorique officielle se garde bien d’opérer.
Première distinction : entre la réalité des ingérences – incontestable – et leur usage politique instrumentalisé pour disqualifier toute forme d’opposition. Tout pays pratique l’influence sur ses voisins. La France elle-même ne s’en prive pas, comme en témoigne, par exemple, son soutien à des médias d’État diffusant à l’international. La question n’est pas de savoir si l’ingérence existe mais à qui profite, dans le contexte électoral précis de 2027, le fait d’en faire le grand récit explicatif de nos crises intérieures.
Deuxième distinction : entre les opérations d’influence coordonnées et structurées – celles dont les services de renseignement peuvent légitimement s’occuper – et l’expression citoyenne ordinaire, même lorsqu’elle emprunte des arguments que des acteurs étrangers ont pu formuler avant nous. Une critique du gouvernement n’est pas un produit d’exportation russe au seul motif que des médias étrangers l’auraient également formulée.
Troisième distinction : entre la protection du débat démocratique et sa surveillance. Un dispositif conçu pour protéger l’espace public des fausses informations peut, selon le rapport de force du moment et la définition retenue du « faux », se retourner contre la contradiction légitime. L’histoire des commissions de l’information en temps de crise – qu’on songe au DSA européen et à ses usages récents contre des médias d’opinion conservateurs – devrait inciter à la plus grande vigilance.
L’enjeu de 2027
Nous entrons dans une campagne présidentielle dans un contexte inédit. Pour la première fois depuis longtemps, les principaux candidats potentiels représentent chacun à leur façon une rupture avec l’ordre politique issu de 2017. Le camp qui détient les leviers de l’État a tout intérêt à ce que le terrain de la campagne soit celui de la fiabilité institutionnelle plutôt que celui du bilan. La thématique des ingérences étrangères sert admirablement cet objectif : elle permet de suggérer, sans avoir à le prouver, que tel ou tel candidat est le vecteur involontaire — ou complice — d’une puissance hostile.
Les lecteurs du Nouveau Conservateur savent depuis longtemps que les batailles politiques les plus décisives se jouent dans les définitions. Qui définit l’ingérence ? Qui instruit les dossiers ? Qui habilite les Services à enquêter sur telle publication, tel financement, tel réseau de diffusion ? Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont éminemment politiques. Et dans un État de droit digne de ce nom, elles méritent un débat public bien plus sérieux que les conférences de presse où l’on brandit des organigrammes de menaces pour, en définitive, demander à l’opinion de faire confiance aux mêmes institutions dont elle a précisément cessé de se sentir représentée.
La démocratie ne se protège pas en musclant l’arsenal répressif contre les mots. Elle se protège en restituant à nos concitoyens la certitude que leur vote compte, que les décisions engageant leur vie commune se prennent bien en leur nom, et que la parole adverse – si dérangeante soit-elle – n’est pas une menace à neutraliser mais un signe de vitalité que toute société libre devrait chérir.
* On lira avec intérêt le dossier sur la Souveraineté numérique publié dans le n° 30 de la revue, pp. 4-43

