Par Francis Jubert
Lundi 26 octobre, au terme de cinq semaines de mobilisation lycéenne, le gouvernement a ouvert la main. Parcoursup sera remanié dès 2027 puis remplacé en 2028, les classes de seconde seront plafonnées à 28 élèves, 500 postes d’enseignants sont promis dès la rentrée 2027, 15 000 places sont créées dans le supérieur et 4 milliards d’euros de prêts sont destinés au bâti scolaire. Cinq mesures, donc, présentées en fin d’après-midi en conférence de presse. Mais l’essentiel de la journée s’est joué avant.
La primeur aux influenceurs
Selon la presse, le Premier ministre a d’abord reçu à Matignon, en fin de matinée, plusieurs créateurs de contenus spécialisés dans l’éducation et l’orientation. Le gouvernement leur aurait garanti la primeur des mesures, et il a ouvertement assumé de vouloir passer par les réseaux sociaux pour les tester et les diffuser auprès des jeunes. Les mesures ont d’ailleurs fuité dans la presse à l’issue de cette réunion. Les organisations lycéennes et étudiantes, qui portaient la mobilisation depuis quatre semaines, n’ont été reçues que l’après-midi. Elles ont dénoncé un « mépris total », un « bal des tartuffes ».
On peut sourire de la querelle de préséance. Elle dit pourtant quelque chose de grave sur la manière de gouverner. Il existe, dans la tradition politique que l’on dit conservatrice, une idée simple : entre l’individu et l’État, il y a des corps intermédiaires, imparfaits mais réels, qui ont des mandats, des responsabilités, des comptes à rendre. On peut contester leur représentativité. On ne peut pas, sans conséquence, leur préférer la faveur d’un public : un créateur de contenus, quel que soit le nombre de ses abonnés, ne tient son crédit d’aucun mandat et n’a de comptes à rendre à personne. Le résultat est celui que l’on voit : on a contourné les syndicats sans obtenir la paix. Ils ont fait savoir qu’ils poursuivraient la mobilisation malgré les annonces concrètes.
Un outil que l’on rebaptise
Parcoursup n’est pas une chimère malfaisante. C’est un outil de répartition de places en nombre limité. On peut le trouver opaque, lent, anxiogène : il l’est parfois. Mais remplacer l’outil ne crée pas une seule place. L’un des responsables lycéens interrogés l’a d’ailleurs reconnu : le sujet de Parcoursup n’est pas la plateforme elle-même. Il est dans la rareté, donc dans la sélection, que l’on continue de nommer autrement pour ne pas l’assumer. Quinze mille places ne l’abolissent pas, elles la remplacent.
Reste le calendrier. Les élèves de terminale de cette année passeront par une plateforme dont on annonce qu’elle évoluera fortement, puis disparaîtra l’année suivante. Introduire du flou dans un dispositif dont la première qualité est la lisibilité, c’est prendre le risque de le faire gripper. Les grands chantiers informatiques de l’État n’ont pas toujours laissé de bons souvenirs : on se souvient de Louvois.
Six mois
Voici le plus frappant. Selon les comptes rendus de la réunion du matin, Sébastien Lecornu aurait rappelé à ses interlocuteurs qu’il ne lui restait que six mois avant l’élection présidentielle, et qu’il ne pouvait donc engager de chantier structurel de grande ampleur, comme les rythmes scolaires, qu’il renvoyait aux programmes des candidats.
Un gouvernement qui se dit trop proche du terme pour réformer les rythmes scolaires annonce, le même jour, le remplacement d’une plateforme nationale en 2028 et une enveloppe pluriannuelle pour le bâti. La mesure est signée aujourd’hui, ses échéances et son financement échoiront à d’autres. On s’engage sur ce que l’on ne fera pas soi-même.
28 élèves, mais avec quels moyens ?
Le plafond à 28 en seconde est sympathique. Qui plaiderait pour des classes surchargées ? Mais la question n’est pas de savoir si c’est souhaitable, elle est de savoir avec quel budget, et pour combien de temps.
Cinq cents postes suffiront-ils à tenir ce plafond partout ? Et ces postes seront-ils pourvus ? Un poste budgétaire n’est pas un enseignant devant une classe, et chacun sait combien le recrutement est devenu difficile. Quant au bâti, le gouvernement propose des prêts, ce qui revient à déplacer la charge vers les collectivités. Pour les régions chargées des travaux, cela paraît loin d’être suffisant.
Reste le paradoxe démographique. Nous savons que les effectifs vont décliner : la baisse des naissances depuis le milieu des années 2010 arrive mécaniquement au lycée. Un plafond adopté maintenant paraît presque gratuit, puisque moins d’élèves le rendent moins coûteux en apparence. C’est précisément le piège. Ce qui est présenté comme un ajustement devient un seuil acquis. Quand les effectifs reculeront, qui osera dire que l’on revient à 30 ? La démographie devrait offrir une marge de manœuvre, pour rationaliser la carte scolaire, concentrer les moyens, renforcer les fondamentaux. Elle servira à consolider un engagement, dans un pays qui emprunte déjà pour financer son fonctionnement courant.
Et demain ?
Voilà la question que personne ne pose : qu’est-ce qu’on demandera demain ? Chaque concession devient le plancher de la suivante. Les organisations qui ont obtenu cinq engagements en cinq semaines n’ont aucune raison de s’arrêter à la sixième. Elles l’ont d’ailleurs dit, et les candidats à la présidentielle, qui devront composer avec ces engagements ou les renier, le savent.
Il existe une vieille vertu pour cela. La prudence, que la tradition classique place au premier rang des vertus cardinales, vient du latin providentia : la prévoyance. Gouverner, c’est prévoir, c’est-à-dire accepter de déplaire aujourd’hui pour ne pas ruiner demain. On cède ici, non pas à la rue, qui est au moins un rapport de forces que l’on peut mesurer et affronter, mais à une humeur : l’impatience d’adolescents, légitime à leur âge, qui n’a pas vocation à tenir lieu de politique publique, et que l’on a choisi d’apaiser par l’audience plutôt que par la représentation.
Céder, c’est différer. Mais la facture, elle, ne sera pas différée.

