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Emmanuel contre Antigone

par Valentin Gaure

« Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. Ils bavardent, tricotent, jouent aux cartes. Le Prologue se détache et s’avance. »

Didascalies sobres par lesquelles s’ouvre la tragédie d’Antigone, reprise avec magnificence par Anouilh, qui en fit le requiem des Résistants. Au début de la pièce, tous les personnages sont déjà sur scène, pétrifiés à la façon des statues de sel, aux prises avec un clair-obscur qui annonce les matins de bataille. Il y a Créon, dans un coin, avec son air de vieillard soumis aux exigences du temps. Ce sont toujours les pires. Figure décharnée d’un ordre terrifiant, celui des Modernes, il s’évertue à laisser pourrir les corps au soleil, sans respect pour la foi, les déesses et le ciel. Puis il y a Antigone, princesse charismatique, à la fois Madone et Causette, et qui de sa chétivité s’apprête à se lever, toute seule, contre la fin d’un monde. Figure johannique et gaullienne, elle pourrait prêter ses traits à la France, tant elle semble, dans les lueurs antiques de la Grèce, en être la figure annonciatrice, l’étincelle primitive. De cette scène inamovible surgit soudain le Prologue, porte-voix du destin, qui de son index pointé fait entrer le tragique. Cela finira mal, et d’entrée de jeu le destin est scellé. Ainsi soit-il.

Et pour la Nation, il en va de même aujourd’hui.

Le peuple de France, en ce matin terrible, s’est trahi lui-même. Abruti, apeuré et rapetissé par l’esprit du temps, il n’a pas au cœur le courage des grandes choses, mais tout au contraire l’égoïsme rentré des petits marchands. Cela changera, mais comme toujours, il faudra les épreuves pour arracher les Français à leurs chimères de loisir. Les Français se réveilleront en 40 et nous ne sommes pas en 40. Sommes-nous en 24, en 36 ou en 39 ? Mystère. Et pourtant, comme les baigneurs des rapides, nous entendons au loin le bruissement des catastrophes, celui des grandes chutes d’eaux qui nous bringuebaleront contre les rochers, en contrebas. A moins que, comme toujours jusqu’ici, une figure se lève du néant. Il paraît qu’il ne faut plus croire aux coups de la Providence. Et pourtant. Mais restent en ce matin les mots du Général, qui reviennent à la mémoire comme les poèmes de l’enfance. Il y parle de la France, mère nourricière que ses enfants blessent parfois :

« S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. ».

CHARLES DE GAULLE

Emmanuel le Horla

Aujourd’hui, le temps des troubles. Emmanuel, appelons-le par son prénom, erre comme un manant sur les pelouses du Champ de Mars, dieu de la guerre et du sang. Dans son discours de victoire, il n’y avait ni victoire ni discours. Simplement la torpeur. Ce sédatif qu’il administre à la France, comme pour la plonger dans une lente léthargie. Retirer aux choses leurs sens, des mots aux actes. Pauvre village Potemkine d’un menteur pathologique, qui jusqu’au bout continuera à prêcher le vrai pour défendre le faux. Emmanuel semble parfois se perdre dans certaines fièvres qui l’amènent loin d’ici, dans des paradis artificiels où son imagination se dégonde. Des voix étranges s’en viennent lui susurrer des choses. Et ce ne sont pas celles de Domrémy. Plutôt des suppliques mauvaises, celles du Horla. Des cris stridents.

Sa victoire est celle de Pyrrhus. Elle le condamne aux épreuves les plus rudes, et sans doute à se regarder mourir, sous la lumière rose, belle parce qu’ultime, du crépuscule blessé. Le sait-il seulement ? S’il joue parfois, comme son idole Mitterrand, à croire aux forces de l’Esprit, ce n’est qu’une posture de carnaval. C’est un laïque, une plante déracinée, un étranger aux nymphes. Il doit rêver à son triomphe. Laissons-le festoyer. L’acte I de la tragédie le prévoit. Et nul ne déroge aux alexandrins qui s’écrivent là-haut.

Faut-il croire aux théories freudiennes ? Pour les individus, chacun se fera son expérience, intuitu personae. Mais à cela pas d’interdit : l’inconscient des peuples, lui, demeure. Il mène le monde. Et les Français, ces dernières années, ont intériorisé en eux la reconduction du président sortant. C’est fait désormais. Ses seuls concurrents sérieux, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (sans oublier le fantôme de l’abstention), constituent avec ses forces propres le carré politique de la France. Mais lui seul pouvait s’appuyer sur la médiocrité ambiante, ce brouillard empreint de petitesse et de lâcheté. Bien davantage que le bruit des bottes, il faut craindre décidément le silence ouaté des pantoufles. De cette apathie paralysante, la France pourrait mourir. Ce ne sera pas d’autre chose.

L’esprit pernicieux de la défaite

Emmanuel incarne, dantesque, cet esprit de défaite qui s’est emparé de la Nation. Il est le Daladier d’aujourd’hui : un centriste incapable de guider la France, et qui, se targuant de la morale et du cœur, entraîne le pays vers le chaos. Croire plus que jamais à l’indépassable maxime française, celle de Pascal : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. ». Les maux du pays se résument à cette formule seule.

En lieu d’horizon, Emmanuel a proposé aux Français le vieux rêve de Guizot : « Enrichissez-vous ». Ainsi se danse la ronde des petits bourgeois repus, la carmagnole des vichystes d’aujourd’hui, courbés autant qu’ils sont devant les puissances étrangères.

Et les Français regardent passer les trains. Plus rien ne semble les choquer, les révolter, les animer. Chacun se réfugie dans sa communauté, sa corporation, sa solitude plus souvent encore, et organise autour de lui un petit univers clôt pour se protéger du grand monde. La Nation, l’Histoire et plus encore la grandeur paraissent des mots un peu vains. Ils sont à nos contemporains comme autant d’anachronismes. Des bêtes curieuses, issues du passé, que l’on observe au mieux avec nostalgie et au pire avec dédain. Ceux qui les prononcent suscitent le ridicule, le ricanement. La mode générale est de les tenir pour fous. Surtout si ce qu’ils disent vient du cœur. La sincérité est presque devenue de mauvais goût.

Et ces citoyens là, que l’on doit bien reconnaître majoritaires, méritent-ils seulement le beau nom de France ? Sont-ils autre chose que des héritiers indignes ? Eux qui passent les villages sans prêter attention aux églises et aux cimetières… Et les voilà qui se confondent dans l’avachissement mollasson. Le temps est aux séries, aux prêts immobiliers, aux glaces et aux ticheurtes. Il ne le restera pas longtemps encore.  La comptine hypnotique qui saisit le pays tout entier cessera bientôt d’émettre. Le temps des Hommes, du courage et du sacrifice, s’apprête à frapper de nouveau. Nous n’aurons pas le choix. Et si la France se meurt, et si elle doit mourir, qu’elle le fasse autrement que dans cette morbidesse sourde et mièvre.

Oui, les Français dorment et ne pardonnent pas à ceux qui tentent aujourd’hui de les réveiller. Ils acceptent leur sort misérable car la peur gagne leurs cœurs. Ils ne vivent plus, ils subissent. Et c’est cela sans doute le plus intolérable. Il faut donner raison aux sagesses d’Asie : le poisson pourrit d’abord par la tête. Car ce sont les élites, en premier lieu, qui désertent. Le fragment le plus populaire et le plus humble l’a prouvé dimanche encore, dans ses profondeurs. Lui était là.

Que les Français se réveillent d’un fracas soudain qui s’appelle l’honneur, qu’ils relèvent le gant !


Antigone, cette fois, ne doit pas mourir.

VG

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