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« Le Grand Meaulnes » d’Alain Fournier

Par Louis-Jean de Barmon

Henri-Alban Fournier, dit Alain Fournier (1186-1914), ont le nom est gravé au Panthéon de Paris, est un héros, mort le 22 septembre 1914 à 27 ans, au champ d’honneur, pendant la Première Guerre mondiale et enterrée dans la nécropole de Saint-Rémy-la-Calonne. Il fut également cette prodigieuse nova dans le ciel de la littérature. Un seul roman aura suffi pour graver son nom dans la mémoire de bien des générations d’écoliers. Plusieurs de ses récits et poèmes seront publiés de manière posthume. À ce titre, il recevra en 1915, pour son œuvre, le prix Jules Davaine. Le désir d’être un écrivain l’habitait depuis sa prime jeunesse. Non seulement il y a réussi, en plus d’être un soldat, mais nous croyons qu’il devint aussi un peu plus que cela…  

C’est un roman qui nous initie aux souvenirs de cette enfance tourmentée qu’est l’adolescence et aux rythmes de ces destinées, qui ne nous appartiennent qu’à moitié. 

Dans ces premières émotions que l’esprit et le cœur éprouvent, vers la fin du mois d’août, François Seurel, le narrateur, ne sait pas encore que sa vie va prendre un tournant, une direction dont il sera souvent le spectateur, celui de son propre mouvement. Adieu les repas familiaux éclairés aux chandelles paternelles, dans ces pauvres masures de France qu’a su nous chanter Péguy. 

La rentrée des classes de septembre va battre son plein, dans le village de Sainte Agathe au cœur du Cher, dans ces anciennes régions du Berry, et de Sologne. Le père de François, Monsieur Seurel, fait figure de professeur et dirige le cours supérieur ou l’on prépare le brevet d’instituteur, tandis que son épouse « Millie », comme on la surnomme, femme dévouée s’il en est, a la charge, elle du cours moyen. Une place, celle du village, l’église et l’école qui jouxtent la maison des Seurel. Tout est calme comme l’on dit si bien avant que n’arrive une tempête. Peut-il en être autrement dans l’existence ? 

Bientôt, courant décembre, ce jour arriva, il fut celui d’une épiphanie, d’un bouleversement même, lorsque le petit François, toujours affaibli par une coxalgie, vit arriver dans le bourg une femme aux cheveux gris, au visage maigre et fin, « ravagé par l’inquiétude ». Elle était venue en voiture de la Ferté-d’Angillon, à quatorze kilomètres de Sainte Agathe, une veuve fort riche cependant, qui apportait avec elle un de ses fils, le bien nommé Augustin. Après des salutations de convenances, elle conta les mérites de cet aîné de famille endeuillé par la perte d’un de ses plus jeunes frères. Elle fit l’éloge de celui qu’elle venait nous confier pour l’étude. 

Augustin Meaulnes, un gaillard à la « face anguleuse, au nez droit », de dix-sept ans environ, serait désormais notre pensionnaire. « Je compris à cet instant », nous dit François, que la classe ne serait plus jamais la même. Alain Fournier est d’une grande délicatesse avec le lecteur, il crée à travers son récit et sa mémoire, le lieu des confidences. La voix du narrateur est celle de l’écrivain. C’est le surgissement des âmes qui affleurent aux bords des sentiments et des lèvres. La classe devient un champ de Mars, les luttes claniques vont alors laisser se dessiner entre les élèves, les accointances, les jalousies et les fidélités. Les émotions sont à leur comble. 

D’un côté, le grand Meaulnes avec François, son ordonnance, de l’autre, Jasmin, ce finassier, le fils unique de la veuve Delouche, l’Aubergiste, et sa bande, les Roy, le Dutremblay, le Moucheboeuf… C’est un fracas de canonnades et de flibustiers, la classe est le théâtre des sournoiseries, des jacqueries, des regards furieux, des envies, du pouvoir et chacun derrière son pupitre d’écolier avec son encrier, prépare le plan d’attaque avec plus ou moins d’habilité.  

Dans cette ambiance ou règnent les chamailleries écolières, où l’apprentissage de la vie passe par l’affirmation d’un « soi » maladroit, nous retrouvons également ces figures qui n’ont plus l’éclat de la jeunesse, mais la force silencieuse de la sagesse : les grands-parents maternels, les Charpentier. Étaient-ce ceux de Fournier lui-même ? 

Ces gens braves, de cette bravoure qui n’est pas l’objet d’un mépris de classe, non, mais bien celle où l’on reconnaît une autorité par la bonté de sa présence, qui domine par un âge qui n’a fait que servir. Les anciens. Lui « l’homme au grand burnous de laine grise », ce vieux garde forestier au visage de soldat, avec cet « air broussailleux de vieux berger gascon », et elle : « la petite paysanne », avec sa capote tricotée, un couple habité d’humilité, qu’il fallait aller chercher à la gare de Vierzon, avant la période des fêtes de la nativité, chargés qu’ils étaient de sacs de châtaignes, et de victuailles pour le jour de Noël.  

Mais bientôt, alors que l’école reprend ses droits, que les problèmes mathématiques et les compositions orthographiques vous jettent dans une inertie commune, Monsieur Seurel est en proie au doute, le jeune Meaulnes s’est mis à brigander la jument du Métayer de la ferme La Belle étoile, là où vit Monsieur Fromentin. À bride abattue, le jeune primesautier s’est enfui au diable vauvert, à la vue et à l’insu de tous. Est-il allé chercher les Charpentier ?    

Comment lutter contre ses fugues éprises, qui donnent à nos esprits et à nos corps, ce goût d’une liberté intacte, primitive, originelle ? Meaulnes a déserté, Meaulnes est allé vers ces lieux ou souffle l’esprit comme pouvait le dire Maurice Barrès, ces lieux ou s’exorcisent nos habitudes et nos certitudes mondaines, là où seuls les esprits étriqués et trop logiques se perdent, mais pas ceux pour qui la vie est une quête d’intensité, ceux pour qui comprendre et franchir les conventions est un instinct et à chaque fois une apothéose. Trois jours d’itinérance dans un monde où l’échec côtoie le merveilleux, là où l’espoir devient une obsession, où les songes de l’aube à l’aurore perdurent dans le ciel des souvenirs. 

Quelle aventure Meaulnes avait-il vécue, pensait François quand il vît son camarade revenir tout crotté avec une tête d’outre-tombe ? Oui, Augustin avait triomphalement vécu dans ce Domaine mystérieux, il y avait rencontré dans les allées cavalières des jeunes enfants policés, il s’était endormi de fatigue, lorsqu’il avait pénétré ce domaine, où demeurait un vieux manoir avec ses dépendances, ces annexes et tout un fatras de vielles calèches, de brigantines pour chevaux, de fiacres, de cabriolets d’époques parfois révolues. Tout poisseux qu’il était, après avoir dormi dans la paille d’une ferme et alors qu’il venait de perdre son cheval, c’est là, dans ce décor de luxe qu’avait échoué notre fugitif. 

Dans les communs du Château, une chambre, celle qui porta le nom de Wellington, comme ce héros de la Bataille de Waterloo que perdit Napoléon. Là, Augustin avait entraperçu des bohémiens accoutrés de friperies comme l’un deux habillé qu’il était en Pierrot. Dehors, en allant vers la maison principale, de larges pièces ouvertes aux quatre vents, un vent pourtant glacial en cette saison hivernale. Lui aussi Meaulnes s’était changé dans cette chambre aux allures de théâtre où les breloques et les costumes s’entassaient. Il déposa ses frusques trempées et déchirées par ses nuits précédentes, et vêtit un grand manteau. Il se dirigea vers cette bâtisse féodale, en pénétra les salles ou des personnes déjeunaient, dansaient, jouaient du piano, une fièvre s’était emparée des lieux, mais pour quelle raison ? Puis il est sorti, se dirigea vers un étang où des embarcadères les invitaient à prendre le large, et c’est là, au bord de l’eau, qu’Augustin Meaulnes fit l’expérience à la fois sublime et insupportable, celle où l’on découvre que nous avons un cœur, lorsqu’il aperçut la bien nommée Yvonne de Galais, « une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse ». 

L’ébranlement d’une vie appartient parfois à un seul regard, à un œil vif, clair, limpide, pur, parfois même souvent scrutateur, qui récapitule en une fraction de désirs tout votre être. Puis, cet inlassable retour pour saisir le fruit du destin et ses palinodies, qui ne nous appartiennent qu’à moitié. Bien sûr chez Fournier, il existe la splendeur de la mémoire qui augmente en nous la vie, il nous pose la question, à travers ce narrateur, qui est en quelque sorte le soupirail de ses propres réflexions, de savoir si nous aimons suffisamment le monde et les hommes pour nous sentir responsables les uns des autres. Les chapitres au nom de « Fardeau » ou « Secret », sont explicites, et racontent le sens tragique de nos existences charroyées par les contingences de nos choix, qui nous révèlent aussi, que la terre ne doit pas être trop confortable pour que le Ciel ne s’éloigne.  Et le poète André Chénier pourrait traduire cette fuite à travers ce quatrain du poème «  Ode » : 

« Ainsi quand le Flambeau du Monde

Loin de nous parcourt d’autres cieux, 

Et qu’une Obscurité profonde

Cache les Astres à nos yeux, 

Souvent une vapeur légère

Forme une étoile passagère, 

Dont l’éclat un instant nous luit ;

Mais elle rentre au sein de l’ombre

Et par sa fuite rend plus sombre

Le voile immense de la Nuit ».Cependant, l’espoir n’est pas en reste, et l’épilogue en est un bel exemple. Après les aventures de Frantz, frère d’Yvonne, ce romantique, mélancolique enfant de bohème le temps d’un mûrissement, après que le grand Meaulnes se soit sauvé à Paris, pour rejoindre celle dont il était éperdument épris, après les tergiversations, les doutes, les lâchetés, après la mort, vient dans les corps et les esprits cet enfantement, qui nous invite au recueillement face au don de la vie, de cette vie qui nous ouvre les portes de l’Espérance qui elle ne faillit jamais. L’amitié est aussi une condition sine qua non de notre réalité humaine.  Dans la végétation des champs, à travers les ormes aux branches musculeuses, proches des rivières, où les rabouilleuses et les braconniers font figure d’esthètes, la loyauté tient lieu de vie. Une fidélité à la terre, aux gens qui la cultivent et la font vivre à l’échelle d’un village, dévouement à l’endroit des aînés, et des liens qui nous élèvent et à qui nous rendons grâce de nous avoir aimés.  

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