L’Affaire Staline: quand les démocraties pactisent avec le diable

Recension du livre de Giles Milton: L’Affaire Staline. L’impossible alliance qui a permis de vaincre Hitler (éditions Noir sur Blanc), 427 pages.

Par Guillaume de Thieulloy

Il est des alliances que l’Histoire impose, mais que la morale peine à absoudre. L’alliance conclue entre Churchill, Roosevelt et Staline pour abattre Hitler appartient à cette catégorie. C’est toute l’ambiguïté de cette étrange union que Giles Milton explore dans L’Affaire Staline. L’impossible alliance qui a permis de vaincre Hitler, paru aux éditions Noir sur Blanc.

Car enfin, quel paradoxe ! Le bourreau soviétique, responsable d’une terreur de masse, le maître du Goulag, celui dont le régime a broyé des dizaines de millions de vies, devient soudain l’allié indispensable des démocraties occidentales. L’ennemi d’hier se transforme en partenaire de guerre. La nécessité militaire commande, et les scrupules moraux sont priés de se taire.

Le récit commence avec le bouleversement de juin 1941. Hitler, rompant le pacte germano-soviétique de 1939, lance ses armées sur les plaines de l’Union soviétique. Pour Londres, la situation change radicalement : l’Allemagne nazie doit désormais affronter un adversaire gigantesque à l’Est. Churchill, qui ne nourrit aucune illusion sur le communisme (et fut même l’un des premiers à le combattre dès les débuts de la révolution bolchevique), comprend néanmoins qu’il faut soutenir Moscou. Roosevelt suivra la même logique. L’objectif est clair : vaincre Hitler, quitte à renforcer un autre totalitarisme.

Voilà le nœud de l’affaire. La diplomatie n’est pas toujours l’art de choisir ses amis ; elle consiste parfois à composer avec ceux que l’on devrait tenir pour des adversaires irréconciliables. Mais cette nécessité n’est pas sans conséquences. En livrant à Staline des quantités considérables de matériel, de véhicules, d’avions et de matières premières, les Anglo-Américains contribuent à la victoire commune tout en consolidant la puissance soviétique. On peut gagner une guerre sans avoir pour autant préparé une paix juste.

Le mérite de Giles Milton est de raconter cette histoire autrement qu’à travers les seuls grands hommes et les grandes conférences. Son livre fait une place considérable aux diplomates, aux intermédiaires et aux personnalités qui, dans les coulisses, ont rendu possible cette coopération improbable. Averell Harriman, sa fille Kathleen, l’ambassadeur britannique Archibald Clark Kerr : autant de figures qui donnent chair aux négociations, aux rivalités, aux calculs et aux intrigues. La grande Histoire retrouve ainsi ses acteurs, leurs tempéraments et leurs contradictions.

Cette approche narrative a une vertu : elle rappelle que les événements ne sont jamais le simple déroulement mécanique de nécessités abstraites. Ils sont aussi le produit de rencontres, de décisions, de rapports de force et parfois de jeux d’influence très personnels.

Reste la question essentielle, qui dépasse largement la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’où peut-on aller au nom du réalisme politique ? La défaite du nazisme justifiait-elle toutes les concessions consenties à Staline ? Il serait absurde de nier la nécessité de la coalition qui a permis d’abattre Hitler. Mais il serait tout aussi naïf d’oublier que la victoire de 1945 n’a pas signifié la victoire universelle de la liberté. À l’Europe libérée de l’occupation allemande, une partie du continent a vu imposer la domination soviétique.

C’est là que L’Affaire Staline trouve son intérêt véritable. Derrière le récit captivant des négociations, il nous invite à méditer sur les ambiguïtés du pouvoir et sur le prix des alliances de circonstance. Les États ne poursuivent pas toujours le bien ; ils poursuivent d’abord leurs intérêts, et les principes doivent parfois céder devant l’urgence. Encore faut-il ne pas confondre cette nécessité avec une absolution. Vaincre un tyran aux côtés d’un autre ne rend pas ce dernier moins tyrannique. Voilà la leçon, toujours actuelle, d’une alliance dont les conséquences ont durablement marqué le destin européen.

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