Sur le risque d’une servitude consentie à l’heure de la révolution cognitive
Par Francis Jubert
« Le peuple qui donne sa nourriture pour des spectacles, le peuple qui donne sa liberté pour du pain, mérite de perdre l’une et l’autre. » Juvénal, Satires, X
L’intelligence artificielle ne remplacera pas l’homme. Elle le révélera.
Tel est le scandale, et peut-être la chance. La machine exécute déjà, avec une vitesse et une rigueur qui confondent, ce que l’homme tenait pour le privilège de son esprit : écrire, peindre, composer, diagnostiquer, ordonner. Elle n’éprouve rien, ne doute jamais, n’aime rien. Et pourtant elle produit du sens. Elle n’a ni conscience ni visage. Et pourtant elle oblige l’homme à se regarder.
Le trouble qu’elle suscite ne vient pas de ce qu’elle serait humaine. Il vient de ce qu’elle met à nu ce que nous refusions de voir : une large part de ce que nous nommions intelligence relevait déjà du calcul, de la combinaison, de la mémoire instruite, de la variation savante.
La machine ne devient pas humaine. C’est l’homme qui se voit renvoyé à ce que Bergson nommait « du mécanique plaqué sur du vivant » – soit une mécanisation généralisée de la vie – et qui découvre que ce vivant, c’était lui.
Dès lors, la vraie question n’est plus : que peut faire l’IA ? Elle fait déjà presque tout. La vraie question est plus grave, plus décisive : que reste-t-il de l’homme lorsque la machine a pris en charge les fonctions par lesquelles il se définissait lui-même ? Ce qui demeure irréductible, ce n’est ni la vitesse, ni l’efficacité, ni la capacité de traitement. C’est la liberté : celle de se déterminer suivant sa conscience, de tenir parole, d’aimer sans esprit de calcul, de souffrir au nom de la justice, de juger sans certitude, en son âme et conscience. C’est là, et là seulement, que l’homme se sépare de l’automate.
Nous entrons dans quelque chose de plus grave qu’un cycle d’innovation : une mise à l’épreuve de ce que nous croyons être.
L’heure des aveux
Trois signaux ont convergé ce printemps, indépendamment l’un de l’autre. C’est ce qui les rend troublants.
Le premier signal est la tribune d’Édouard Tétreau dans Le Figaro sur le couple formé par l’IA, le revenu universel et les « jeux » numériques. Le mot de Juvénal y retrouve une actualité mordante : 130 milliards de dollars investis par Google, Amazon, Meta et Microsoft au seul premier trimestre 2026 ; un taux de chômage estimé à 30 % d’ici cinq ans par le PDG de Verizon, soit un niveau supérieur à celui de la Grande Dépression ; la moitié des métiers intellectuels et tertiairesmenacés d’ici cinq ans selon Dario Amodei, le PDG d’Anthropic lui-même.
Le deuxième signal est venu de l’Assemblée nationale, lors de l’audition de Luc Ferry, Laurent Alexandre et Olivier Babeau devant la mission d’information sur l’IA et la connaissance. Trois sensibilités différentes, mais un même constat : le mythe d’une machine au service de l’homme, utile sans jamais être rivale, s’est défait sous leurs yeux. Laurent Alexandre, chirurgien et entrepreneur, le formule sans ménagement : dans bien des domaines, l’IA seule dépasse déjà le binôme homme-machine. L’association ne garantit plus la supériorité. Elle peut même l’entraver.
Le troisième signal, plus discret mais plus révélateur encore, est la création par Anthropic de son propre institut d’étude des effets de l’IA – économiques, sociaux, anthropologiques. Lorsqu’un des grands acteurs de la révolution numérique se met à examiner publiquement ce qu’il produit, c’est que la gravité du basculement ne peut plus être niée. C’est aussi un aveu : la disruption en cours n’est pas un phénomène naturel dont il faudrait subir le cours. C’est le résultat de choix – de vitesse, d’échelle, de déploiement – qui pourraient, en principe, être modulés. Les promesses ont fait leur temps. Voici venu celui des comptes.
La personne contre la fonction
L’homme n’est pas une intelligence logée dans un corps. François Cheng le dit autrement : il est un tout en devenir, une personne — non une collection de fonctions.
Ce principe, Cheng le voit à l’œuvre dans l’acte de nommer. S’appuyant sur Rilke – qui assignait à l’homme la tâche modeste et immense de « dire maison, pont, fontaines, portes » –, il fait de ce geste le commencement du pouvoir vivre : nommer, c’est s’enraciner dans l’être. L’IA ne nomme pas. Elle calcule des probabilités de mots sans jamais habiter ce qu’elle formule. Entre celui qui parle et celui qui génère, il y a la même distance qu’entre un vivant et son portrait.
C’est cette distinction que le débat public peine à formuler. On confond la performance et la présence, la simulation et l’existence. L’IA peut produire un texte juste, une image belle, un diagnostic précis – sans jamais être là. L’homme, même imparfait, même lent, même faillible, est là. Et c’est cette présence irréductible qui fonde sa dignité – et qui doit fonder notre réponse politique.
La fin d’une consolation
La fable était rassurante : à la machine les tâches ingrates, à l’homme le jugement, la créativité, le lien. Cette fable avait pour elle l’élégance et le confort.
Mais l’illusion se dissipe. Dans bien des domaines, l’IA ne se contente plus de compléter l’homme : elle le devance, elle le court-circuite, elle le rend parfois superflu. Le monde médical, celui du conseil, du droit, de la finance, de l’analyse, de la communication et des médias en offrent déjà les premiers signes. Le rapport de la Commission nationale sur l’intelligence artificielle le confirme : 923 professions menacées à terme, 16 % des travailleurs touchés dans les prochaines années¹.
La réorganisation du monde du travail est inévitable. Mais le danger n’est pas d’abord économique. Il est civilisationnel. Une société qui promet à ses enfants que l’étude ouvrira les portes, puis leur explique que les portes se dérobent, mine sa propre parole. Et une génération à qui l’on retire le sens de l’effort avant même qu’elle l’ait éprouvé est une génération exposée à une colère dont nous n’avons pas encore mesuré la portée.
La secousse sociale
Les Américains ont trouvé un terme saisissant : job apocalypse. Les jeunes diplômés peinent à trouver leur place. Les embauches se contractent. Les suppressions de postes se multiplient. La France amortit davantage le choc. Mais ce retard n’est pas une immunité. Il n’est qu’un répit.
Et ce répit, si nous le gaspillons en débats incantatoires sur la régulation ou en plans de communication sur la souveraineté numérique, ne servira à rien. Il doit être mis à profit pour construire ce qui manque encore cruellement : une doctrine.
Le faux remède
La tentation est connue : face au travail qui se raréfie, distribuer du revenu ; face à l’utilité qui disparaît, offrir du loisir. Du pain et des jeux, version numérique.
C’est la proposition d’Elon Musk – un revenu universel financé par les profits de l’IA, assorti d’un accès généralisé aux divertissements numériques. Le modèle est cohérent dans sa logique. Il est désastreux dans sa finalité.
Car l’homme n’est pas seulement une bouche à nourrir et un esprit à divertir. Il a besoin d’agir, de contribuer, de servir, de se savoir utile à quelque chose qui le dépasse. Une société qui renonce à intégrer une grande partie de sa population dans le processus productif ne la libère pas. Elle la neutralise. Le revenu universel promet l’autonomie. Il peut engendrer la dépendance. Et la question du pouvoir demeure entière : qui gouverne la redistribution ? L’histoire politique est claire – celui qui distribue tient.
L’usage socratique de l’IA
L’IA peut aussi servir à penser – à condition de l’utiliser à rebours de sa pente naturelle. Son usage dominant est paresseux : on lui soumet une question, elle produit un texte, on s’en satisfait. Mais il en existe un autre, plus exigeant et plus fécond : confronter sa propre réflexion à la machine de manière critique, s’en servir pour affiner une problématique, identifier ses angles morts, éprouver la solidité d’un raisonnement. L’IA devient alors non un oracle que l’on consulte, mais un interlocuteur qui aide à accoucher – au sens socratique – d’une pensée plus juste et plus complète, forçant notre esprit à poursuivre son investigation jusqu’à ce qu’il se soit véritablement conformé au réel.
Cet usage peut éclairer la réforme de l’école. Il ne s’agit pas de bannir les outils, mais de les assigner à une fonction précise : cultiver chez l’élève la capacité à raisonner, à argumenter, à discerner, plutôt qu’à stocker et reproduire. Le savoir reproductible peut être délégué à la machine. La capacité de jugement, elle, ne le peut pas sans perte irrémédiable.
Ce que commande le réel
Le conservatisme n’est pas une nostalgie. C’est un réalisme – la conviction que l’on ne réforme pas impunément ce qui tient l’homme debout, et que les grandes ruptures technologiques ne dispensent pas de s’interroger sur ce que l’on veut préserver.
Refuser la fascination. L’IA n’est ni un dieu ni un démon. Elle est une puissance. Et toute puissance doit être ordonnée à des fins humaines, non l’inverse.
Refuser la fatalité. Le rythme de diffusion de l’IA n’est pas une loi de la nature. C’est un choix industriel, financier, politique. Choisir le rythme de sa transformation est une prérogative. L’Institut Anthropic lui-même concède que rien n’est inéluctable. Si le créateur de la technologie se pose la question, il serait inconséquent que les pouvoirs publics ne se la posent pas.
Repenser l’école non pour en chasser la rigueur, mais pour en réorienter la finalité : former des esprits capables de juger, de hiérarchiser, de discerner, de décider – non des esprits capables de reproduire ce que la machine fait mieux qu’eux.
Redire contre la tentation du revenu universel que le travail n’est pas une simple source de revenus mais une structure de sens. Et que ce que le marché sous-évalue – le soin, l’artisanat, l’enseignement, le service civique – est précisément ce qui ne se délègue pas à une machine.
Exiger la souveraineté cognitive. Une nation dont les systèmes d’intelligence – ceux qui structurent la façon dont ses citoyens pensent, apprennent, délibèrent et décident – sont développés, déployés et gouvernés par d’autres nations a renoncé à une part essentielle de sa liberté. Mistral AI est un commencement. Il manque encore la volonté politique qui en ferait une stratégie.
Fonder cette vision sur une anthropologie claire. Le débat sur l’IA ne peut pas rester un débat de techniciens et d’économistes. Il doit redevenir un débat politique au sens profond – un débat sur ce que nous voulons être, sur ce que nous refusons de déléguer. Les sondages le confirment : plus de 80 % des Français jugent que les responsables politiques parlent de l’IA en termes trop vagues, trop techniques, trop loin de la question de l’homme². À moins d’un an de la présidentielle, ce silence est une faute politique autant qu’une faute intellectuelle.
Minuit moins cinq
Pour autant, notre pays n’est pas démuni. La France a ses ingénieurs, ses chercheurs, sa tradition d’État, et elle conserve la mémoire de sa grandeur. Mais elle manque d’une vision du type d’ordre humain à défendre. L’enjeu n’est pas seulement technique. Il est anthropologique. Que voulons-nous préserver de l’homme quand l’outil tend à devenir l’horizon de tout ?
L’IA ne condamne pas l’homme. Elle le juge. Elle le dépouille de ses faux prestiges. Elle lui ôte ses alibis. Elle le renvoie à ce qu’il est – non à ce qu’il produit. En cela, elle est moins une menace qu’une épreuve. Et comme toute épreuve sérieuse, elle ne détruit que ce qui méritait de l’être.
Ce qui demeure – la liberté, la responsabilité, la présence à autrui, la capacité de se tenir debout dans l’incertitude – est précisément ce que la pensée conservatrice a toujours cherché à protéger. Non par nostalgie. Par conviction que certaines choses ne se délèguent pas.
Nous sommes bien à minuit moins cinq. Ce n’est pas une raison de céder. C’est une raison de tenir.
¹ Commission nationale sur l’intelligence artificielle, rapport 2024. https://www.info.gouv.fr/upload/media/content/0001/09/4d3cc456dd2f5b9d79ee75feea63b47f10d75158.pdf² Sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro.

