Par Francis Jubert
Recension du livre de Pierre Chazerans Pères & Pèlerins – 1976-2026, 50 ans du pèlerinage des pères (DMM, mai 2026, 302 p.)
Au moment même où plus de vingt mille pèlerins, parmi lesquels une multitude de jeunes, prennent la route de Chartres pour le traditionnel pèlerinage de Chrétienté, témoignant d’un spectaculaire renouveau du catholicisme enraciné en France, un autre phénomène spirituel mérite lui aussi l’attention. Plus discret, moins médiatisé, mais profondément révélateur des aspirations d’une partie de notre pays : le pèlerinage des pères de famille vers Cotignac.
Le miracle silencieux de Cotignac
Le cinquantième anniversaire du premier pèlerinage des pères donne lieu à la publication d’un ouvrage singulier, profondément incarné, écrit par une personnalité elle-même hors du commun : Pierre Chazerans. Ce livre n’est pas seulement une chronique commémorative ; il constitue un témoignage anthropologique, spirituel et presque politique sur l’une des réalités les plus étonnantes du catholicisme français contemporain.
Pierre Chazerans n’écrit pas en surplomb. Son expérience humaine et spirituelle l’inscrit au cœur même des réalités qu’il décrit. Avec son épouse Isabelle, il a vécu pendant plusieurs années au plus près des fragilités humaines dans le cadre de l’association Le Rocher, proche de la communauté de l’Emmanuel.
Aux Mureaux, à Rillieux-la-Pape ou à Nîmes, cet ancien DRH et sa femme, professeur de lettres classiques, ont choisi l’immersion totale dans des territoires confrontés à la désintégration du lien social et à la montée de l’islamisme, expérience qu’ils ont racontée dans Oser la rencontre.
Pierre Chazerans, témoin des fractures françaises
Ce parcours donne à son regard une densité humaine particulière : il connaît la fragilité des familles, la solitude des hommes, l’effacement de l’autorité paternelle et les fractures spirituelles de la France contemporaine. Cette expérience irrigue tout le livre.
Dès les premières pages, le ton est donné. Loin de toute grandiloquence, Pierre Chazerans raconte avec humour la manière dont il fut enrôlé pour écrire ce livre anniversaire. Les organisateurs des pèlerinages cherchent alors un « nègre » capable de raconter cette aventure spirituelle née presque clandestinement en 1976. « Les fous, ils ne connaissent même pas le “nègre” ! », écrit-il avec une autodérision savoureuse.
Cette simplicité est l’une des grandes qualités du livre : jamais l’auteur ne se place au-dessus de son sujet. Il marche avec ceux qu’il décrit. Mais ce qui frappe surtout, c’est la profondeur du message de Cotignac lui-même.
Une fraternité née de la paternité
Dans une préface remarquable, Mgr Dominique Rey, évêque émérite de Fréjus-Toulon, rappelle que Cotignac constitue un lieu où s’articulent trois dimensions fondamentales : la famille, la vocation spirituelle de la France et la redécouverte de la paternité. Cette intuition mérite d’être méditée dans une époque qui exalte volontiers la « fraternité » tout en oubliant ce qui la rend possible.
« Qui dit fraternité, dit paternité », écrit l’évêque. La remarque est capitale. Le mot même de « patrie » procède de cette filiation spirituelle et charnelle. Une nation ne tient que si elle repose sur des familles vivantes, capables de transmettre une mémoire, une langue, une fidélité et un sens du bien commun. Dans une civilisation travaillée par l’individualisme radical et la dissolution des liens organiques, le succès du pèlerinage des pères apparaît dès lors comme un symptôme majeur : des hommes cherchent à redevenir des pères.
Marie contre les déchirures spirituelles de l’Europe
C’est tout le sens des apparitions de Cotignac que rappelle l’auteur. En 1519, la Vierge apparaît au jeune bûcheron Jean de la Baume sur le mont Verdaille qui domine le village de Cotignac et demande qu’on y bâtisse une chapelle afin que l’on vienne y recevoir les « dons » qu’elle veut répandre.
Pierre Chazerans replace avec intelligence cet événement dans son contexte historique.
Protestantisme, jansénisme et effacement du père
Deux ans auparavant, rappelle-t-il, Martin Luther affichait ses thèses à Wittenberg. Dans le même temps se développait le jansénisme. C’est la négation de la place du rôle de Marie qui relie plus particulièrement protestantisme et jansénisme.
Ces deux courants de pensée contestent le rôle de Marie dans l’économie du salut. Protestantisme et jansénisme participent en effet, chacun à leur manière, à une marginalisation de la médiation mariale et à une conception plus austère et désincarnée du christianisme. Pour eux, Marie ne peut être médiatrice de grâces, elle ne peut être Notre-Dame de Grâces, elle ne peut « répandre ses dons. »
Cotignac apparaît comme une réponse spirituelle à cette déconstruction doctrinale. Face à une modernité religieuse qui marginalise progressivement les médiations incarnées, Marie réaffirme à Cotignac son rôle maternel et sa proximité avec les hommes.
Cotignac, sanctuaire de la France royale
Le sanctuaire occupe une place particulière dans l’histoire de France. Le roi Louis XIII, privé d’héritier, fait prier Notre-Dame de Grâces à la demande du frère Fiacre. La naissance du roi Louis XIV sera interprétée comme une grâce reçue à Cotignac. Le Roi Soleil fera d’ailleurs apposer dans le sanctuaire une plaque rappelant qu’il fut « donné à son peuple » par l’intercession de la Vierge.
Cette dimension historique traverse tout l’ouvrage. Cotignac n’est pas présenté comme un simple lieu de dévotion privée, mais comme un sanctuaire lié à la destinée française. Mgr Rey le dit explicitement : les pèlerins sont appelés à prier « pour retrouver l’âme spirituelle de notre nation ».
Cette expression pourrait sembler désuète. Elle touche pourtant à une réalité profonde. Une civilisation ne survit pas seulement par ses institutions ou son économie ; elle survit par une certaine idée de l’homme, du devoir, de la transmission et du sacré. Or c’est précisément cette architecture invisible qui s’effondre aujourd’hui.
Quand les pères se remettent en marche
Le livre devient alors bien davantage qu’une simple histoire de pèlerinage. À travers les anecdotes, les fioretti , les souvenirs de marche et les confidences des pèlerins, on voit apparaître une France masculine silencieuse, pudique, souvent blessée, mais toujours debout.
Des hommes qui marchent pour leurs épouses, pour leurs enfants, pour demander une naissance heureuse, sauver un couple, retrouver un sens à leur vie ou simplement apprendre à être pères.
« Vous êtes du beau sang de France »
L’un des passages les plus forts rapporte les paroles de la prieure du monastère des bénédictines de Cotignac, au début des années 1980. Après avoir entendu les motivations de ces groupes d’hommes marchant vers Saint-Joseph, elle leur déclare : « Vous êtes du beau sang de France ! »
La formule est magnifique. Elle dit quelque chose de cette France profonde que les catégories sociologiques habituelles ne parviennent plus à saisir. Une France qui ne se réduit ni au consumérisme urbain, ni aux radicalités idéologiques, ni aux affrontements médiatiques permanents. Une France enracinée dans la famille, le sacrifice discret, la fidélité conjugale et la responsabilité.
Saint Joseph, figure du père silencieux
À cet égard, le rôle de saint Joseph est central. En 1660, c’est à Cotignac encore qu’il apparaît au berger Gaspard Ricard pour lui indiquer une source. Le geste est simple : « Je suis Joseph, soulève le rocher et tu boiras. » Toute la spiritualité josephienne est déjà là : discrétion, protection, attention concrète aux besoins humains.
Pierre Chazerans cite longuement le pape François et sa lettre apostolique Patris corde. Les plus belles pages du livre sont peut-être celles consacrées à cette redécouverte de la paternité comme vocation.
Une réponse à la crise de la masculinité
Dans une société marquée par l’effacement des figures paternelles, la confusion entre autorité et domination, entre liberté et déracinement, ces lignes prennent une portée considérable. Être père ne signifie pas posséder, mais conduire vers la liberté. Le père n’est pas celui qui enferme ; il est celui qui prépare au départ.Cette intuition traverse tout le pèlerinage.
Le cardinal Philippe Barbarin, marchant avec les pèlerins en 2005, se disait « sidéré » par la profondeur des confidences échangées entre ces hommes pourtant marqués par une grande pudeur masculine. Pierre Chazerans rapporte ce témoignage avec justesse. On comprend alors que le succès de Cotignac ne tient ni à une stratégie de communication, ni à un activisme religieux, mais à une faim spirituelle immense.
Les chiffres eux-mêmes sont révélateurs. Né dans une quasi-clandestinité en 1976, le pèlerinage rassemble aujourd’hui des milliers d’hommes sur de multiples routes à travers la France. Et cela sans publicité tapageuse, sans marketing ecclésial, presque uniquement par capillarité amicale.
Marcher pour son épouse, ses enfants et son pays
Ce succès dit quelque chose de notre époque. À mesure que les sociétés occidentales déconstruisent les repères anthropologiques fondamentaux – filiation, autorité, transmission, complémentarité homme-femme – des hommes ressentent obscurément la nécessité de retrouver des points d’appui spirituels. Non pas pour dominer, mais pour servir.
Le pèlerinage des pères apparaît ainsi comme une réponse silencieuse à la crise contemporaine de la masculinité. Loin des caricatures virilistes comme des démissions molles, ces marches rappellent que la force masculine véritable réside dans la fidélité, le sacrifice, la protection et la transmission.
Marcher trois jours sous le soleil de Provence ou d’ailleurs, dormir à même le sol, prier ensemble, parler de ses faiblesses, porter les intentions de son épouse et de ses enfants : voilà une ascèse qui tranche radicalement avec l’individualisme hédoniste dominant.
La transmission ou le déclin
Le livre de Pierre Chazerans possède également une qualité rare : il ne tombe jamais dans la nostalgie stérile. Il ne s’agit pas de rêver à un retour imaginaire vers une France disparue. Le pèlerinage est présenté comme une école de conversion intérieure, non comme une posture identitaire. C’est ce qui rend le livre profondément crédible.
On y trouve des hommes ordinaires confrontés aux défis du temps : divorces, épuisement professionnel, solitude, crises éducatives, perte de sens. Cotignac n’est pas un refuge hors du monde ; c’est un lieu où l’on apprend à retourner dans le monde avec davantage de solidité intérieure.
La conclusion du livre est à cet égard particulièrement belle. Reprenant une « Lettre aux pères de famille », Pierre Chazerans rappelle que la paternité est un chemin « difficile et tonifiant ». L’expression de saint Jean-Paul II résume admirablement l’esprit du pèlerinage.
– Difficile, parce qu’être père suppose le renoncement à soi, la constance, l’autorité juste et la persévérance.
– Tonifiant, parce que cette vocation conduit paradoxalement à la joie. Non la joie superficielle du divertissement moderne, mais celle qui naît du don de soi.
Redevenir père dans une civilisation fatiguée
Les ultimes pages de l’ouvrage, nourries par la lettre apostolique Patris corde du pape François, donnent à ce récit sa portée véritable. « On ne naît pas père, on le devient », rappelle-t-il avec justesse. La paternité n’est pas seulement une réalité charnelle ; elle relève d’un apprentissage intérieur, d’une vocation au service, à la protection et à la transmission. Le père authentique n’enferme pas : il accompagne, il élève, puis il consent à laisser partir.
Dans une époque marquée par l’effacement des repères paternels, la fragilisation des familles et la crise de la transmission, le pèlerinage de Cotignac apparaît alors sous un jour particulier. Ces hommes qui marchent vers saint Joseph ne cherchent ni un refuge identitaire ni une nostalgie artificielle ; ils cherchent à redevenir des hommes capables de fidélité, de responsabilité et de don de soi. C’est sans doute la raison profonde du rayonnement croissant de ce pèlerinage : il rappelle silencieusement qu’aucune nation ne demeure longtemps vivante si les pères renoncent à transmettre.

