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La « Nouvelle France », ou la marque d’une pensée totalitaire

Par Laurence Trochu

Tribune parue dans le Nouveau Conservateur n°32

D

’abord, il y a le nombre. Devenues un poncif, les considérations sur l’immigration n’en sont pas moins réelles et alarmantes, et ce chaque jour davantage. Les derniers chiffres sont d’ailleurs catastrophiques, que l’on parle d’immigration légale ou illégale, et les coups de menton du gouvernement n’effacent pas la réalité d’une administration qui n’essaie même plus d’arrêter la vague, ou alors avec une petite cuillère. Après plusieurs décennies, cette masse a pris corps, et se matérialise dans les urnes, à une échelle encore marginale, mais suffisante pour obtenir des résultats concrets.

On l’a vu, on le sait, mais certains rappels ne sont jamais inutiles. Cette masse, devenue potentiel électoral, répartie autrefois entre les socialistes et les communistes, fait aujourd’hui les choux gras des urnes de la France insoumise, devenue le parti de l’Étranger idéalisé et idolâtré au nom des valeurs morales, poursuivant d’ailleurs par là une longue tradition de la gauche française. Et le concept d’une Nouvelle France, qui ne signifie ni plus ni moins que la France extra-européenne, en opposition à l’ancienne, et donc à la France blanche, est né. Né de la bouche ou de la plume de ceux qui le revendiquent, et c’est un terme politiquement fort efficace. Né aussi de ceux qui la représentent dans leur chair, qui ont d’ailleurs mis en scène leur prise de possession de certains territoires après les élections municipales, allant jusqu’à maltraiter les anciens maires de gauche qui furent leurs clients, et sur le sort desquels nul n’est tenu de s’apitoyer. Il s’agit donc d’une théorie politique conçue et pensée comme telle, qui s’avère profondément ancrée dans la tradition philosophique de gauche d’une part, et qui comporte en elle une forme de totalitarisme de l’autre.

De la traduction philosophique de gauche, on reconnaîtra la volonté de se libérer des déterminismes qui entravent notre liberté et qui ne sont que culturels. Il n’y a là rien de bien nouveau. Pour la gauche néanmoins, la nation n’a pas toujours été une structure traditionnelle à abattre, qui protégeait d’ailleurs l’ouvrier de certaines misères de sa condition et dont Jaurès disait qu’elle constituait le seul bien des pauvres. D’autres grandes figures de gauche ont ainsi en leur temps déploré les conséquences de l’immigration sur le prolétariat français, à l’instar de Georges Marchais, premier secrétaire du Parti Communiste. Il fallait se libérer individuellement de ces carcans. Avec la Nouvelle France, c’est une libération collective, communautaire, clanique. Ce sont les Français d’origine extra-européenne qui doivent libérer le pays lui-même de son déterminisme blanc, pour le remplacer. L’oumma est devenue la nouvelle matrice qui du passé fera table rase, et de la France fera terre nouvelle. Peu importe que cette communauté importe une tradition culturelle qui nie toute liberté individuelle, nie toute égalité en dignité entre l’homme et la femme ou le croyant et le mécréant. Pourvu qu’elle achève de détruire la civilisation européenne sur son sol, nul besoin de s’inquiéter de ce qu’il adviendra ensuite.

Totalitaire enfin. Les grands totalitarismes du XXe siècle avaient tous en commun la volonté de créer un homme nouveau. On a vu les résultats. Comme le disait Pierre Manent, « les entreprises politiques modernes les plus dangereuses sont celles qui prétendent refaire l’homme au nom de l’humanité. » Avec la Nouvelle France, nous sommes un cran au-dessus, puisque ce n’est pas la nature de l’individu que l’on veut changer, c’est la nature d’un peuple. Ce n’est plus l’être humain qu’il faut recréer, c’est l’ethnie qu’il faut renouveler. Il y a d’ailleurs une contradiction, puisque l’individualisme n’est pas de mise dans cette nouvelle France communautarisée qui se vit comme unifiée, au moins dans sa position victimaire vis-à-vis de l’homme blanc en général. Il y a néanmoins un totalitarisme qui est celui du changement total, de la refondation, du remplacement. La Nouvelle France répond à cette caractéristique de la gauche qui pense que le changement est une fin en soi.

Le concept de Nouvelle France est donc bien un projet totalitaire de masse, qui plus est basé sur une vision racialisée de la société. Ce remplacement nécessite la suppression du peuple antérieur, y compris de ceux qui ont encouragé ce mouvement. À cette folie, le conservatisme apporte une réponse, celle de la nécessité de demeurer. Demeurer qui nous sommes, dans l’espace géographique qui est historiquement le nôtre, et avec la conscience de la nécessité de l’enracinement et de la filiation. Avec Scruton, nous devons réaffirmer que « le conservatisme naît du sentiment que nous appartenons à quelque part ».

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