Les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ?, Sous la direction de Matthieu Le Tourneur et Aurélie Garand, Artège, 2026, 276 p.
Par Guillaume de Thieulloy
Avec Les parents ont-ils encore le droit d’éduquer leurs enfants ?, publié aux éditions Artège sous la direction de Matthieu Le Tourneur et d’Aurélie Garand, l’association Juristes pour l’enfance entend poser une question qui paraît, au premier abord, presque incongrue : les parents auraient-ils besoin qu’on leur reconnaisse explicitement le droit d’éduquer leurs propres enfants ? Derrière cette formulation volontairement provocatrice se trouve pourtant une interrogation très actuelle sur la répartition des responsabilités entre la famille, l’école, l’État et l’enfant lui-même. L’ouvrage, qui réunit juristes, philosophes, médecins, professionnels de l’éducation et élus, se présente ainsi moins comme un traité théorique que comme un plaidoyer en faveur d’une conception exigeante de l’autorité parentale.
La thèse centrale est clairement annoncée : les parents sont les premiers et principaux éducateurs de leurs enfants. Cette affirmation constitue le fil rouge des seize contributions du volume. La première partie s’attache à en établir les fondements philosophiques, juridiques et psychologiques ; la seconde cherche à traduire ce principe dans la pratique, en abordant notamment le choix de l’école, l’enseignement privé, l’instruction en famille, les rapports entre parents et établissement scolaire et, plus largement, la place de l’État dans l’éducation.
L’intérêt majeur du livre est précisément de rappeler une distinction que le débat public tend parfois à brouiller : éduquer n’est pas simplement instruire. L’école possède une mission essentielle de transmission des savoirs et de formation du citoyen, mais elle n’épuise pas la réalité éducative de l’enfant. Avant l’institution scolaire, et indépendamment d’elle, existe une responsabilité familiale qui touche aux valeurs, aux habitudes, à la conception du bien et du mal, au rapport aux autres, à l’apprentissage de la liberté et à la construction de la personnalité. En ce sens, la question posée par le titre est moins juridique qu’anthropologique : qui est, en définitive, responsable de l’éducation d’un enfant ?
Le livre a également le mérite de ne pas réduire cette question à une opposition simpliste entre parents et État. Plusieurs contributions s’intéressent au contraire aux conditions d’une coopération entre les différents acteurs. Le chapitre consacré aux relations parents-école, comme ceux qui portent sur le rôle du médecin, de l’éducateur ou du maire, témoignent d’une volonté de penser une complémentarité plutôt qu’un face-à-face permanent. Cette dimension est importante : reconnaître la responsabilité première des parents ne signifie pas contester la légitimité des institutions publiques ou scolaires dans leur ordre.
La question de l’autonomie de l’enfant constitue à cet égard le véritable point de tension. Défendre l’autorité des parents est indispensable ; mais l’enfant n’est pas la propriété de ses parents – ni de l’État, bien sûr, quoi qu’en pensent certains politiciens ! Il est lui-même titulaire de droits et appelé progressivement à exercer sa liberté. Toute la difficulté consiste donc à articuler deux réalités également fondamentales : la responsabilité éducative des adultes (et des parents en premier lieu) et la montée en autonomie de l’enfant.
L’ouvrage défend notamment les choix de l’école privée sous contrat, de l’école hors contrat et de l’instruction en famille comme expressions de la liberté des parents. Cette perspective est particulièrement intéressante dans une période où l’État tend à renforcer ses exigences en matière d’instruction et de contrôle.
C’est ici que la notion de « droit d’éduquer » mérite d’être maniée avec précision. Le terme de droit pourrait laisser entendre que les parents disposent d’une liberté individuelle comparable à d’autres libertés fondamentales. Or la parentalité est d’abord une responsabilité. Les parents ne sont pas seulement détenteurs d’un pouvoir sur l’enfant : ils sont dépositaires d’une mission à son égard. Leur liberté éducative trouve donc nécessairement sa limite comme son fondement dans les droits et l’intérêt de l’enfant.
L’un des principaux mérites de l’ouvrage est de rappeler que l’intervention de l’État n’est jamais juridiquement ou politiquement neutre. Lorsque les pouvoirs publics définissent les contenus éducatifs, encadrent les choix scolaires ou déterminent ce qui relève de l’autonomie du mineur, ils ne se contentent pas de protéger l’enfant : ils dessinent aussi une certaine conception de l’homme et de la société. La question n’est donc pas seulement de savoir si l’État doit intervenir, mais selon quelles finalités, avec quelles garanties et jusqu’à quelles limites. Sur ce point, la démarche des auteurs mérite d’être prise au sérieux, y compris par ceux qui ne partageront pas toutes leurs conclusions ou leurs convictions.
La diversité des contributeurs permet de croiser des approches qui ne se situent pas toutes sur le même terrain : droit, philosophie, médecine, psychologie, éducation et expérience politique locale. Cette pluralité permet de dépasser le seul langage juridique. Elle fait également de l’ouvrage un outil susceptible d’intéresser bien des lecteurs.
Un ouvrage courageux qui arrive à point nommé, à la veille d’importantes échéances électorales qui seront l’occasion de repenser les missions de l’État et, plus généralement, notre conception de l’homme et de la société – et donc de l’éducation.

