Frédéric Gautier, Éduquer. Les Éditions du Cerf, 2026, 248 p.
Par Francis Jubert
Éduquer, ou la liberté comme responsabilité
Dans un paysage éducatif saturé de rapports, de réformes, de circulaires et de mots d’ordre, le livre de Frédéric Gautier détonne. Non qu’il ignore les difficultés contemporaines de l’école : il évoque la crise de l’autorité, le découragement des enseignants, l’omniprésence des écrans, la fragilisation de la transmission et les conflits autour des finalités éducatives. Mais il refuse de réduire l’éducation à une question de méthodes, de dispositifs institutionnels ou de performances mesurables. Pour lui, éduquer demeure d’abord une aventure humaine, morale et spirituelle.
Le titre complet de l’ouvrage, Éduquer. Défense et illustration de la liberté de l’enseignement, indique immédiatement l’horizon de cette réflexion. La liberté défendue par Frédéric Gautier n’est pas seulement celle des établissements, des familles ou des institutions scolaires. Elle est plus radicalement la liberté de l’enfant appelé à devenir lui-même, à se dégager progressivement de ses déterminismes, à apprendre à discerner et à répondre de ses actes. L’éducation n’est donc pas l’entreprise de fabrication d’un individu conforme à un modèle idéologique, mais le service patient d’une croissance personnelle.
Une personne à faire grandir
Cette attention à la personne constitue le fil directeur de l’ouvrage. Elle explique le refus de deux tentations symétriques : l’autoritarisme, qui prétend soumettre l’enfant à un modèle prédéfini, et le laisser-faire, qui confond le respect de la liberté avec l’abandon de toute exigence. Le livre s’ouvre sur une scène familiale : Frédéric Gautier, devenu grand-père, tient dans ses bras l’un de ses petits-enfants après son biberon. Le nourrisson endormi lui paraît soudain peser davantage que son seul poids : il porte déjà le poids mystérieux d’une destinée à accompagner. De cette expérience personnelle naît une méditation sur la responsabilité éducative, qui traverse tout l’ouvrage.
L’enfant n’est donc pas un matériau disponible, encore moins un sujet que l’école pourrait s’approprier. Il est une personne, c’est-à-dire une réalité irréductible, mystérieuse dans son devenir et appelée à une destinée qui excède les projections de ceux qui l’entourent. Cette conception explique la place accordée à l’expérience. Frédéric Gautier écrit en directeur d’établissement, en éducateur, en père et en grand-père ; son propos procède moins d’une théorie désincarnée que d’une longue fréquentation des situations concrètes.
Eduquer, écrit en substance Frédéric Gautier, c’est conduire hors de soi. Le verbe latin educere désigne précisément ce mouvement qui permet à l’enfant de quitter progressivement le cercle de ses désirs immédiats pour devenir un être libre et responsable, capable de prendre sa place parmi les autres. L’éducation ne supprime pas la liberté : elle en crée les conditions. Elle apprend à l’enfant à recevoir, à discerner, à persévérer et, progressivement, à exercer lui-même sa responsabilité.
L’exigence contre le laisser-faire
L’une des idées les plus fortes du livre tient dans la réhabilitation de l’exigence. Dans le vocabulaire éducatif contemporain, celle-ci est souvent présentée comme l’opposé de la bienveillance. On parlera d’« exigence et de bienveillance », comme s’il fallait équilibrer deux principes naturellement contradictoires. Gautier inverse la perspective : si la bienveillance consiste à voir le bien, à vouloir le bien et à veiller au bien, alors elle ne peut se passer de l’exigence. Être bienveillant, c’est vouloir la croissance de l’enfant avec suffisamment de conviction pour lui donner les moyens de progresser.
Cette exigence commence par l’apprentissage des limites. L’enfant ne distingue pas spontanément le bien apparent du bien réel ; il doit apprendre à différer une satisfaction, à supporter une frustration et à reconnaître une règle qui ne dépend pas de son bon vouloir. La liberté n’est pas l’absence de contraintes : elle se construit grâce à l’intériorisation progressive de repères qui permettent ensuite de choisir véritablement.
Les premières règles de la vie s’acquièrent en famille : apprendre à parler et à écouter, à travailler, à habiter le temps, à respecter les autres et à accepter les interdits. Faute de cet apprentissage précoce, l’entrée dans la vie commune devient plus conflictuelle.
Frédéric Gautier ne plaide pourtant ni pour une discipline mécanique ni pour une obéissance sans intelligence. La règle ne vaut pas pour elle-même : elle tire sa légitimité de ce qu’elle rend possible. Rites scolaires, habitudes de travail, tenue, ponctualité ou mise en rang ne sont pas de simples survivances d’un autre âge ; ils peuvent apprendre à l’enfant à se rendre disponible, à maîtriser ses gestes et ses désirs, à former son attention et à prendre sa place parmi les autres. Avant de déclarer une pratique désuète, il faut donc se demander ce qu’elle formait en nous – et ce que sa disparition risque de nous faire perdre.
Une école qui ne s’arroge pas tout
Le plaidoyer en faveur de la liberté de l’enseignement s’accompagne d’une critique de la prétention de l’école à devenir le lieu exclusif de la formation de la personne. Frédéric Gautier rappelle que l’éducation est nécessairement plurielle. La famille, l’école, les amitiés, le sport, la culture, le scoutisme et la vie religieuse concourent, chacun selon sa spécificité, à la croissance de l’enfant.
L’éducation intégrale ne signifie donc pas que l’école devrait investir toutes les dimensions de l’existence ; elle implique au contraire la reconnaissance d’une diversité de lieux et d’acteurs. L’école doit instruire, transmettre des savoirs et former au bien commun ; elle ne saurait pour autant se substituer aux parents dans l’intimité de la conscience.
Cette remarque possède une portée politique évidente. La liberté de l’enseignement ne se réduit pas à la possibilité juridique de choisir entre plusieurs établissements. Elle suppose que les familles puissent réellement exercer leur responsabilité, qu’elles ne soient pas considérées comme de simples usagers d’un service public éducatif et que les institutions respectent les limites de leur propre compétence.
L’école catholique est particulièrement interpellée par Frédéric Gautier. Beaucoup de familles la choisissent pour son niveau scolaire, son cadre, son sérieux ou sa qualité éducative, sans toujours s’interroger sur les racines spirituelles du projet qui produit ces fruits. Or, estime l’auteur, aimer les fruits suppose de vouloir les racines. Une école catholique ne peut durablement conserver son identité en neutralisant ce qui la fonde, en transformant la référence chrétienne en simple décor culturel ou en option périphérique.
Une école qui renonce à cette vision risque de perdre ce qui justifie son existence propre. Dans L’École catholique est-elle devenue hors la loi ?, François-Xavier Clément montre que l’enjeu ne se réduit pas à la qualité de l’enseignement ou de l’encadrement. Son interrogation est plus fondamentale : une institution scolaire se réclamant de l’Église peut-elle encore conserver une identité propre dans un système éducatif largement organisé et financé par l’État ? La question rejoint directement celle que Frédéric Gautier pose à propos des « racines » de l’école catholique : celle-ci ne peut porter un projet éducatif spécifique si elle renonce à la vision de l’homme qui le fonde.
L’autorité comme service
Le livre ne se contente pourtant pas de réhabiliter l’autorité ; il s’attache à en préciser la nature et les limites. L’autorité éducative n’est pas un pouvoir d’appropriation, encore moins une permission d’entrer sans réserve dans l’intimité de l’enfant. Elle est un service ordonné à sa croissance. Sa légitimité dépend de sa capacité à conduire l’élève vers une plus grande autonomie, non à le retenir dans la dépendance.
Cette vigilance est particulièrement nécessaire parce que la relation éducative est dissymétrique : l’adulte dispose de l’âge, du savoir, de l’expérience, du statut et parfois du pouvoir de sanction. Une telle dissymétrie rend possible la transmission, mais elle expose aussi l’enfant à l’emprise. Frédéric Gautier insiste donc sur la nécessité de pratiques concrètes de prévention : maintenir une juste distance, solliciter le regard des parents et des collègues, accepter la relecture extérieure et ne jamais rester seul juge de la relation instaurée avec un élève.
L’éducateur ne doit pas conduire l’enfant à lui-même, encore moins chercher dans sa réussite la confirmation de sa propre valeur. Il n’est qu’un médiateur parmi d’autres. La croissance de l’élève ne lui appartient pas. Cette humilité protège la relation éducative contre la séduction, l’admiration exclusive et toutes les formes de maîtrise.
Un abécédaire de l’éducation
Éduquer ne se présente pas comme un essai systématique, mais comme un abécédaire de l’éducation. Frédéric Gautier y propose des textes courts, généralement construits autour d’un mot, d’une expression ou d’une scène de la vie scolaire. D’une entrée à l’autre se dessine ainsi une même conception de l’éducation, fondée sur la transmission, la responsabilité, la liberté et l’autorité conçue comme un service.
Cette construction en abécédaire permet aux thèmes majeurs du livre de revenir et de se préciser au fil des entrées. Les mêmes convictions – la transmission, la responsabilité, la liberté, l’autorité comme service et la nécessité de tenir dans la durée – se répondent ainsi d’un texte à l’autre, chaque reprise leur donnant un relief nouveau.
Le procédé rend la lecture aisée, permet des arrêts fréquents et fait alterner l’analyse, le récit, la méditation et l’appel à l’action. Certaines entrées prennent appui sur l’étymologie ; d’autres s’ouvrent à la littérature, à la philosophie ou à l’histoire de l’éducation. Le lecteur passe ainsi de l’accompagnement des élèves à la responsabilité parentale, de la bienveillance à la civilité, de la formation de l’attention à la lutte contre le harcèlement.
Explicitement chrétienne et catholique, sa pensée est aussi marquée par sa formation philosophique à l’IPC – les Facultés libres de Philosophie et de Psychologie – et par un réalisme attentif à la nature humaine comme aux conditions concrètes de l’éducation. Les références à l’Évangile, aux saints, à la liturgie, au scoutisme ou à la tradition éducative chrétienne structurent son propos.
Former une liberté responsable
On pourrait reprocher à l’ouvrage de ne pas toujours distinguer avec la même rigueur les différents niveaux de son argumentation. Certaines analyses relèvent de la philosophie de l’éducation, d’autres de l’expérience institutionnelle ou du témoignage spirituel. Mais cette hétérogénéité correspond aussi à la conception que Frédéric Gautier se fait de l’éducation : une science, une prudence et un art, qui ne peuvent être séparés de l’expérience vécue.
Le livre trouve sa cohérence dans une conviction simple : la liberté ne s’improvise pas. Elle se reçoit d’abord, s’exerce ensuite et s’affermit enfin par l’habitude, l’effort, le discernement et la responsabilité. L’éducation ne consiste donc pas à délivrer l’enfant de toute règle, mais à lui permettre d’intérioriser celles qui rendent possible une vie véritablement autonome.
Éduquer n’est ni conserver intact un passé ni fabriquer un avenir conforme à nos désirs. C’est transmettre assez pour que l’autre ait acquis suffisamment d’autonomie pour se comporter en sujet de droit pleinement responsable de ses actes.
Cette définition donne à la liberté de l’enseignement une portée qui dépasse la seule organisation scolaire. Elle protège les familles contre la confiscation de leur responsabilité propre, les établissements contre l’uniformisation et les enfants contre la réduction de leur personne à des résultats. Elle rappelle surtout qu’aucune institution ne peut se substituer entièrement à ceux qui éduquent, pas plus qu’aucun éducateur ne peut s’attribuer seul la croissance de celui qu’il accompagne.
Conclusion
Dans un temps qui oscille entre la nostalgie d’une autorité perdue et l’illusion d’une autonomie sans héritage, Frédéric Gautier rappelle une vérité essentielle : l’enfant ne devient libre qu’à la condition d’avoir reçu quelque chose – une langue, des règles, des exemples, des savoirs, une histoire, une exigence, une espérance. L’éducation ne consiste donc ni à enfermer ni à façonner, mais à transmettre pour que l’autre puisse un jour disposer de lui-même et se tenir debout dans la liberté.
C’est tout le sens de l’alliance éducative défendue dans cet ouvrage. La famille, l’école et les différents acteurs qui concourent à la croissance de l’enfant ne sauraient se substituer les uns aux autres. Ils doivent plutôt unir leurs forces, chacun selon sa spécificité, dans une même attention à la personne et dans une même exigence de vérité. Eduquer, c’est accepter de servir une liberté qui ne nous appartient pas.Cette réflexion pourra être prolongée le 15 septembre prochain, à l’IPC – Facultés libres de philosophie et de psychologie, lors d’une conférence de Frédéric Gautier intitulée « Relever les défis de l’éducation : l’alliance éducative», suivie d’une séance de dédicace. L’occasion sera ainsi donnée à l’auteur de présenter son livre, d’en préciser les enjeux et de dialoguer avec ses lecteurs.

