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Affaire Grasset: du débat au rapport de force

Par Guillaume de Thieulloy

Editeur et auteur de « Paroles interdites. Les habits neufs de la censure » (dans la collection France 2027)

L’éviction d’Olivier Nora de la direction de Grasset n’a pas seulement provoqué une vague d’indignation – elle a déclenché un réflexe. En quelques heures, une mobilisation d’une ampleur remarquable s’est mise en place, révélant moins une émotion spontanée qu’une mise en ordre de bataille.

Rappelons d’abord les faits nus. Vincent Bolloré, actionnaire de contrôle de Vivendi et donc d’Hachette Livre, décide de mettre fin aux fonctions d’un dirigeant sous lequel le chiffre d’affaires de la maison est passé de 16,5 à 12 millions d’euros en un an – pendant que sa rémunération, elle, progressait de 830 000 à plus d’un million d’euros. C’est le droit élémentaire de tout actionnaire responsable. Nul, à droite comme à gauche, ne s’est ému de gestions comparables lorsqu’elles concernaient d’autres secteurs. Mais ici, le traitement est différent. Il l’est toujours dans le domaine de l’édition ou des médias.

La réaction est immédiate. Plus de 170 auteurs quittent la maison. Puis 300 signataires publient une tribune dans La Tribune Dimanche. Un député, Jérémie Patrier-Leitus – le même qui a présidé la mission d’information parlementaire sur l’audiovisuel public et auditionné Vincent Bolloré dans ce cadre – propose une « clause de conscience » dans l’édition. Le président de la République, Emmanuel Macron, juge l’idée digne d’intérêt. En quelques jours, la mécanique est enclenchée, les relais activés, le discours aligné.

Il faudrait être d’une grande naïveté pour voir là une simple coïncidence.

Derrière cette agitation, les lignes de force apparaissent nettement. Le concurrent direct d’Hachette, Editis, dirigé par Denis Olivennes et contrôlé par le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, ne cache pas son intérêt pour Olivier Nora. Le même Kretinsky poursuit, dans le même temps, une stratégie d’expansion d’une rare agressivité — presse, édition, distribution – avec des ambitions sur Fnac-Darty, maillon central de la diffusion du livre en France. Mais cette concentration-là ne suscite aucune indignation. Elle est du bon côté. Elle est donc invisible.

Ce deux poids, deux mesures n’est pas un accident – il est le cœur du système.

Ce qui se joue ici n’est pas une querelle de personnes, encore moins une crise éditoriale. C’est une bataille de pouvoir. À l’approche de l’élection présidentielle, le « bloc central » sait que le contrôle des circuits de légitimation culturelle – maisons d’édition, médias, réseaux de diffusion – est un enjeu stratégique. Et il agit en conséquence. Rapidement. Collectivement. Sans scrupule particulier.

Pour comprendre la nature profonde de ce milieu, il faut observer comment il traite ceux qu’il a lui-même consacrés.

Le cas de Boualem Sansal est, à cet égard, exemplaire. Pendant des années, l’écrivain fut porté aux nues – prix, invitations, éloges unanimes. Il incarnait la figure idéale de l’intellectuel courageux, dénonçant l’islamisme, validé par les instances de consécration parisiennes. Puis quelque chose s’est déplacé. Non pas dans son œuvre, mais dans le regard porté sur elle. À mesure que ses prises de position devenaient moins compatibles avec les attendus idéologiques du moment, l’admiration s’est faite plus distante, puis plus embarrassée, jusqu’à laisser place, ici ou là, à une remise en cause à peine voilée de sa valeur littéraire. Toute proportions gardées, c’est un peu ce qui s’était produit dans les années 1970 pour Alexandre Soljénistyne, d’abord encensé par la gauche (puisque son prix Nobel avait consacré l’entreprise de déstalinisation de Khrouchtchev), avant de devenir une sorte d’épouvantail « réactionnaire »…

Ainsi fonctionne ce milieu – il consacre pour mieux tenir, puis délégitime dès qu’il ne contrôle plus. Ceux qui encensaient Boualem Sansal hier expliquent aujourd’hui, avec un aplomb confondant, qu’il lui faudrait nuancer sa pensée, corriger ses épreuves, relativiser ses propos – comme si le talent devait se pliait aux exigences idéologiques.

Comme si l’œuvre pouvait être réévaluée au gré des conformités politiques. Cette brutalité feutrée n’est pas seulement une hypocrisie – elle est une méthode. Et c’est ce même milieu qui prétend aujourd’hui défendre la liberté éditoriale.

La question posée par l’affaire Grasset est donc d’une grande simplicité : pourquoi ce qui est considéré comme légitime – et même souhaitable – lorsqu’il s’agit d’acteurs proches du pouvoir devient-il scandaleux dès lors qu’il concerne un homme comme Vincent Bolloré ?

La réponse est connue, mais rarement formulée avec franchise : il existe en France un système de légitimité fermé, où le droit ne vaut pleinement que pour ceux qui en respectent les codes implicites. Les autres sont tolérés tant qu’ils restent marginaux. Dès qu’ils deviennent influents, ils doivent être neutralisés.

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre que cette tentative de neutralisation. Elle a au moins une vertu – rendre visible ce que beaucoup préféraient encore ignorer. Ce que certains appellent encore un débat n’est, de plus en plus, qu’un rapport de force.

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