Recension du livre de Martin Jubert, Journal d’un jeune en vrac (Éditions Fayard, Collection Récit, 14 octobre 2026, 264 pages)
Par Francis Jubert
Il y a des familles où l’on écrit comme d’autres jouent au rugby : par tradition, et, sans trop de façons. En novembre 2002, le père de l’auteur de ce Journal publiait J’irai prier sur sa tombe après avoir lui-même pérégriné entre Paris et Jérusalem ; en janvier 2019, l’un de ses cousins récidivait avec Le syndrome de Tom Sawyer. Martin Jubert, aujourd’hui étudiant en droit, met à son tour ses pas dans les leurs et publie chez Fayard Journal d’un jeune en vrac. Sur la route de Jérusalem.
Le point de départ est un refus. Bachelier, l’année de ses dix-huit ans, Martin ne veut pas de la « route toute tracée » : le diplôme, le « réseau », la vie active. À ses professeurs, qui lui conseillent d’attendre la L3 pour se perdre, il préfère l’école buissonnière. Le 15 juillet, après un temps d’envoi à Notre-Dame, il s’élance avec un sac kaki, des sandales dénichées par son père (un modèle pour femme, découvrira-t-il) et un bourdon sculpté par un cousin, où sa marraine a pyrogravé saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël. Vézelay, les Alpes, l’Italie, Rome, Bari, un ferry pour la Grèce, l’Anatolie, Chypre, la Jordanie : près de cinq mille kilomètres plus tard, il frappe aux portes de Jérusalem.
Ceux qui attendent un récit d’exploit ou un mode d’emploi du bonheur seront peut-être surpris – et l’auteur les en prévient dès les premières pages. Le livre s’ouvre sur une confession : quatre mois après son retour, la page reste blanche, les paquets de cigarettes se vident, et les vieux démons ont repris du service. Martin raconte même s’être fait virer de boîte après avoir rossé un inconnu, par jalousie. Il regarde en face le catalogue de vices que sa génération se voit proposer : écrans, pornographie, ivresse, relations éphémères. Cette marche n’est pas une cure de sobriété exemplaire. Elle est une lutte, « du corps contre l’esprit ».
Avant de partir, il était allé écouter Catherine Van Offelen au théâtre de Poche Montparnasse. Elle parlait de phronèsis, cette prudence entre l’excès et la mesure. Il n’avait pas fini de l’écouter qu’il voulait faire sienne sa philosophie. Puis il se reprend : « À vivre de prudence, je ne serais qu’un mort-vivant. J’ai l’existence d’un roi. La nature comme royaume, les heures pour sujets, les kilomètres sont mes conquêtes, Jérusalem sera ma croisade. »
Le journal vaut d’abord par ses rencontres et par la façon dont elles le dépouillent. Une jeune femme, à peine trentenaire, entreprend de lui masser les pieds avec une infinie délicatesse. Il refuse. « Sa sollicitude était touchante, mais je ne méritais pas son aide. […] Je n’étais vraiment pas certain d’être digne de ses attentions. Je ne voulais pas que l’on me serve, que l’on s’abaisse pour moi. » Il finit par accepter. Il lui faudra s’habituer à cette charité des inconnus, celle des paysans turcs qui servent un plat de poulet et de riz avant même qu’on leur ait rien demandé, celle des jeunes d’un restaurant de döner devenus « frères » en deux jours. « Ils cherchaient, comme moi, à voir le meilleur de l’humain. »
Les pages les plus belles sont familiales. Sa mère le rejoint trois jours en Grèce. À Konya, son père, parti de Paris sans entraînement, tente de le suivre. Martin ne voulait pas le préserver : « Je voulais l’éprouver. Je voulais vivre, partager l’aventure, confronter nos vues sur la route, goûter au bonheur de marcher en sa compagnie, dormir à la belle, dans un fossé au besoin, suer ensemble, souffrir ensemble, avancer ensemble. » Les retrouvailles tournent à la comédie tendre et à quelque chose de plus profond. « J’avais l’impression qu’il rajeunissait, qu’il voyageait dans ses souvenirs. […] Ce n’était plus seulement mon père, mais mon frère des chemins de biais, des rencontres improbables. » Et plus loin, cette résolution : « J’avais envie de remonter le fil de son existence […] et d’en écrire un livre. Ce livre porterait le titre Un homme rare. […] Plus qu’un père, je veux qu’il soit maintenant ma boussole. »
Sur le plateau d’Anatolie, il trouve un bonheur étrange : « Le désert ne donne rien. Il enlève. Il retire le bruit, le confort, le superflu. Et lorsqu’il ne reste plus rien, il vous laisse seul face à ce qui demeure. » Plus tard, pensant à sa sainte de mère : « Si ce n’est pas le paradis, vendez-moi l’enfer. » Et cette phrase, presque murmurée : « Je pensais être parti pour Jérusalem. C’était un voyage au bout de ma nuit. »
Tout converge vers la Via Dolorosa. « Le chemin de douleur. Tout commence dans le dos, lorsque l’on accepte enfin le poids que l’on porte. Puis les yeux se baissent vers la terre. Et un jour, peut-être, ils se relèvent vers le ciel. […] J’ai accepté ma petitesse sous la croix du Saint-Sépulcre. […] Jérusalem. Tu nous mets face à nous-mêmes.»
Plus tôt, à Rome, devant le tombeau de saint Pierre, une autre lucidité l’avait déjà saisi : « Le temps a passé et je comprends peu à peu que je ne peux pas bâtir mon existence sur les blessures. De ces blessures, encore vives, il faudra en extraire une force, pas une haine, et encore moins un alibi. »
L’écriture est vive, parfois orale, ailleurs flamboyante, souvent drôle par autodérision, sans cesse en mouvement. L’auteur se moque de lui-même (« Tesson sans la plume ») et de ses « malheurs de bourgeois ». Il refuse de détailler ses journées une à une : « Les carnets de notes gisent quelque part sur terre, l’un perdu par inattention à Gênes, l’autre jeté par frustration en Turquie. […] Un auteur qui s’ennuie ennuiera nécessairement son lecteur. » Pourtant, par endroits, la plume s’élève et trouve des formules d’une grande pureté : « Je me plais à croire que si nous écrivions tous davantage ce que nos yeux et nos corps ressentent, d’autres y trouveraient parfois une certaine consolation, le sentiment de vivre des choses communes, des émerveillements voisins. On gagnerait en mesure. Tout serait plus utile. » Ou encore : « J’aime cela, que mon corps et la nature, ensemble, me rappellent simplement le prix de mon existence. »
Le livre, placé sous l’égide de Bernanos, s’achève sur la prière d’un pauvre de Marie Noël, que sa grand-mère lui apporte au moment où il allait poser le point final : « Voilà, mon Dieu, vous me cherchez ? Que me voulez-vous ? Je n’ai rien à vous donner. […] Rien que le dégoût de vivre. L’ennui, la stérilité. »
On referme ce récit avec le sentiment d’avoir partagé autre chose qu’une chronique de voyage : le témoignage d’un garçon de la génération qu’il appelle « sacrifiée », qui cherche la vérité à pied, et la trouve moins dans l’exploit que dans l’hospitalité, la confession et la fidélité des siens.
Il y a quelques mois, dans ces mêmes colonnes, je recensais le livre Malaise dans la génération Z dans lequel Pierre Valentin s’efforce de remonter aux causes les plus profondes du mal-être de sa cohorte : individualisme, écrans, perte de sens, solitude structurelle. Martin, mon petit-fils, ne dissèque pas le mal : il le traite. Il applique, sans le savoir peut-être, la belle formule que mon beau-frère Luc Adrian avait placée en préface du livre de mon fils Raphaël : « Le pèlerin est un condamné à mort qui choisit de ressusciter par les pieds. »
Vingt-quatre ans plus tôt, Raphaël avait déjà accompli cette même marche de Paris à Jérusalem. Dans J’irai prier sur ta tombe, il racontait avec une sobriété rude et une foi sans concession ce que c’est que de tout quitter pour rejoindre le Tombeau du Christ. Le livre de Martin n’en est pas la reprise servile : c’est une variation rajeunie, plus dépouillée, plus exposée aux blessures de son temps. Là où le père cherchait d’abord à prier et rendre grâce, le fils cherche d’abord à guérir « comme tant d’hommes et de femmes qui sont aussi paumés que [lui] et s’essaient à vivre, comme handicapés de cette vie dont ils ne savent que faire ni comment lui donner du sens .» Tous deux, pourtant, font le même choix décisif : plutôt que de demeurer cloués au sol par le désespoir de leur époque, ils décident de ressusciter, un pas après l’autre.
Un livre à offrir aux parents inquiets, aux professeurs qui conseillent d’attendre la L3, et à tous ceux qui, un jour, ont eu envie de tout quitter pour retrouver le goût d’exister.

