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Le peuple français peut-il reprendre son destin en main?

Par Guillaume de Thieulloy

Certains titres valent déjà un programme. En choisissant La Nuit du 4 août – Version 2.0, Guillaume Mercier convoque l’un des grands mythes fondateurs de notre histoire politique : cette nuit de 1789 où les députés de l’Assemblée constituante proclamèrent l’abolition des privilèges. On peut certes contester que cette abolition des privilèges ait été univoquement une bonne nouvelle – puisqu’en sus de l’abolition de privilèges féodaux tombés en désuétude, l’Assemblée détruisit cette nuit-là tous les statuts particuliers des provinces, des communes, des congrégations ou des corporations, préparant ainsi cette terrible confrontation de l’individu et de l’Etat (ou du malheureux face au magnat de l’industrie ou de la finance) qui dura tout le XIXe siècle et continue, aujourd’hui encore, à envenimer les relations sociales. Cependant, le roman ne se penche pas sur cette nuit historique. Il se contente – et c’est déjà beaucoup! – de méditer sur les privilèges (au sens, non plus comme en 1789 de loi particulière, mais bien au sens contemporain d’avantage indu). Et l’auteur pose une question brûlante : et si la France d’aujourd’hui avait besoin d’une nouvelle nuit du 4 août ?

Le décor est familier. Une société fracturée, des citoyens qui ne croient plus guère aux promesses des gouvernants, des travailleurs qui peinent à vivre de leur labeur et une classe politique dont les jeux d’appareil semblent de plus en plus éloignés des préoccupations quotidiennes. Les agriculteurs, les oubliés de la mondialisation, les victimes du déclassement : autant de Français qui ont le sentiment de ne plus être représentés.

Au cœur de cette France inquiète, Guillaume Mercier place Yann Le Floch, un agriculteur breton confronté aux difficultés économiques. Rien d’un tribun professionnel, rien d’un révolutionnaire de salon : un homme ordinaire, dont la colère finit par rencontrer celle de tout un peuple. Il devient la figure des « Gants Blancs », un mouvement qui se lance dans la foulée des Gilets jaunes et qui entend changer la société sans céder à la violence.

La colère ne suffit pas, encore faut-il savoir quoi en faire.

C’est ici que le roman prend tout son intérêt politique. Les révoltes populaires ne manquent pas dans notre histoire récente. Le mouvement des Gilets jaunes a révélé une profonde fracture entre les élites et une partie du pays réel. Mais comment transformer une colère légitime en projet durable ? Comment éviter que les aspirations populaires soient récupérées par les partis, les ambitions personnelles ou les professionnels de la contestation ?

Guillaume Mercier place ses personnages devant ce défi. La mobilisation s’appuie sur les outils numériques, tandis que l’intelligence artificielle, les fausses informations et les manipulations médiatiques deviennent des acteurs à part entière du combat politique. À l’heure où chacun peut diffuser une information, mais où plus personne ne sait toujours distinguer le vrai du faux, la maîtrise du récit public est devenue un enjeu de pouvoir.

La technologie offre ainsi aux citoyens de nouveaux moyens d’action, mais elle peut aussi devenir un instrument de manipulation. Voilà une contradiction que notre époque ferait bien de méditer : les outils censés libérer la parole peuvent aussi rendre les esprits plus vulnérables.

Une révolution sans guillotine ?

Le choix du titre est évidemment ambitieux. La nuit du 4 août 1789 demeure associée à l’abolition des privilèges, même si, je le disais, sa portée historique fut plus complexe que ne le suggère la légende. Guillaume Mercier imagine une transposition contemporaine de ce moment symbolique : au Palais d’Iéna, une assemblée réunissant élus, citoyens tirés au sort, syndicalistes et dirigeants économiques est appelée à redéfinir les règles du jeu collectif.

L’idée est séduisante : plutôt que de détruire pour détruire, obtenir que ceux qui bénéficient du système acceptent de renoncer à certains avantages. Mais elle pose une question redoutable. Les privilégiés abandonnent-ils spontanément leurs privilèges, ou faut-il qu’une pression populaire suffisamment forte les y contraigne ?

L’histoire enseigne que les institutions ne se réforment pas toujours d’elles-mêmes. Elle enseigne également que les révolutions peuvent engendrer des désordres pires que les injustices qu’elles prétendaient abolir. Le mérite de la fiction est précisément de nous permettre d’explorer cette tension sans prétendre la résoudre par une formule magique.

On pourra discuter les solutions imaginées par l’auteur, voire juger certaines perspectives utopiques. Mais ce serait manquer l’essentiel que de réduire ce premier roman à un simple thriller politique. Il exprime une aspiration profonde : celle d’un peuple qui voudrait retrouver prise sur son avenir.

Car le problème de nos démocraties n’est pas seulement économique. Il est aussi politique et moral. Lorsque les citoyens ont le sentiment que leur vote ne change plus rien, que les décisions leur échappent et que les sacrifices sont toujours demandés aux mêmes, la défiance devient inévitable.

La Nuit du 4 août – Version 2.0 mérite donc l’attention de tous ceux qui s’interrogent sur la crise de la représentation et sur l’avenir de notre démocratie. Guillaume Mercier ne livre pas un programme clé en main ; il propose une expérience de pensée, avec ses espoirs, ses risques et ses contradictions.

Reste une interrogation, que le lecteur gardera sans doute en refermant son livre : dans une société où la confiance s’effrite et où les élites semblent sourdes aux avertissements du pays réel, faudra-t-il attendre une nouvelle nuit du 4 août pour que les gouvernants se souviennent enfin qu’ils ne sont pas propriétaires de la nation ?

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