Par Louis-Jean de Barmon
Homme de lettres s’il en est, angevin du pays ou la douceur de vivre est une génétique, où s’épanouirent quatre cents ans plus tôt les mélancoliques mélopées du poète Joachim du Bellay, René Bazin, témoin de la Grande Guerre, autre connétable des lettres en pays chouan, fut le premier biographe en 1921 de Saint Charles de Foucauld et porta au grand public la connaissance de ce dernier. Ce talentueux paysagiste des âmes, amoureux de la nature, et qui fit des romans pleins de notre campagne charnelle avec Le blé qui lève, Stéphanette ou encore La terre qui meurt, signe, à travers son ouvrage La Sarcelle bleue, une œuvre de délicatesse ou la pudeur des intentions et des attentions s’expriment par des mots emprunts d’une amitié secourable.
C’est là, un écrivain d’une plume qui ferait rougir d’envie bien des littérateurs. René Bazin est d’un talent inné qui nous fait parvenir et comprendre combien nous ne choisissons pas nos vocations, mais combien nous pouvons nous résoudre à les chérir et à les enflammer. Voilà déjà un syllogisme qui nous mène dans ce pays de Loire, où l’identité minérale du schiste bleu côtoie le bocage et les vignes sous les ors d’un duché enrichi de ces lys.
Au fond d’une allée de hêtre ou les buissons d’aubépines et d’arbrisseaux regorgent de passereaux, la famille Maldonne se berce d’affection, de beauté et de grâce. La genèse de cette poésie champêtre qui, à bien des égards recueille quelques drames humains, relève de l’élection. Je veux parler ici d’amitié. Celle de deux frères d’armes, que les écueils de la guerre ont charriée dans leur sillage et ont permis de sceller leur camaraderie. Ces deux engagés au 2e régiment de chasseurs d’Afrique, régiment qui s’était illustré en combattant en Algérie les hordes chérifiennes d’Abdel Kader, au côté du duc d’Aumale et du Maréchal de Mac-Mahon, avaient pris part aux batailles de Sébastopol, de Solférino et à la guerre franco-prussienne de 1870.
Lerus noms : Robert de Kéréol et Guillaume Maldonne. Deux êtres ayant connu les chaleurs harassantes du djebel et les nuits de bivouac, où seules les étoiles nous arrachent aux souffrances solitaires du désert et de ces étendues minérales, deux hommes mourant de soif ; bientôt leur amitié liée par les périls.
Pour l’un, c’est le retour en Anjou ; pour l’autre, blessé de guerre à la veille de l’agression prussienne, c’est un retour vers l’exil, son château de famille dans les Marches de Bretagne vendu au prix de lourd sacrifice pour épancher les dettes abyssales de son défunt père. Mais l’aristocrate plein de la poussière des braves, sait qu’il a une demi-sœur Geneviève, l’unique parente qui lui restait et qui demeurait dans un domaine appartenant à son grand-père maternel. C’est là que le soldat fourbu posa ses valises.
Un de ces jours qui amène des horizons nouveaux, le colonel Robert de Kéréol reçut une lettre de son vieil ami Maldonne. Ce troupier magnifique qui but avec lui les frénésies d’une époque de charge, de poudre et de soleil, l’invite à le rejoindre en Anjou, là où ce dernier venait de prendre pour poste, celui de conservateur adjoint du musée d’ornithologie de la Ville.
Il invite d’ailleurs son compagnon d’armes à rejoindre également cette société linnéenne afin de pouvoir chasser ensemble tout au long de l’année avec un permis spécial, et ce pour réaliser une des plus grandes collections d’oiseaux d’Europe.
L’affaire fut faite, la soldatesque à nouveau réunie recouvre les aventures odysséenne que la nature nous donne, et la chasse précisément : « l’émotion des poursuites, des alertes, des coups heureux ou manqués, les courses lointaines, les nuits à la belle étoile. Toutes les propriétés privées, les domaines princiers, les parcs enfermés de murs s’ouvraient devant ces chasseurs d’une nouvelle sorte. »
Il est entendu que la Providence nous guide et que Geneviève fit dès à présent le bonheur de Guillaume par l’entremise de son demi-frère. Les époux convolent. Comme la grâce précède les œuvres et pour féconder ce mariage, le fruit le plus délicieux leur fut offert par la mansuétude divine, une fille était née, Thérèse. La nativité de cette enfant fut un ravissement pour l’ensemble de la maisonnée qui, maintenant, héberger quatre âmes qui s’édifient les unes avec les autres.
Guillaume ne s’épargna aucun effort afin de venir à bout de sa collection. Les loriots délicats, oiseaux des îles, perruches, mauvis, litornes, pygargues et autres passériformes viennent grandir sa collection, redoublant d’ardeur pendant ses travaux de taxidermie derrière ce bureau abrité dans ce musée ; une vieille bâtisse du XVe siècle « En pierre toute dentelée par l’homme et toute brunie par le temps ». Thérèse comme le veut le monde grandit en âge, avec un supplément que lui prodigue son oncle Robert de Kéréol, devenu son précepteur, et avec lequel elle passe des heures à fabuler sur les récits des auteurs qui peuplent maintenant son adolescence, Alphonse Daudet et « Les étoiles », ou « Les aventures d’un perdreau rouge » « L’Élixir du révérend père Gaucher » et autres bucoliques.
Dans ces périodes où tout semble couler avec la même langueur monotone, une tragédie frappe la campagne de ce côté de la Loire. Dans le village où vivent les Maldonnes, le petit Jean qui vient régulièrement aider Thérèse dans la confection des bouquets de fleurs pour l’église avant l’office du dimanche, a été écrasé par un camion. Fulgurance tragique qui imprègne dès lors l’ambiance de ce coin de campagne, où la catholicité n’est pas un folklore, mais une partition dans laquelle l’âme est invitée à jouer son chef-d’œuvre. Jean Malestroit vient de succomber à ses blessures. La famille bientôt porte le deuil et l’on accourt des quatre coins du village veiller ce petit ange déjà ressuscité au firmament du Ciel. Dans la salle ou l’enfant repose, Thérèse avec toute la dévotion catholique que chacun lui reconnait, prie l’âme défunte, ainsi qu’un certain Monsieur Lofficial, un notable du village célibataire consacré aux idées profondes et religieuses, qui connait bien les familles du canton. La mort parfois, souvent, qu’elle soit tragique ou naturelle reste bien mystérieuse et sème avec elle un terreau d’affection, d’émotion et d’encouragement pour que chacun se hisse à la pointe de soi-même, afin de s’absoudre du mal. C’est ainsi qu’un certain jeune homme, Claude Revel, fit son apparition. Jeune officier de réserve sémillant, héritier du domaine de la Coudraie de 27 hectares, et en pleine force de l’âge. À travers cette affliction sans commune mesure, les yeux de Claude croisent ceux de Thérèse, le sort en est jeté.
L’histoire se précipite comme les cœurs et Claude est submergé par l’accroissement de son humanité, l’amour est né.
Le jeune homme veut revoir et en savoir davantage sur Thérèse, il interroge d’abord sa domestique Justine, d’un caractère soupe au lait, avant de recourir à Monsieur Lofficial. Bien -sûr, Claude fit quelques apparitions chez les Maldonne, pour revoir Thérèse dont les sentiments pour Claude grandissaient, mais le jeune homme reçu un accueil mitigé en raison du colonel, qui décèle les intentions du jeune officier. Admettre une chose impossible, s’avouer vaincu et impensable est dès lors le naufrage de Robert de Kéréol. Dans les allées aux parfums de résédas, de pétunias, de géraniums, les pensées creusent leurs sillons. Robert de Kéréol, oncle de Thérèse, s’avoue à lui-même l’amour qu’il porte à sa nièce. Il met au point des subterfuges pour anéantir les avances de Claude envers Thérèse, mais le destin est plein de vacarme, de sueur et de victoire. Pour réussir à conquérir un cœur déjà éclot d’amour, il fallait se rapprocher d’une passion, celle de Guillaume Maldonne pour les oiseaux. Mais un seul parmi de nombreuses espèces faisait figure d’apothéose, une seule espèce d’anatidés sonnera l’achèvement d’une carrière d’ornithologue. Ce canard, est l’illustration d’un peintre, qui a réalisé un tableau ou une sarcelle bleue vient d’échapper au fusil du chasseur, et ce tableau trône au-dessus du bureau de Guillaume Maldonne. Si Claude se procure cet oiseau, il pourra avoir la main de Thérèse. Monsieur Lofficial s’éprend lui aussi de ces amours juvéniles et prête son aide au jeune homme audacieux. Il faut l’aider à tuer une sarcelle bleue. Hors, dans les fondrières du fleuve, là où se moire la lune et les astres, là ou les roselières se perdent dans les ouates automnales, au bord d’une mansarde du nom des Luisettes, propriété de Monsieur Lofficial, entres les colverts et les tadornes, chaque année, dans ses temps de migrations, surgit un couple de sarcelle bleue du Chot-el-Beida…

