Par Francis Jubert
Alors que la France préside cette semaine à Évian la réunion des ministres du Numérique du G7, et à quelques semaines du sommet des chefs d’État en juin, la Commission européenne vient de porter un coup sévère aux projets de Starlink sur le continent européen. Au moment où le Premier ministre Sébastien Lecornu rappelle avec raison que le numérique est devenu « un sujet régalien » au cœur de notre stratégie nationale – enjeu précisément exploré dans le dossier du numéro 30 du Nouveau Conservateur –, il serait réaliste d’ajouter que cette souveraineté doit être pragmatique. Consciente de nos forces comme de nos faiblesses, ouverte à la coopération intelligente plutôt qu’à l’autarcie incantatoire, sur fond d’accélération technologique inédite.
L’Europe veut affirmer sa souveraineté numérique. Noble ambition. Mais trop souvent, cette volonté se transforme en incantations autarciques qui, sous couvert de protection de nos données et de défense de nos intérêts stratégiques, pénalisent les territoires les plus fragiles et retardent l’accès concret à l’innovation.
« Internet par satellite : douche froide pour Elon Musk et les opérateurs de satellites américains » titrait récemment Le Figaro Économie. La récente décision de la Commission européenne sur l’attribution des fréquences pour l’internet par satellite en est une illustration frappante.
Le dogme contre le territoire
En finalisant les règles d’attribution des fréquences pour les services mobiles par satellite, Bruxelles réserve les deux tiers du spectre aux opérateurs européens et n’ouvre qu’un tiers aux acteurs non-européens comme Starlink ou Amazon Leo.
L’objectif affiché ? Protéger la souveraineté numérique, favoriser l’émergence de champions « made in Europe » et réduire la dépendance vis-à-vis des géants américains.
La réalité ? Un risque de fracture numérique aggravé. Sur le terrain, particulièrement dans les zones rurales et semi-rurales mal couvertes, cette décision risque surtout de retarder l’accès concret à une connexion fiable.
On ne peut que partager l’ambition d’une Europe qui reprend la main sur ses infrastructures critiques. À l’heure des tensions géopolitiques et des risques de cyberdépendance, vouloir des solutions souveraines est légitime.
Mais prétendre résoudre seul un défi d’une telle ampleur, sans mobiliser massivement capitaux publics comme privés et sans recourir, quand cela s’impose, à l’innovation et aux technologies les plus matures venues d’ailleurs, relève d’un certain dogmatisme voire d’une suffisance certaine.
L’efficacité Starlink : une leçon de pragmatisme
Starlink incarne une approche à la fois simple et redoutablement efficace. L’entreprise d’Elon Musk propose un kit complet (antenne et routeur Wi-Fi) à des conditions très abordables, avec une installation extrêmement simple : on branche le tout, l’antenne s’oriente automatiquement vers le ciel, et en quelques minutes on est connecté. Données illimitées, couverture presque partout où l’on voit le ciel. En Europe, les vitesses moyennes atteignent aujourd’hui plus de 160 Mbps, largement suffisantes pour le streaming, le télétravail ou l’utilisation de plusieurs appareils en même temps.
Des installateurs professionnels de l’Ouest, comme Frinet Telecom en Bretagne, soulignent régulièrement cet avantage : Starlink apporte un accès Internet « très haut débit rapide et fiable partout dans le Finistère et en Bretagne », même dans les zones blanches. Ce n’est pas seulement une solution pour les campagnes reculées, mais aussi une vraie alternative ou une solution de secours, y compris en ville quand la fibre montre ses limites.
Notre pays, qui défend à juste titre son domaine régalien, notamment en matière de Défense, sait d’ailleurs trouver un appui précieux dans les services de Starlink lors des sinistres climatiques, lorsque toutes les infrastructures terrestres sont hors service. Une autarcie absolue conduirait à refuser des aides vitales dans ces situations d’urgence.
Le retard européen : le syndrome IRIS²
En face, l’Europe déploie IRIS², porté par le consortium SpaceRISE (SES, Eutelsat et Hispasat). Ce projet de constellation souveraine (environ 290 satellites) se positionne prioritairement sur les besoins gouvernementaux, militaires et d’infrastructures critiques, avec un haut niveau de cybersécurité et de résilience.
Il accumule cependant d’importants retards : premiers services attendus vers 2030 pour un coût dépassant les 10,6 milliards d’euros.
L’expérience des dernières années (Kayrros, Health Data Hub, Gaia-X) suggère qu’une stratégie gagnante passerait par une coopétition pragmatique – en utilisant les solutions matures comme Starlink en complément pendant la phase de transition – et par une concentration sur l’excellence européenne (fiabilité, cybersécurité, intégration) plutôt que sur une course au nombre de satellites.
Pour une souveraineté conquérante
Un conservateur réaliste ne rejette pas la souveraineté numérique. Il exige qu’elle soit efficace. Résoudre ce défi seul n’est pas sérieux : le secteur spatial exige des investissements colossaux que seuls des capitaux privés massifs peuvent apporter, une prise de risque élevée et une agilité que les structures publiques peinent à offrir. D’où la nécessité d’une coopétition intelligente, de partenariats public-privé pragmatiques et d’une mobilisation massive des investisseurs privés.
L’exemple de Kayrros, première pépite soutenue par le fonds French Tech Souveraineté dès 2022, est éclairant. Cette entreprise française, spécialisée dans l’analyse de données satellitaires via Copernicus, a été rachetée en mai 2026 par le britannique Energy Aspects. Antoine Rostand a présenté cette opération comme « une accélération de sa mission de transparence sur les marchés énergétiques.»
De même, l’administration française a fait preuve de lucidité avec le Health Data Hub. Face à l’absence de solutions européennes pleinement matures dans les délais imposés, elle a choisi Microsoft Azure malgré les critiques virulentes portant sur le Cloud Act. Ce choix pragmatique a permis de délivrer le service dans les temps.
Enfin, le projet Gaia-X illustre aussi cette tension : belle ambition de standards souverains, mais difficulté à devenir une alternative pleinement compétitive sans coopérations pragmatiques.
Ces exemples montrent que la souveraineté ne se décrète pas par quotas de fréquences ou par exclusion systématique : elle se construit par l’innovation, l’investissement et le pragmatisme. Comme Mistral AI le démontre dans l’IA, l’Europe a les atouts pour réussir. Mais elle doit abandonner l’illusion d’une autarcie technologique absolue pour embrasser une souveraineté ouverte et conquérante.
Si Bruxelles persiste dans l’exclusion systématique, la « douche froide » ne sera pas pour les géants américains. Elle sera pour nos concitoyens, qui paieront le prix fort d’un décrochage numérique organisé par la bureaucratie bruxelloise.
Brider en particulier l’acteur le plus performant aujourd’hui au nom d’une volonté légitime d’être véritablement souverain, c’est en effet prendre le risque de pénaliser durablement les zones rurales, les communes enclavées et les Français les plus éloignés des métropoles connectées.
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