Emeutes, prières et dialogues

Par Thierry Boutet

En octobre, de nombreuses villes de France ont été mises à sac. Rien ne dit que cela ne continuera pas jusqu’aux élections présidentielles. Cette vague de violence a gagné plusieurs pays d’Europe, en particulier l’Italie et l’Espagne. Ce chaos ne survient pas totalement par hasard. Il est alimenté par des campagnes de désinformation et d’appels à la haine que des politiciens et des influenceurs parfois liés à des pays étrangers diffusent sur les réseaux sociaux. Il est porté par des idéologies mortifères qui agissent sur un terrain économique social politique et culturel déliquescent dans les grandes démocraties. Face à une situation que certains n’hésitent pas à qualifier de pré-révolutionnaire, que dit et que fait l’Eglise, en particulier  en France ? 

Dans un communiqué du 17 octobre la Présidence de la Conférence des Evêques de France(CEF) exprime  sous la signature de Mgr Jean-Philippe Nault, évêque référent pour la Pastorale des jeunes, et du Père Christophe Danset, Délégué national pour la Pastorale des jeunes, « son soutien et sa solidarité envers les personnes qui ont subi des blessures. » Elle condamne  « l’engrenage de la violence », sans oublier de demander « que les justes revendications soient entendues et prises en compte, et que, par la pratique du dialogue et le respect de la justice, la paix puisse revenir ». Enfin, elle appelle « les croyants à prier pour le dialogue et la paix… ». Rien de très original.

Le 22 octobre, 5 jours après,  la Présidence de la Conférence des Evêques de France adresse une lettre aux Jeunes. Elle rappelle le message de Léon XIV au stade de France. Le message reprend les mêmes éléments de langage : rappel du message de Léon XIV à la jeunesse de France, mouvement de contestation traduisant  « une quête de sens et une profonde inquiétude face aux évolutions actuelles de notre monde et le manque de perspectives d’avenir satisfaisantes pour beaucoup d’entre vous », condamnation des violences, dégradations et pillages et, en conclusion, invitation à « prendre le temps de prier, seul ou en équipe (aumônerie, groupe de prière, association, etc.), de réfléchir et de partager vos réflexions, pour comprendre où le Seigneur vous attend . » 

Des analyses convergentes

Dans son commentaire, Mgr Vincent Jordy, évêque de Tours et signataire de la lettre en tant que vice-président de la CEF va plus loin. Il pointe du doigt des politiques qui se renvoient la balle de la responsabilité du désordre au lieu de «rechercher ensemble ce qui peut permettre de rétablir une forme de paix sociale, où le dialogue peut s’inscrire et fait partie de la normalité de la vie d’une société démocratique ».  Une manière très politiquement correcte de renvoyer dos-à-dos droite et gauche. 

Plus positivement, il préconise une réhabilitation des corps intermédiaires affaiblis ces dernières années par une «re-verticalisation et une recentralisation» du pays. Il propose de réactiver les syndicats ou associations «lieux qui devraient être des lieux de dialogue». Il reconnait aussi que pendant des décennies, dit-il,l’horizon religieux a été supprimé, «en raidissant aussi la question de la laïcité ». Or, ajoute-il, la politique n’apporte plus de promesse ou d’idéal :« le politique est en panne (…), beaucoup n’ont plus confiance dans la politique ». Selon lui, le progrès n’a pas non plus tenu ses promesses. Les jeunes sont donc dans le désarroi : « Il y a la question écologique… une science sans conscience a produit une société qui souffre de ce qu’elle a elle-même produit ». Quant à la technologie : «on leur met sous le nez, dit-il, des nouveaux smartphones auxquels ils ne peuvent pas accéder parce qu’ils n’ont pas les moyens matériels de le faire .» Aces questions le vice président de la Conférence des Evêque de France, souhaite que l’Église apporte des réponses et il appelle à élargir le débat, l’échange et la réflexion, au-delà des politiques, «avec tous ceux et toutes celles qui peuvent apporter du sens dans une époque qui en manque cruellement».

De son côté, dans les jours suivants, Mgr Olivier de Germay, archevêque de Lyon, tient sensiblement les mêmes propos : «Moi, j’ai le sentiment qu’on arrive au bout d’un système qui ne répond pas à cette quête de bonheur et de sens qu’il y a dans le cœur de tout être humain ». L’archevêque de Lyon, comme ses confrères, en rejette la faute sur les moteurs de la société actuelle «basée sur la consommation, sur l’hédonisme, sur l’individualisme et au fond, on se rend compte aujourd’hui que ce système détruit la planète, engendre des frustrations, des inégalités croissantes et puis surtout, il fait perdre le sens de nos existences parce qu’on voit des gens qui ont tout à fait de quoi vivre, mais dont la soif de bonheur n’est pas comblée. » «La solution, c’est Dieu», proclame Mgr Olivier de Germay, de manière très œcuménique :  «Qui, sinon Lui, peut faire l’unité entre toutes ces personnes qui sont de cultures différentes, souvent de religions différentes, d’opinions  politiques différentes? Qu’est-ce qui est le point commun? Le point commun, c’est que nous appartenons à la même humanité.»

Vœux pieux, langue de buis, diront encore certains qui ne croient pas ou pas assez à « l’arme de l’amour ». Certes, personne ne demande à nos évêques de s’engager comme Mgr Denis-Auguste Affre, archevêque mortellement blessé sur les barricades du faubourg Saint-Antoine le 25 juin 1848 alors qu’il tentait de réconcilier les insurgés et l’armée ni de connaître le sort de Mgr Georges Darboy, fusillé par la Commune le 24 mais 1871 à la prison de la Roquette. Mais pourquoi, en dehors d’une visite du pape de 4 jours  l’Eglise de France n’invite-t-elle pas les chrétiens à être plus visibles, plus assurés dans leur témoignage ? Certes, l’Eglise ne fait pas de politique et rend à César ce qui lui revient. Mais puisque la société et en particulier les jeunes sont si désespérés, pourquoi ne porte-t-elle pas son message de paix et d’amour plus haut et plus fort ? Les centaines de milliers de jeunes qui ont applaudi le pape y sont prêts. Dialoguer dans les aumôneries c’est bien. Cela suffit-il ? 

L’engagement 

Benoit XVI, après les émeutes de 2005 à la suite de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, donnait les grands axes de ce que pourrait être cette mobilisation de la jeunesse chrétienne:

1° La question de l’immigration : car disait-il, il faut « faire un pas supplémentaire pour l’intégration de tous dans la société »; 

2° La question de l’institution conjugale et familiale qui a « un rôle irremplaçable dans l’éducation de la jeunesse, associant autorité et soutien affectif, donnant à tous les jeunes les valeurs indispensables à leur maturation personnelle et le sens du bien commun, ainsi que les repères nécessaires à la vie en société »;

3° les questions dites sociétales car « Il importe d’envisager les questions éthiques non pas d’abord du point de vue de la science, mais de celui l’être humain, qui doit impérativement être respecté. ».

En 2008, après des émeutes qui avaient secoué la France et surtout l’Italie, dans un message à la ville de Rome (21 janvier 2008), le pape complétait sa pensée en des termes d’une totale actualité. Pour lui, les émeutes ne sont pas qu’un problème d’ordre public et d’autorité. Elles sont les symptômes d’une crise éducative, culturelle et spirituelle qui a sa racine dans une crise de confiance dans la vie. A la suite des papes, de Jean-Paul II à Léon XIV, de très nombreux chrétiens, clercs et laïcs, jeunes et moins jeunes, se sont engagés dans les médias, dans la sphère syndicale et politique, dans l’éducation et même dans les entreprises pour porter l’espérance du Christ et témoigner de leur foi. Aujourd’hui, les évêques les invitent à la prière et au dialogue. Encore une fois, c’est bien. Mais ne faut-il pas aussi que l’Eglise se mobilise de manière beaucoup plus institutionnelle pour porter dans les nouveaux aéropages, et même dans la rue comme elle l’a fait pacifiquement aux Champs-Elysées, le  refus de la décivilisation et l’espérance d’une civilisation de l’Amour?

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