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Aujourd’hui le Liban, demain la France ? Les leçons d’un combattant

Recension du livre de Thibaut de La Tocnaye, Combats contre l’islamisme révolutionnaire. Du Moyen-Orient… à l’Europe (Mémoires politiques), Éditions Saër Al Mashrek (Jdeidé, Liban), 2026, 228 p.

Par Francis Jubert

Centralien, vice-président de Chrétienté-Solidarité et longtemps élu à Avignon, Thibaut de La Tocnaye publie ses Mémoires politiques. Volontaire français dans les Forces Libanaises de novembre 1982 à novembre 1984, il y apprit son métier de « soldat politique », tel que le définissait Alexandre de Marenches, ancien directeur général du SDECE (dénomination à l’époque des services secrets extérieurs français), pour qui les guerres du XXe siècle devaient intégrer, en plus de tout le reste, le facteur idéologique.

Le livre se lit à deux niveaux : le récit d’un combattant (le Chouf, les commandos des Wahadet ad Difaa, la défaite du général Michel Aoun, la Résistance autour de Samir Geagea, chef des Forces Libanaises), puis un livre d’enseignements, que résume le slogan lancé dès 1984 : « Aujourd’hui le Liban ! Demain la France ? »

Sa thèse : le Liban fut un « laboratoire » où se sont succédé les formes de l’islamisme révolutionnaire – terrorisme de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat, islamo-marxisme du régime baasiste syrien de Hafez puis Bachar el-Assad, intégrisme chiite du Hezbollah – et qui les a affrontées sait ce qui menace l’Europe. La première partie (chap. I à VI) raconte la Résistance libanaise ; la seconde (chap. VII à XIII), plus programmatique, en tire les leçons pour la France.

Les « passerelles invisibles ». 

Le fil le plus personnel du livre : après le Liban, l’auteur a connu les Contras du Nicaragua, le Salvador, la Croatie de 1991, et y a reconnu une même famille de résistances populaires, identitaires et antimarxistes, qui visent non un ordre nouveau mais le retour d’un peuple à ses racines et que le christianisme inspire, dit-il, dans huit cas sur dix. 

Le Liban en est le précurseur, grâce au génie de Bachir Gemayel, chef des Forces Libanaises puis président de la République élu en 1982 et assassiné avant d’entrer en fonction, à l’origine de ce « troisième type » de mouvements armés non conventionnels : sa résistance, à la fois antisoviétique et anti-islamique, a eu pour adversaires successifs l’OLP, le Baas syrien et le Hezbollah, tous alliés de Moscou, et sa longévité, cinquante ans depuis le 13 avril 1975, en fait selon l’auteur le « champion incontesté » de la lutte contre l’islamisme sous toutes ses formes. 

Mais la clef est mystique : à Saadiyat, en 1984, il lisait une histoire des Templiers quand ses camarades en vert olive l’ont tiré de sa lecture, et il voit dans ses voyages « une sorte de parcours du Chevalier », ces résistances recréant « par îlots la Chrétienté du Moyen-Âge », « Quête moderne du Graal » à réinventer. Cela éclaire la fin : en 1986, il promettait aux Libanais que, « lorsqu’en France la Chrétienté ressurgira », ils en seraient pour large part à l’origine.

L’immigration. 

Parallèle le plus net : accueillis à bras ouverts après 1948, les réfugiés palestiniens ont vu les organisations armées de l’OLP s’établir en État dans l’État – les accords du Caire de 1969 n’ayant jamais été appliqués – avant d’ouvrir le feu, selon l’auteur, à Aïn el Remmaneh en avril 1975. L’arrivée de 1,5 million de Syriens pour 4,5 millions de Libanais a produit, elle, des effets d’abord économiques : logement, salaires, services publics. La France, estime-t-il, n’est pas au niveau de 1975 mais déjà à celui des années 1960 : au Liban, les gouvernements, aveuglés par la prospérité, avaient mesuré beaucoup trop tard le danger de cette occupation « intérieure ». Nos gouvernants le comprendront-ils ?

Cohabitation, non coexistence. 

Leçon politique centrale, empruntée à Bachir Gemayel : la coexistence, qui suppose une convergence juridique et religieuse, est une chimère ; la cohabitation est possible si aucune communauté ne prétend exercer seule le pouvoir. En France, où le modèle confessionnel n’a pas cours, cela devient une exigence de citoyenneté unique, et Thibaut de La Tocnaye demande aux responsables de l’islam de France de rejeter le triptyque « charia, oumma, dhimmitude » : la loi divine au-dessus de la République, l’appartenance transnationale avant la nation (il cite des soldats musulmans refusant de combattre en Bosnie ou en Afghanistan), le citoyen de seconde zone. Il y ajoute l’apostasie et l’inégalité des sexes, salue la dénonciation de la dhimmitude par la grande mosquée-université Al-Azhar du Caire, sous l’autorité de son grand imam Ahmed al-Tayyeb, en 2017, et juge la Charte de la laïcité de 2021 sans effet faute de sanctions : les imams signataires récalcitrants auraient dû être interdits de prêche. La réciprocité (« une mosquée, une église ») veut que les musulmans d’Europe trouvent en retour une protection pour les chrétiens d’Orient.

On songe à Soumission, de l’écrivain Michel Houellebecq (2015) – rapprochement qui est le nôtre : l’auteur en effet n’y renvoie pas, mais il rappelle d’emblée que « islam » signifie « soumission ». Même constat d’un islam politique, frériste, s’installant par les institutions plutôt que par la force. Mais le romancier montre une France qui se rend par lassitude, la dhimmitude devenant un confort ; Thibaut de La Tocnaye écrit pour dire qu’on peut refuser, et que le Liban, seul pays du Moyen-Orient à ne l’avoir jamais acceptée, prouve qu’il faut « vouloir et savoir lutter ».

Se défier des mirages et des alliés. 

Le chapitre sur le général Michel Aoun, alors commandant en chef de l’armée libanaise et Premier ministre, puis président de la République de 2016 à 2022, est le plus instructif : un « phénomène » fabriqué, selon l’auteur, par les médias et les politiques occidentaux, un laïcisme artificiel encouragé par l’ambassadeur de France à Beyrouth, René Ala, une « guerre de libération » jugée par Samir Geagea d’un amateurisme criminel. Ne rien attendre de l’Occident, dont les troupes sont restées l’arme au pied pendant les massacres du Chouf. Ne pas voir dans le chiisme un rempart contre le sunnisme : Hezbollah et Frères musulmans ont la même matrice, et le « frérisme » serait le problème essentiel en France. Ne pas faire de Moscou un recours : l’auteur reproche à la politique du président Vladimir Poutine ses alliances avec Téhéran et Damas et l’abandon de l’Arménie, tout en n’excluant pas une Russie détachée de l’Iran, et sans confondre l’État russe et le monde orthodoxe, avec lequel le pape Léon XIV, à Nicée puis à Beyrouth, appelle à l’unité des chrétiens, gage de paix. Préserver enfin l’unité des chrétiens libanais, dont la guerre de 1990 a montré le prix, en faisant du Liban, selon le mot de Jean-Paul II que Léon XIV a repris, un « message » de cohabitation plutôt qu’un camp retranché.

Programme et réserves.

La fin du livre en tire un programme pour 2027 : dissolution des organisations islamistes violentes, expulsion des imams étrangers prônant la charia, fermeture de 139 mosquées liées aux Frères musulmans, interdiction des financements étrangers. 

La force du livre, l’analogie, en est aussi la fragilité : le Liban du partage confessionnel du pouvoir n’est pas la France républicaine, et plusieurs chiffres (coût de l’immigration, versets coraniques « incompatibles ») sont donnés sans sources. L’auteur, fidèle de Samir Geagea, sait pourtant se montrer libre : il critique la « terre brûlée » d’Israël au Sud-Liban.

Reste un témoignage de première main sur cinquante ans de résistance chrétienne, et une question sans détour : ce que le Liban a payé pour apprendre, la France peut-elle l’apprendre à moindre prix ?

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