Par Francis Jubert
Les premières réactions à l’encyclique de Léon XIV sur l’intelligence artificielle ont souvent souffert d’une lecture superficielle. On a trop vite voulu enfermer la parole du Saint-Père dans les grilles de lecture habituelles de la transition numérique, n’y voyant qu’une mise à jour de la doctrine sociale de l’Église ( DSE) ou une prudence de circonstance face à l’innovation. C’est ignorer la charge métaphysique de ce texte.
En nous invitant à « désarmer » l’IA, Léon XIV ne se contente pas de suggérer un cadre éthique ; il opère une démythification salutaire de la puissance technique pour restaurer la primauté de la « chair humaine » sur la logique froide des systèmes algorithmiques.
L’illusion de la conscience et l’impuissance du calcul
Le premier geste fort de l’encyclique réside dans la distinction radicale entre la puissance de calcul et l’horizon de la sagesse. Léon XIV nous rappelle une évidence que notre époque semble avoir oubliée : l’IA ne vit pas d’expérience. Elle n’a pas de corps, ne connaît ni la joie ni la douleur, et ne « mûrit pas dans la relation ».
L’erreur contemporaine consiste à assimiler l’imitation à la compréhension. Parce que ces systèmes simulent l’empathie ou le langage avec une vitesse stupéfiante, nous leur prêtons une conscience qu’ils n’ont pas et n’auront jamais. Or, cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données.
Là où l’humain habite un horizon affectif et spirituel, le système s’exécute. Cette distinction est ontologique : l’IA peut simuler le discernement, mais elle est incapable de saisir le « sens ultime des situations » ni d’assumer le « poids des conséquences ». Elle peut produire du langage, mais elle ne comprend pas ce qu’elle produit.
Désarmer la technique pour réhabiliter le travail
Le concept de « désarmement » de l’IA constitue l’apport le plus politique du texte. Léon XIV dénonce la « logique de la compétition armée » qui régit le développement technologique. Ainsi, désarmer l’IA, c’est rompre l’équivalence illusoire entre puissance technique et droit de gouverner, mais c’est aussi refuser la substitution systématique de la machine à l’homme.
Le Saint-Père nous met également en garde contre une « accélération de l’injustice » où l’automatisation, au lieu de seconder le génie humain, chercherait à s’y substituer, transformant un gain de productivité en une machine à exclure. La primauté de l’humain exige que l’innovation soit une alliée du travail et non son fossoyeur.
Pour Léon XIV, la dignité du travailleur est un indicateur de réussite supérieur à la performance algorithmique. Il ne suffit pas de réagir aux disparitions d’emplois ; il faut imposer des critères sociaux vérifiables pour que la technologie ne devienne pas un outil de contrôle social ou un facteur de chômage endémique, mais qu’elle reste au service de la « Maison commune ».
Le défi de la vérité face au pragmatisme efficace
L’impact des systèmes algorithmiques sur la vie commune est d’une rare acuité. Citant Hannah Arendt, Léon XIV rappelle que le danger est l’effacement de la distinction entre le vrai et le faux. Lorsque le pragmatisme efficace se substitue à la recherche de la vérité, c’est la démocratie qui s’affaisse.
Le texte pointe un risque intellectuel majeur : un système éducatif saturé de flux informationnels où la réflexion disparaît.
Le remède proposé est une véritable « hygiène de l’attention » : retrouver le silence, l’étude approfondie et la lecture. Sans ces éléments, la liberté intérieure est compromise par des modèles commerciaux qui prospèrent sur la fragilité humaine, traitant la personne comme un moyen et non comme une fin.
Pour une anthropologie de la présence
Enfin, l’encyclique nous appelle à une contemplation qui dépasse le constat technique. En tant que « collaborateur dans l’œuvre de la création », l’homme ne peut être un spectateur résigné face à des processus qui limitent sa liberté.
Le Christ éclaire l’ère de l’IA en nous montrant une « magnifique humanité ». Face au virtuel qui fragmente, il faut préserver les lieux où la présence physique reste déterminante : la table partagée, la communauté, le service aux pauvres.
L’alliance entre « gloire et fragilité » devient ainsi le critère ultime pour juger nos modèles de société. Elle nous rappelle que la dignité de l’homme (sa gloire) est indissociable de sa vulnérabilité (sa fragilité). Évaluer l’IA à cette aune, c’est refuser le mythe d’une puissance désincarnée pour défendre un progrès qui respecte la limite, le corps et le besoin irremplaçable de l’autre.
En refusant de diviniser le calcul, Léon XIV rend à l’homme sa juste place : celle d’un être capable d’un amour gratuit qu’aucun système ne pourra jamais engendrer. Le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé et reconnu par des « mains capables de tendresse ».

