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Le Casse du siècle

Recension du livre de Sarah Knafo, Le Casse du siècle, Paris, Fayard (coll. « Documents »), 296 pages.

Par Francis Jubert

Le salaire pris au mot

Le livre de Sarah Knafo s’ouvre là où tant de discours sur le travail se perdent en abstractions : dans la fiche de paie. Non comme un objet familier, mais comme un texte à déchiffrer. Ce document que le salarié reçoit chaque mois, sans toujours en comprendre la portée, devient la première pièce d’un dossier bien plus vaste : celui d’un système où le fruit du travail est absorbé, déplacé, puis rendu presque illisible. Cette opacité, l’essayiste en fait la porte d’entrée de son enquête.

Le choix est tout sauf anecdotique : il donne au livre sa charpente, son rythme et sa tension. Sarah Knafo ne médite pas sur l’État, elle instruit un procès. Le lecteur assiste à une mise en accusation méthodique, avec ses pièces, ses responsables, ses complices, et son verdict. La fiche de paie n’est pas un prétexte ; elle est la scène inaugurale d’une lecture politique du pays.

La preuve par la fiche de paie

Le geste le plus fort du livre consiste à partir d’un cas ordinaire, celui du salarié médian, pour faire voir la mécanique d’ensemble. Sarah Knafo met en scène un quidam, Nicolas, afin que chacun reconnaisse dans ce calcul ce qu’il verse, ce qu’il perd, ce qu’il croit financer et ce qu’il retrouve réellement. La figure est simple, et redoutablement efficace : elle change une question budgétaire en expérience presque intime.

Sarah Knafo ne se borne pas à dire que les prélèvements sont lourds. Elle établit, preuves à l’appui, que l’écart entre ce que coûte le travail et ce qu’il rapporte à celui qui l’accomplit ne cesse de se creuser. Ce n’est pas seulement affaire de chiffres, mais de vérité politique. De cette première démonstration, le livre fait surgir une confusion grandissante entre le discours officiel et la réalité vécue par les salariés.

« La classe politique et la haute administration qui la conseille, écrit-elle, se jugent et veulent être jugées uniquement sur les moyens qu’elles déploient. Sur ce qu’elles dépensent. Jamais sur le résultat qu’elles obtiennent pour améliorer concrètement notre vie. » Tout le livre découle de ce renversement du critère politique. Ce qui compte, ce n’est plus l’effet réel d’une politique, mais l’ampleur des moyens engagés.

Un pays à l’esprit communiste

C’est dans ce cadre que prend sens la formule la plus tranchante de l’ouvrage : la France ressemble de plus en plus à un pays d’esprit communiste par sa bureaucratie. L’expression peut surprendre ; elle n’a pourtant rien de gratuit. Sarah Knafo ne la brandit pas comme un slogan, elle l’adosse à un raisonnement sur la confiscation du fruit du travail, l’extension du prélèvement, la dilution des responsabilités et la substitution de l’administration au réel.

La formule dit aussi la tonalité du livre, qui ne se complaît ni dans la plainte ni dans le déploratif, mais cherche à bâtir une doctrine à partir des faits. Entre le verbe raffiné des politiques, la posture des bureaucrates et les réalités du terrain, l’écart devient tel qu’il engendre d’abord l’incompréhension, puis la défiance. Sarah Knafo met des mots sur cette distance devenue presque structurelle.

Les fausses évidences

L’ouvrage a le mérite de ne pas se laisser enfermer dans les explications toutes faites. Les milliardaires, le marché, l’Europe, les retraités, la mondialisation, la conjoncture ou le président du moment : autant de figures commodes, volontiers invoquées pour expliquer le déclin français, mais qui ne sont pas des causes premières. Sarah Knafo refuse ces raccourcis. Sans nier qu’ils puissent jouer un rôle, elle les replace dans un tableau plus large, où la responsabilité centrale revient à un État devenu trop lourd et trop opaque.

Cette méthode présente l’avantage d’obliger à penser les problèmes de structure plutôt qu’à changer de cible. Un pays ne se réforme pas en désignant sans cesse de nouveaux accusés, mais en modifiant les règles mêmes de la dépense, de l’action publique et de la responsabilité. C’est là que l’ouvrage prend une profondeur qui dépasse de loin le simple thriller fiscal.

Réformer vraiment

Sur ce point, le livre s’appuie sur des expériences historiques précises. Le Canada des années 1990 a redressé ses finances par une réforme de structure et une réduction massive des effectifs fédéraux. D’autres pays ont montré qu’une discipline budgétaire pouvait s’accompagner d’une refondation administrative sans que l’État s’effondre. Sarah Knafo mobilise ces exemples pour établir qu’une politique sérieuse ne se contente pas de promettre : elle transforme l’architecture même de l’action publique.

Cette réflexion fait écho au livre que j’ai consacré à l’e-administration (La e-administration. Levier de la réforme de l’État,  préface de Renaud Dutreil, alors ministre de la Fonction publique et de la Réforme de l’État, Dunod, coll. « Management public », 2005). J’y soutiens que la réforme de l’État passe aussi par des leviers concrets : modernisation des procédures, numérisation, désintermédiation, recours à des partenariats public-privé lorsqu’ils rendent l’action publique plus efficace. Là encore, l’essentiel n’est pas d’ajouter des discours sur la réforme, mais d’ouvrir des voies de transformation réellement opérantes.

Le verdict final

La fin du livre en résume toute l’ambition. Le texte prend la forme d’un jugement, rendu « en premier et dernier ressort » : le tribunal « dit que le casse du siècle est constitué » et condamne le système aux résolutions qui le défont. Il ordonne de dépenser moins pour taxer moins, afin que les Français gagnent plus, et d’appliquer ensemble et sans sursis les quinze résolutions du livre. Il veut les soumettre au peuple par référendum, pour qu’aucun juge, aucun haut fonctionnaire et aucune grève ne puissent s’y opposer. Il ordonne encore la fin du financement et de l’influence de ceux qui ont « fabriqué le consentement », et que la porte soit refermée derrière les fauteurs du Casse, sans possibilité de retour. Enfin, il rétablit le citoyen dans son droit de ne plus jamais regarder son argent comme avant : cet argent, il l’a gagné, il est à lui, et la propriété est inviolable. Ce jugement ne s’en tient donc pas à l’accusation : il ordonne.

Ce verdict a une portée politique très nette. Il se déclare définitif et sans appel, « le peuple étant souverain ». Il fait du lecteur un juge, mais aussi un citoyen appelé à reprendre possession de son rapport à l’argent public. La dernière phrase le dit sans détour : « Ce document est une fiction, mais son exécution ne dépend que de nous. » Le livre dépasse alors le réquisitoire : il tente de réarmer le regard politique.

Une critique mesurée

On peut discuter certaines hypothèses, nuancer certains chiffres, contester la portée de certaines propositions. Il serait pourtant injuste de réduire Sarah Knafo à une simple polémiste. Elle est même l’une des rares femmes politiques françaises, sinon la seule, capable de rivaliser avec Jean-Luc Mélenchon par le talent oratoire, la construction de la pensée et la vision argumentée pour le pays, avec en plus une maîtrise des chiffres qui ne se dément pas. Elle échappe aussi à la caricature : sur l’immigration, par exemple, elle se garde d’en faire la cause de tout. Cette retenue mérite d’être soulignée, tant le débat public préfère volontiers les explications totales aux analyses ordonnées.

Le livre réussit surtout à mettre au jour un désaccord profond entre le langage des gouvernants et l’expérience concrète du pays. C’est cette fracture qu’il faut retenir. Car ce que Sarah Knafo établit, avec une force réelle, c’est qu’un système peut durer longtemps en multipliant les mots, tout en perdant le contact avec le réel qu’il prétend administrer.

Une figure politique

Au-delà du livre, Sarah Knafo confirme ce que laissaient déjà entrevoir ses prises de parole au Parlement européen : la maîtrise des dossiers, le goût de la réplique nette, et l’art de tenir ensemble l’analyse et l’affrontement. Le face-à-face organisé par Le Figaro TV dans Esprits Libres, le jeudi 1er octobre 2026, en a donné la démonstration. Face à Bruno Le Maire, elle a porté le procès du livre sur le plateau : « Vous êtes bien sur le banc des accusés », lui a-t-elle lancé, lui reprochant sept années de dette à Bercy. Les ordres de grandeur sont éloquents : de plus de 2 260 milliards d’euros fin 2017, la dette publique est passée à plus de 3 300 milliards fin 2024. À l’argument du Covid, elle a opposé un décompte précis : 130 milliards imputables à la crise selon la Cour des comptes, soit 13 % d’une hausse de 1 000 milliards, le reste incombant, selon elle, à l’ancien ministre. Celui-ci a dénoncé un « réquisitoire un peu malhonnête » et rappelé les crises traversées. Mieux : les chiffres de Sarah Knafo étaient ceux de son livre. Elle a littéralement mis KO le ministre, qui n’a rien opposé de sérieux à son réquisitoire.

Ce livre-programme prolonge cette présence publique avec cohérence. On peut discuter ses thèses, contester ses choix, refuser certaines de ses conclusions ; on ne peut guère nier qu’elle s’impose déjà comme une figure politique de premier plan. Il faudra compter avec elle.

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