Le Conseil d’État impose la raison

Par Francis Jubert

À quelques heures de la manifestation organisée par les syndicats, à commencer par la CGT, le Conseil d’État vient de rendre une décision de sagesse. Dans la nuit de vendredi à samedi, la plus haute juridiction administrative a annulé l’ordonnance du tribunal administratif de Paris qui avait donné raison aux organisateurs. Le parcours Bastille-Nation est écarté. La manifestation se déroulera sur les boulevards extérieurs, entre la porte de Bagnolet et la porte de Charenton.

Cette décision n’est pas anodine. Elle infirme la décision du juge de première instance et rétablit l’appréciation du préfet de police. Le Conseil d’État s’appuie sur une note blanche des renseignements généraux, « non sérieusement contestée », faisant état d’un « risque très élevé de troubles majeurs à l’ordre public ». Il rappelle le précédent du 17 octobre : pillages, dégradations, batailles de rue. Il souligne que l’itinéraire initial traversait un périmètre à forte densité commerciale et institutionnelle, propice aux exactions. L’itinéraire de substitution, au contraire, préserve la liberté de manifester tout en permettant une meilleure allocation des forces de sécurité et en limitant les risques en marge du cortège.

Voilà une décision qui mérite d’être saluée. Elle évite aux commerçants de Paris intra-muros un nouveau confinement sécuritaire. Ces dernières semaines, face à l’incapacité de l’État à protéger leurs biens, beaucoup avaient dû prendre eux-mêmes des mesures d’auto-protection : grilles, planches, fermetures anticipées. Le spectre d’un nouveau 17 octobre les hantait. Le Conseil d’État leur offre, au moins pour aujourd’hui, un répit.

Pourtant, il faut aller plus loin qu’une simple satisfaction. Le modèle du 24 octobre, dont le président Macron vante les mérites, n’a rien d’idéal. Dans un État de droit digne de ce nom, la liberté de circuler et de manifester devrait pouvoir s’exercer sans que l’on soit obligé, systématiquement, de déployer chaque fin de semaine des dizaines de milliers de policiers et de gendarmes. Ces forces s’épuisent.

La liberté de manifester n’implique pas le droit de choisir un parcours qui met en péril l’ordre public et le commerce. Le Conseil d’État le rappelle cette fois avec netteté : l’interdiction de l’itinéraire Bastille-Nation n’est ni inadaptée ni disproportionnée. Elle est nécessaire. Cette lucidité judiciaire contraste avec l’aveuglement de ceux qui, depuis des semaines, persistent à relativiser les violences, à les diluer dans le registre de la « colère sociale » ou de la « convergence des luttes ».

On ne sortira pas de cette spirale par de simples décisions de parcours. L’État doit retrouver la capacité de garantir la sécurité sans transformer chaque manifestation en opération militaire. Tant que les fauteurs de désordre sauront qu’ils peuvent transformer un cortège en prétexte à pillage et à razzia, tant que les forces de l’ordre resteront sous pression politique, le risque demeurera.

Jean Raspail, dès 1973, dans Le Camp des Saints, décrivait avec une précision saisissante ce que deviennent les objets et les lieux lorsqu’ils tombent aux mains de ceux qui n’en partagent ni le sens ni la valeur : « Ils feront du feu avec votre belle porte de chêne. […] Chaque objet perdra le sens que vous lui attachiez, le beau ne sera plus beau, l’utile deviendra dérisoire et l’inutile, absurde. »

Le Conseil d’État a exercé son rôle. Il a rétabli l’ordre public comme priorité.

C’est un premier point d’appui. Reste à l’Exécutif d’en tirer toutes les conséquences. La France n’a pas vocation à vivre sous la menace permanente de hordes organisées. Ni à forcer ses commerçants à se barricader. Ni à user jusqu’à la corde ceux qui tiennent encore debout les murs de la cité.

Aujourd’hui, le parcours est sécurisé. Demain, il faudra que les Français puissent à nouveau vivre librement dans leur pays, protégés  contre la barbarie par un État qui, seul, a le monopole de la violence légitime.

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