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Quand la Caste prend en mains les élections, par Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est directeur du site Le Courrier des Stratèges.

Nos lecteurs se souviennent peut-être que nous avons, dans notre précédent numéro, interrogé Eric Verhaeghe, auteur aux multiples visages (voir sa présentation in LNC n° 6 – Hiver 2022) ; nous l’interrogions alors sur le décryptage du livre de Klaus Schwab, Le Grand Reset qu’il venait de publier sous ce titre (éd. Culture et Racines), par lequel il mettait en lumière l’un des aspects les plus sombres de ce que nous avons nommé, dès 2020, « L’Opération Covid ». Cette fois, nous l’interrogeons sur l’actuelle séquence électorale et l’espèce de dépossession démocratique que révèle par exemple un étrange paradoxe qui fut peu relevé : plusieurs sondages assuraient qu’une nette majorité de Français ne souhaitaient pas la réélection de M. Macron mais que, pourtant, ils la jugeaient inévitable. C’est que le peuple n’est plus l’acteur mais le spectateur d’un processus électoral largement fabriqué dans son dos, et que le système de la communication parvient à lui vendre comme venant de lui. Verhaeghe montre ainsi la puissance de ce qu’il nomme la Caste, conjonction d’oligarchies mondiales qui ont pris le pouvoir sur les peuples, les nations et les États. Son originalité est de proposer un remède, qui d’ailleurs a tout pour plaire aux conservateurs, spécialement aux chrétiens : la conscience. Pour commencer, la conscience d’être tels que l’histoire, la tradition et la foi nous ont faits, et d’instruire sur cette force de résistance une progressive dissidence politique dont il dessine ici les contours – point sur lequel il reviendra prochainement dans un ouvrage dont nous le remercions de formuler ici, comme en exclusivité, les lignes de force.

En général, vous regardez la politique au jour le jour d’un œil assez distant  ; quel regard pose-t-il sur l’actuelle séquence électorale ? Quel commentaire peut-on faire ?

Je dirais qu’elle s’est déroulée de façon plutôt amusante, divertissante, au fond, au sens pascalien du terme. Car cela faisait deux ans que les sondages se multipliaient pour dire que les Français ne voulaient surtout pas d’un second tour Macron – Le Pen, et c’est pourtant ce à quoi ils ont abouti. L’histoire de la campagne électorale s’est résumée à une sorte de série Netflix, et je dirais même plus prosaïquement, à un feuilletonnage à la Colombo. Vous vous souvenez de cette série de notre enfance où le suspense n’était pas de savoir qui était le meurtrier, puisqu’on le connaissait dès le début, mais de savoir comment l’inspecteur Colombo allait le démasquer. Nos présidentielles ont fonctionné comme la série Colombo : nous savions dès le début qui serait le gagnant, et dans quel format. Tout le suspense était de savoir comment la caste mondialisée allait faire passer un scénario dont un grand nombre de personnes, une majorité nette, ne voulait pas. Et une partie de la stratégie a consisté à scénariser l’élection en épisode de Colombo, c’est-à-dire à nous transformer tous en spectateurs de notre propre processus électoral, comme si nous étions soudain devenus des consommateurs d’un spectacle global appelé la démocratie, qui obéit à un scénario que nous n’écrivons, dont l’issue est déjà connue, qui nous déplaît, mais que nous ne pouvons guère modifier. À la différence d’Hollywood qui soumet ses scénarios à des sondages, notre scénario démocratique à nous ne tient nul compte des électeurs.

Autrement dit, une élection à la Mitterrand en 1981, l’alternance, comme on disait avant, ne paraît plus possible, pour des raisons qui sont tout sauf anecdotiques. Dans le cas de figure du scrutin de 2022, il me semble que la caste mondialisée s’est donné les moyens d’éviter la victoire d’un candidat qui n’était pas sous son contrôle. Même si beaucoup n’ont pas voulu le voir ou refusent avec encore beaucoup de naïveté de l’admettre, le travail a été mené de façon très professionnelle, et il faut ici louer l’efficacité d’un système dont M. Macron sait très bien tirer profit. Dès le début de 2021, la Caste a œuvré pour éviter un score trop important de Marine Le Pen au premier tour. Je me suis fait beaucoup d’ennemis en affirmant que la candidature d’Éric Zemmour correspondait à cette visée intentionnelle, pour reprendre le jargon husserlien. Philippe de Villiers s’est même senti obligé de déclarer, dans une vidéo largement reprise sur les réseaux sociaux, que les allégations sur le financement de la campagne de Zemmour par la caste mondialisée étaient calomnieuses. Pourtant, si l’on met bout à bout la campagne Zemmour aux présidentielles et la suite aux législatives, on comprend que cette candidature a surtout servi à affaiblir une Marine Le Pen qui, d’ailleurs, n’avait peut-être pas besoin de cette manoeuvre pour perdre. Toujours est-il que Zemmour a surtout appuyé sa campagne sur les médias et il ne peut renier le soutien massif reçu de Bolloré. Comme Macron, il profite de l’opacité prévue par la loi sur le financement des campagnes, mais les éléments que son équipe a laissé filtrer laissent à penser qu’il a bénéficié de plusieurs millions grâce à la générosité de quelques donateurs fortunés gravitant dans les milieux mondialisés. Je crois savoir que le comportement du candidat Zemmour en a défrisé plus d’un, notamment par son manque d’enracinement. Il est assez amusant de voir que ce chantre de l’identité française a, pendant plusieurs semaines, montré combien il incarnait assez mal ce thème pourtant central. Il me semble que beaucoup de ceux qui ont aidé Zemmour ont fait l’expérience de la même désillusion : beaucoup de brouhaha médiatique, mais une campagne pilotée par des technos sourds et arrogants à la McKinsey qui n’avaient guère envie de gagner, doublé d’un faible engagement de terrain du candidat. Il y a plusieurs lectures possibles du phénomène et j’imagine bien que beaucoup de zemmouristes sont ulcérés par mes propos. Beaucoup m’ont écrit à la veille du premier tour pour me reprocher d’ignorer le vote caché qu’ils pronostiquaient avec la foi d’un fonctionnaire du ministère de la Santé prêt à recevoir le Pfizer. C’est dire si l’engagement de certains a été sincère. Mais il n’y a pas eu de « vote caché ».

Vous êtes bien catégorique, en reprenant d’ailleurs certains « thèmes et variations » des équipes de Marine Le Pen pour disqualifier la candidature Zemmour. Beaucoup pensent au contraire que, si Éric Zemmour n’avait pas été candidat, Marine Le Pen aurait semblablement accédé puis échoué au second – et que, sans elle, en revanche, Éric Zemmour aurait eu ses chances. Mais revenons au rôle, bien plus fondamental, de ce que vous appelez « la Caste » ; que fut son rôle ?

Il faut en effet insister sur ce sujet parce qu’il me semble incarner une évolution que nous n’avons pas perçue clairement. En 2007, quand l’économiste turc du FMI Dani Rodrik présente son trilemme, la Caste faisait encore vivre le mythe selon lequel on pouvait préserver la démocratie dans la mondialisation tout en expliquant que la survie des États-nations ne sera pas possible. En réalité, le monde a changé, et la Caste a changé de méthode de calcul. Depuis 2007, divers événements déstabilisateurs pour la caste sont intervenus, comme le Brexit et l’élection de Trump, qui ont démontré que la mondialisation était de plus en plus contestée. Progressivement, il a donc fallu modifier le projet exposé par Rodrik, et admettre que la démocratie constituait une menace.

L’élection de 2022 a illustré la manière dont le processus démocratique était désormais biaisé pour éviter les effets indésirables du suffrage universel. On met en scène les élections pour persuader les gens que la démocratie continue comme avant. Mais la Caste a mobilisé son hégémonie culturelle pour s’assurer que rien n’en sortira et pour stériliser le mécontentement des électeurs. L’histoire dira un jour la débauche de moyens consommés secrètement pour préserver les apparences et assurer la victoire d’un candidat qui n’exprime qu’une majorité très relative de l’opinion. Il faudra faire la somme des sondages commandés dans tous les sens, des études marketing à prix d’or et des probables corruptions pour conduire le « bloc bourgeois » à rallier un candidat comme Macron. Ce ralliement s’opère pour des raisons qui ne sont pas cachées : « c’est le seul capable de nous sau-ver dans une période de crise » ont martelé ses soutiens. On comprend ici le besoin que la caste a aujourd’hui de susciter le chaos, le désordre, les menaces, pour garder le pouvoir. Elle peut ainsi effrayer le « bloc bourgeois » et le conduire à accepter aussi longtemps que possible un candidat impopulaire, inadéquat, urticant, mais obéissant – et même servile. Ce phénomène ne se produit pas qu’en France, au demeurant. Il existe des adaptations locales de cette logique du chaos. Mais il y a bien un « agenda atlantiste» utilisé en Occident pour souder le « bloc bourgeois » autour de la Caste et lui permettre de garder le pouvoir.

Propos recueillis par Paul-Marie Coûteaux

La suite de cet entretien est disponible dans le numéro VII du Nouveau Conservateur.

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