Par Francis Jubert
Recension de La Cendre et le Feu, de Tugdual Denis (Éditions Robert Laffont, 336 pages)
Introduction : Le sang et la gloire
Est-ce un testament, un cri de ralliement ou le simple récit d’une évasion qui finit par un retour au bercail ? Avec La Cendre et le Feu, Tugdual Denis, actuel directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, nous livre bien plus qu’une autobiographie politique. Il offre au lecteur une plongée charnelle, presque sensorielle, dans ce que la France compte de plus résilient et de plus mal-aimé : la droite « hors les murs ».
Ce récit ne se contente pas de retracer un itinéraire individuel ; il interroge l’essence même de notre famille de pensée, entre fidélité aux racines et nécessité de l’ouverture.
Il est d’ailleurs impossible de dissocier la parution de cet ouvrage d’un autre événement éditorial, survenu de manière quasi simultanée mais dans une autre maison d’édition : la publication posthume des carnets de son grand-père, le colonel Jacques Allaire, sous le titre Allaire, lieutenant de Bigeard.
En mettant en regard ces deux textes, on mesure à quel point la quête de Tugdual Denis est une affaire de transmission filiale. Le colonel Allaire fut ce « petit lieutenant » immortalisé par le général Bigeard dans son ouvrage mythique Pour une parcelle de gloire, l’officier de liaison intraitable à Diên Biên Phu. Le petit-fils, quant à lui, livre la guerre des représentations sur le front médiatique contemporain. Deux époques, deux tranchées, mais un même refus de la reddition spirituelle.
Une sociologie de l’enracinement et du microcosme
Le livre s’ouvre sur un décor que beaucoup reconnaîtront, mais que peu ont su décrire avec une telle justesse. Tugdual Denis est l’enfant d’un milieu où l’on ne « choisit » pas d’être de droite par calcul électoral, mais où l’on naît dans un paysage mental et géographique déjà dessiné. C’est la France de l’Ouest parisien et des communautés traditionnelles, un isolat culturel qui vit dans ses propres rites et ses propres fidélités.
Cette immersion sociologique est cruciale. Elle rappelle que la droite, avant d’être un programme économique ou une stratégie de conquête du pouvoir, est une culture. Une culture de la transmission, où le passé n’est pas un fardeau mais une boussole. Tugdual Denis décrit magnifiquement cette sensation d’être des « héritiers » en exil dans leur propre pays, une minorité perçue comme anachronique par une modernité qui a érigé l’oubli en vertu. L’auteur restitue cette atmosphère de communauté organique où tout s’entremêle :
« Je viens d’un pays qui n’existe plus […] je viens d’un milieu où tout s’entremêle. Aux mariages des enfants d’amis de mes parents, je croisais les mêmes familles qu’aux rassemblements liés au scoutisme. Aux séminaires que tenait le laboratoire d’idées Ichtus au Palais des congrès de Versailles, je reconnaissais […] les mêmes visages que lors des récollections du père Thévenin ou des quêtes pour l’Ordre de Malte […]. Dans le salon des familles que nous fréquentons, nous retrouvons souvent les reproductions lithographiées des généraux vendéens issues de la même collection picturale. »
L’intelligence et la crise : la figure de Bellamy
Au sein de cet univers se détachent des figures de proue de la droite contemporaine. Parmi elles, celle du philosophe et eurodéputé François-Xavier Bellamy, dont Tugdual Denis dresse un portrait saisissant. Il y décèle à la fois l’excellence académique et la fracture existentielle née des épreuves personnelles, comme la genèse de son mémoire de maîtrise sur la qualification métaphysique de la mort. Tugdual Denis montre que la droite n’est pas un bloc monolithique, mais un archipel qui tente de réconcilier l’intelligence et l’engagement, tout en se heurtant aux crises politiques majeures:
« François-Xavier est un personnage incontestablement brillant, l’une des plus belles intelligences de la vie politique française, mais dont le génie semble bousculer l’existence ou, à tout le moins, l’expérience sociale. […] Sa droite correspond en beaucoup de points à la mienne, y compris dans son souci de ne pas se laisser enferrer dans le fossé de l’infréquentabilité. […] FX n’en démord pas : il en veut au Figaro et à mon journal. Il en veut à ceux qui s’interrogent sur la légitimité des attaques adressées par son camp à Éric Ciotti, après que le Niçois a opéré un mouvement révolutionnaire, en s’associant à Marine Le Pen. »
Ce témoignage brut, capturé au lendemain de la dissolution de juin 2024, met en lumière le dilemme tragique d’une droite de gouvernement prise de court par les accélérations tectoniques de l’histoire et paralysée par la hantise du cordon sanitaire.
La tentation du monde et le Prix de la trahison
Le récit de Tugdual Denis n’est pas pour autant une hagiographie passive de son milieu. C’est l’itinéraire d’un homme qui a voulu éprouver le système, s’en affranchir, quitte à commettre ce que certains ont vu comme des trahisons en votant François Bayrou, Ségolène Royal, puis Eva Joly, avant de retrouver la cohérence de ses origines à la tête de Valeurs actuelles.
L’ambition balzacienne transparaît sous sa plume : comment accéder aux salons et aux banquets des puissants tout en restant fidèle à son sang ? Cette tension permanente entre l’impureté de ses origines aux yeux du monde progressiste et le désir de ne pas être exclu est le cœur battant du livre. Cette fidélité se heurte à un repoussoir et à une fascination : la famille Le Pen. Bien qu’ayant grandi dans une atmosphère marquée par cette dissidence, Tugdual Denis confie ses réticences profondes face à la doctrine nationale :
« Je n’ai jamais voté Le Pen, FN ou RN de ma vie. À aucune élection. […] Même redevenu de droite après mes années de jeune homme nomade, j’en ai toujours été empêché par quelque chose. […] Mondialistes contre patriotes, peuple contre élite sont des clivages qui ne me parlent pas. À défaut de souscrire à son projet, j’éprouve pour Marine Le Pen une constante curiosité et un véritable respect. […] Chaque heure de son existence semble ponctuée par un drame. »
Ce refus des clivages simplistes montre que la droite de Tugdual Denis demeure une droite de l’ordre, de la structure et de l’enracinement culturel, plutôt qu’une poussée de fièvre tribunitienne.
Chasser en meute : la guerre culturelle et ses maîtres
L’un des apports les plus vigoureux de l’ouvrage est sa dénonciation du sectarisme de gauche et de son invraisemblable sentiment de supériorité morale. Tugdual Denis ne cache rien des humiliations subies, de l’affaire Obono aux cabales médiatiques. Être de droite, c’est refuser l’arrogance de ceux qui prétendent détenir le monopole du bien.
Pour mener ce combat, le livre nous fait pénétrer dans les coulisses de la guerre culturelle et médiatique, décrivant les rapports de l’auteur avec les grands capitaines d’industrie qui tentent de briser l’hégémonie progressiste, notamment Vincent Bolloré :
« Assis dans un de ses canapés gris, sobre et très chic, je déroule mon argumentaire à Vincent Bolloré. […] Un an après ma prise de poste, je suis venu lui dire que Valeurs actuelles poursuivra sa ligne à la fois engagée et exigeante. Que le journal a besoin de relais dans ses médias, malgré le nouvel hebdomadaire concurrent qu’il s’apprête à lancer. “Il nous faut savoir chasser en meute”, approuve le magnat. »
Cette formule résume l’impératif stratégique actuel. Face à une gauche culturelle qui fait bloc par réflexe dogmatique, la droite ne peut plus s’offrir le luxe de ses divisions intestines ou de ses pudeurs de gazelle. Si le poison de la gauche est le dogmatisme, celui de la droite a toujours été la division. La scène des retrouvailles entre François Fillon et Philippe de Villiers évoquée dans l’ouvrage suggère que seule une reconnaissance mutuelle des parcours permettra de bâtir l’alternative de demain.
Conclusion : disperser la Cendre, raviver le Feu
En refermant cet ouvrage, on comprend que Tugdual Denis a réussi un tour de force : transformer une confession intime en un manifeste pour l’avenir. Il ne propose pas une énième synthèse électorale, mais une anamnèse. À l’instar des carnets de son grand-père le colonel Allaire, qui rappelaient la grandeur du sacrifice militaire au service d’une « parcelle de gloire », La Cendre et le Feu rappelle les exigences du combat intellectuel.
La conclusion de Tugdual Denis résonne comme une profession de foi qui s’accorde parfaitement avec la ligne de notre revue :
« Il permet de contourner le dolorisme mondain et de dépasser les postures victimales, tout en accueillant le doute. Afin, comme le dit mon ami Henri de Castries, “d’œuvrer à ce qui nous dépasse.” Notre manifeste est connu : nous recherchons un art du commun où puissent cohabiter l’exigence et la charité. […] Disperser la cendre, puis raviver le feu. » (Postface)
Il ne s’agit pas de se complaire dans une nostalgie stérile ou dans une posture de victime expiatoire face au tribunal de la bien-pensance. Le devoir des conservateurs est d’assumer l’héritage, d’en trier les scories, et d’en projeter la lumière vers l’avenir. Tugdual Denis écrit de droite avec la sincérité de celui qui a failli se perdre. Son livre est une invitation à tous les enfants prodiges de notre camp à revenir à la maison, non pour s’y enfermer, mais pour en ouvrir les fenêtres et laisser entrer le grand vent de l’histoire.

