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Économie des âges de la vie : contre la guerre des générations

Recension du livre d’Hippolyte d’Albis, Économie des âges  de la vie. En finir avec la guerre des générations  (Editions Odile Jacob, Collection Économie, mars 2026, 318 pages)

Par Francis Jubert

Une vieille prophétie démentie par les faits

En 1989, l’essayiste et dirigeant d’entreprise Michel Cicurel publiait La Génération inoxydable. L’ouvrage a aujourd’hui quelque peu disparu des bibliographies consacrées aux transformations démographiques de la fin du XXe siècle. Pourtant, son intuition centrale n’a rien perdu de son actualité : le vieillissement des sociétés occidentales n’annonce pas nécessairement leur déclin. 

L’allongement de la vie, l’accroissement du nombre des retraités et la modification de la pyramide des âges ne conduisent pas mécaniquement à une forme de décadence collective. Une société peut vieillir sans s’épuiser, à condition de savoir repenser ses équilibres et ses solidarités.

Cette intuition est précieuse à l’heure où le débat public est saturé de discours alarmistes sur la prétendue  » guerre des générations « . Depuis plusieurs années, un récit s’est imposé : les retraités seraient devenus des privilégiés vivant aux dépens de leurs enfants et petits-enfants ; les jeunes supporteraient le poids d’un système social conçu par leurs aînés ; l’État-providence serait désormais le théâtre d’une lutte silencieuse entre les âges de la vie.

Le livre de l’économiste Hippolyte d’Albis, Économie des âges de la vie. En finir avec la guerre des générations, s’inscrit résolument à rebours de cette vision simplificatrice. Il reprend, avec les outils de l’économiste et la force des données empiriques, l’intuition que Michel Cicurel formulait il y a plus de trente-cinq ans : les conflits de générations sont moins une réalité sociologique qu’une construction intellectuelle et politique.

Ramener le débat sur le terrain des faits

Le premier mérite de l’ouvrage est méthodologique. Plutôt que de produire une nouvelle dénonciation morale ou de nourrir l’inquiétude collective, Hippolyte d’Albis entreprend de revenir aux faits. Son livre repose sur un travail statistique considérable, nourri des recherches internationales les plus récentes, qui permet de déconstruire un grand nombre d’idées reçues.

Le débat contemporain tend à présenter les générations comme des blocs homogènes, aux intérêts irréconciliables. Les retraités formeraient un groupe social compact, protégé et favorisé, tandis que les jeunes constitueraient un ensemble uniformément fragilisé. Or une telle représentation est trop simple pour être exacte et trop commode pour être honnête.

L’auteur montre au contraire que les transferts entre générations empruntent des canaux multiples : la famille, le marché, l’État, les successions, les donations, l’investissement éducatif ou les aides informelles. Réduire les relations entre générations au seul partage des dépenses publiques revient à ignorer une part essentielle de la réalité.

C’est là toute la force du livre : les chiffres ne sont pas convoqués pour illustrer une conviction préexistante ; ils produisent eux-mêmes la démonstration. La nuance n’y est jamais une concession, mais le résultat d’une rigueur empirique.

La dette, ou la tentation de la culpabilité historique

Le chapitre consacré aux  » deux dettes de la discorde «  est sans doute l’un des plus stimulants de l’ouvrage.

Depuis plusieurs années, la dette publique est devenue un objet moral autant qu’économique. Elle est fréquemment présentée comme le symbole d’un présent égoïste vivant au détriment des générations futures. Les adultes d’aujourd’hui seraient ainsi les débiteurs fautifs des enfants de demain.

La force de ce raisonnement est évidente : il offre un récit simple, presque dramatique, de la vie collective. Mais sa simplicité même constitue sa faiblesse.

Hippolyte d’Albis ne nie nullement la question inter-générationnelle ni les dangers d’un endettement excessif. Il refuse cependant d’assimiler mécaniquement toute dette à un pillage de l’avenir. Une société transmet simultanément des passifs et des actifs, des charges mais aussi des infrastructures, des investissements, des connaissances, des patrimoines matériels et immatériels.

En réalité, la transmission entre générations est infiniment plus complexe que ne le laisse entendre la rhétorique de la dette. Une société ne lègue pas uniquement des comptes publics ; elle transmet également des institutions, un capital éducatif, des équipements collectifs, une culture et un héritage de civilisation.

Cette distinction est essentielle, car elle permet d’échapper à une forme de culpabilisation permanente des générations présentes. C’est aussi la conviction de Matthieu Pigasse, banquier d’affaires, qui se définit comme le  » candidat à idées  » de son camp ( https://x.com/i/status/2070704965266387167)

Les solidarités invisibles

L’un des grands apports du livre est de rappeler combien les solidarités familiales demeurent puissantes dans nos sociétés.

Les transferts privés entre générations sont massifs : aides financières, soutien au logement, garde des enfants, héritages, donations, accompagnement des personnes âgées. Ils échappent largement aux représentations médiatiques et statistiques les plus courantes, alors même qu’ils constituent l’un des principaux mécanismes de cohésion sociale.

L’image d’une société fracturée entre jeunes et vieux résiste mal à l’observation du réel.

Les générations ne vivent pas dans des univers séparés. Elles s’entrecroisent, se soutiennent, se prolongent les unes les autres. Les parents aident leurs enfants devenus adultes ; les grands-parents participent à l’éducation de leurs petits-enfants ; les enfants prennent à leur tour soin de leurs parents vieillissants.

Autrement dit, la solidarité intergénérationnelle est moins un principe abstrait qu’une pratique quotidienne.

Le mythe du déclassement générationnel

On mesure alors ce que le livre d’Hippolyte d’Albis doit refuser pour tenir sa ligne. Toute une littérature sociologique, notamment celle développée par le sociologue Louis Chauvel, a contribué à installer l’idée d’un déclassement générationnel irréversible, chaque cohorte étant supposée hériter d’une situation plus défavorable que la précédente.

Cette lecture a rencontré un écho considérable parce qu’elle flattait simultanément le ressentiment des cadets et la mauvaise conscience des aînés. Elle offrait un récit immédiatement intelligible : celui d’une jeunesse sacrifiée par l’égoïsme de ses parents.

Hippolyte d’Albis ne récuse pas en bloc ce diagnostic. Il reconnaît volontiers que certaines difficultés sont réelles et documentées : accès plus difficile au logement, insertion professionnelle plus heurtée, précarisation de certains parcours de vie, inquiétudes face à l’avenir. Mais il refuse de transformer ces phénomènes en une opposition générale entre les générations.

Les faits dessinent une réalité autrement plus complexe, faite de flux croisés, de compensations, de transmissions et de solidarités qui ne suivent aucune trajectoire unique. La guerre des générations apparaît alors moins comme une réalité objective que comme un imaginaire politique entretenu par des représentations simplificatrices.

Une anthropologie de la transmission

L’ouvrage de Hippolyte d’Albis dépasse ainsi largement le cadre de l’économie publique. Il propose, en filigrane, une véritable anthropologie de la transmission.

Cette perspective a quelque chose de profondément conservateur au sens noble du terme : elle récuse les abstractions qui détruisent les médiations humaines. Une société ne tient pas par la mise en accusation permanente de ses propres générations, mais par des formes concrètes de transmission, de dette assumée et d’attention réciproque.

On songe ici à ce que le philosophe et historien Marcel Gauchet a souvent observé à propos de la fragilité des sociétés modernes : ce n’est jamais l’écart entre les âges qui menace un peuple, mais l’affaiblissement du fil qui les relie. Hippolyte d’Albis nous rappelle, par d’autres voies – statistiques, comptables et résolument empiriques –, que l’économie des âges de la vie n’est pas un simple chapitre technique des politiques publiques ; elle est aussi une réflexion sur la coexistence des générations.

À bien des égards, cette démarche rejoint une intuition profondément conservatrice : les êtres humains n’existent ni comme des individus isolés ni comme des générations concurrentes, mais comme les membres successifs d’une même chaîne de transmission. Nous recevons avant de transmettre à notre tour.

Penser la continuité plutôt que la fracture

En refermant L’Économie des âges de la vie, le lecteur a le sentiment salutaire d’avoir été invité à quitter le terrain des passions idéologiques pour revenir à celui du réel.

Le livre ne prétend pas abolir les tensions entre générations. Il montre simplement qu’elles sont infiniment plus nuancées et plus complexes que le récit désormais dominant ne le laisse entendre.

En cela, Hippolyte d’Albis accomplit un travail intellectuellement important. Il déconstruit une représentation devenue presque automatique de nos sociétés vieillissantes et nous invite à penser autrement le temps long de la vie collective.

Michel Cicurel pressentait déjà qu’une société vieillissante n’était pas condamnée au déclin. Hippolyte d’Albis en apporte aujourd’hui la démonstration économique.

À une époque fascinée par les fractures, les oppositions et les conflits identitaires, son livre rappelle une vérité plus ancienne et peut-être plus profonde : une civilisation tient moins par la confrontation des générations que par leur capacité à se transmettre mutuellement un héritage et un avenir. La véritable question n’est peut-être pas de savoir qui doit à qui, mais de déterminer si nous sommes encore capables de vouloir quelque chose ensemble, par-delà les âges de la vie.

En proposant non un verdict moral mais un patient inventaire des solidarités réelles, L’Économie des âges de la vie rend au débat public un service devenu rare : celui de l’honnêteté intellectuelle.

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