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Méfions-nous de nos propres mensonges

par François-Louis de Voyer d’Argenson

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Retrouvez l'ensemble de nos publications et analyses dans le numéro XI du Nouveau Conservateur.

C’est une précaution que prend ou devrait prendre, tout intellectuel – prenons ce mot au sens large et prenons pour tel quiconque regarde le monde et tente de le comprendre : savoir, de temps à autre, mettre régulièrement à distance ses pensées ou présupposés, interroger ses certitudes, finalement s’exercer de temps à autre à « penser contre lui-même ». N’oublions pas d’observer pour nous-mêmes cette règle d’hygiène mentale en prenant un peu de distance vis-à-vis de ce que nous tenons pour assuré, certes non sans raison et raisons,  mais sans toujours vérifier que reste vrai ce que nous avons tendance à répéter sans examen : en somme, évitons de nous mentir nous-mêmes. C’est à cet exercice de mise en distance que nous invite ici l’un des fondateurs de notre revue et membre actif de son comité éditorial, François-Louis de Voyer, jeune chef d’entreprise qui s’est signalé ces dernières années par de multiples initiatives – il a fondé le Cercle Audace, fut l’un des initiateurs, en 2019, de la « Convention de la Droite », puis du site « Livre Noir », en attendant celles qu’il nous réserve…

Toute ma jeunesse, j’ai reproché à la gauche son aptitude rageante au mensonge, la gourmandise que mettent ses thuriféraires à transformer la réalité, à tromper. Mes camarades progressistes avaient ce pouvoir de considérer la litière souillée de mensonges ou d’illusions dans laquelle ils macèrent comme une couche soyeuse. Ils cèdent à l’imagination – c’est l’étymologie du mensonge – d’une manière qui m’était inconnue et qu’il m’est arrivé d’envier, tant ils semblent de ce fait vivre sous perfusion de sérotonine : le péché originel est une absurdité, l’homme naturellement bon, la hiérarchie une bêtise, l’identité une chimère, la patrie une vieillerie et les êtres comme les cultures sont interchangeables… Toutes affirmations que le frottement à la pâte humaine fait naturellement tomber comme le premier clignement d’œil nettoie la taie vitreuse que le sommeil a déposée sur la cornée. C’est que l’idéologie fonctionne comme certains hallucinogènes, éteignant la conscience qu’on délire, nous plongeant dans un état de confusion qui paralyse tout discernement, toute capacité à distinguer fantasmes, lubies et obsessions de la simple réalité. Le français n’a hélas pas de mot pour nommer le mensonge à soi-même – ou il faudrait être pédant et puiser Outre-Rhin le Selbstbetrug.

Gare aux concepts flous et bâclés…

Souvent hélas, la droite ne fait que prendre les travers de la gauche. Est-ce à force d’imiter ses méthodes que nous cédons à notre tour au mensonge à soi-même ? Est-ce l’effet de l’addiction aux réseaux sociaux, aux algorithmes qui nous confortent dans nos opinions, nous tribalisent et brisent l’immunité relative qu’était le traditionnel scepticisme méthodique de l’homme de droite ? Conservateurs, nous sommes censés être lucides sur les effets délétères de ces « rétrécisseurs de tête » que sont les réseaux dits sociaux. Pourtant, si prudents quand il s’agit de poster des photos de nos enfants ou de publier des données personnelles, nous sommes souvent inconséquents quand nous « partageons » un commentaire qui nous dévoile bien plus qu’un portrait et souvent ingénus devant les emballements de « réseaux » déconnectés de toute réalité.

 Nous, gardiens de l’Histoire et amoureux du passé, tenants des faisceaux et des causes complexes, nous devrions donner l’exemple de la tempérance, de la patience et du croisement des sources. Et nous voilà au contraire cliquant frénétiquement sur des comptes non vérifiés, excités par des informations mal traduites ou tout simplement fausses. Nous, dont un contrat secret nous lie à nos ancêtres comme à nos descendants, devrions être les chantres de l’étymologie, les gardiens du sens, et pourtant, nous lâchons ici et là des concepts flous et bâclés – tels, par exemple, davocratie ou francocide. Il serait infantile de devenir le miroir inversé de nos ennemis : à chaque caricature gribouillée par une gauche qui court comme un canard sans tête, nous devrions répondre par un déboulonnage de leur pensée, par une proposition qui enrichirait le débat public, une ironie qui ferait sourire tout honnête homme. Las, trop souvent notre camp répond à un progressisme toujours plus brutal et dément par une réaction toujours plus grossière et brouillonne. Qui sort gagnant de cette surenchère ? Certainement pas la France, encore moins les Conservateurs.

… et gare à nos aveuglements;

Quitte à me faire des ennemis parmi nos lecteurs, je me permettrais de citer quelques cas de ces surenchères où j’ai vu ma chère droite tomber dans l’erreur ou l’incohérence. Je supplie ceux qui nous lisent de prendre attention à chaque mot et d’aller mener leur enquête, au-delà de leur zone de confort, dans les livres et non chez les influenceurs ; à l’écoute de débats, non dans l’engloutissement de monologues, dressant l’oreille au son de cloche de divers médias tout en gobant la doxa d’un autre. A chaque événement majeur, ruminons l’aphorisme de Nietzsche : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ».

Ainsi, face au féminisme le plus masochiste et, littéralement, à la confusion des genres, la bonne réponse est-elle dans la mise au pinacle d’un masculinisme à l’américaine, conçu en salle de sport et nourri aux vidéos de coach texans ?

Face au méprisable Joe Biden, faut-il encourager un Trump autrement qu’en tant qu’il est un moindre mal, s’aveuglant sur son incapacité à traiter correctement ses équipes, à défendre une ligne cohérente – et faut-il d’ailleurs, lorsque l’on se dit souverainiste, éprouver cette fascination malsaine pour le champ de foire des élections américaines ?

Face à la propagande américaine et à sa volonté de mettre l’Europe à sa botte, faut-il se jeter dans les bras d’un autre impérialisme, chinois ou russe ? La droite française semble oublier que, pendant près d’un siècle, l’Union soviétique nous inonda de propagandes diverses (photos manipulées, assassinats politiques, mensonges sur le massacre de Katyn, mise sous influence de presque toute la gauche française pendant des décennies…) et que l’actuel Etat russe pourrait bien être l’héritier de la vieille culture de la manipulation de la période soviétique. Pourquoi faudrait-il ignorer obstinément que notre grand voisin de l’Est est aussi la patrie de la PMA et, aussi bien, un enfer pour la presse ? J’aime trop la culture russe pour fermer les yeux sur les défauts du régime de Poutine : écoutons à cet égard la nuance de fins connaisseurs comme Héléna Perroud. Nous pouvons nous permettre la nuance, nous ne sommes pas manichéens comme la gauche…

Enfin, et c’est le point qui me tient le plus à cœur, notre aveuglement sur l’état de notre environnement naturel nous met devant le plus grand des périls. Notre cause vit un tournant aussi historique que celui qu’il a connu au milieu du XIXe siècle, tandis que la majeure partie de la droite conservatrice  fermait les yeux sur les atroces conditions de vie des ouvriers, tournant le dos à ses soutiens naturels en abandonnant le peuple, lequel s’est finalement réfugié dans le socialo-communisme. N’oublions pas de fiers précurseurs comme Lamennais, Ozanam, Albert le Brun et le courant dit « paternaliste » (en fait « chrétien social ») ; mais il fallut attendre 1891 pour que l’Église comprenne, avec Rerum Novarum, le risque d’abandonner tout souci social aux marxistes. De la même manière, aujourd’hui, nous délaissons la protection de la nature, l’offrant en pâture à la gauche scientiste et productiviste alors qu’elle nous appartient. Oui, elle nous appartient : car qui transmet, préserve et conserve, sinon, justement, les Conservateurs ?

Un aveuglement majeur: mépriser le souci écologique

L’Église ne s’y est pas trompée qui sut s’emparer du sujet avec l’encyclique Laudato Si de 2015. Mais il reste que c’est la gauche que l’on entend, tandis que nous rejetons de manière incantatoire « l’écologisme » plutôt que de prendre le souci écologique par les cornes et proposer un programme environnemental courageux et nécessairement coercitif – car, oui, c’est une erreur de distinguer une écologie punitive et une écologie positive. Pas de fiscalité dissimulée, pas de mauvaise conscience : mais de la Beauté au forceps, comme on a su le proposer avec la loi littoral ou la création des parcs naturels régionaux dont personne aujourd’hui ne se plaint. Et qu’on en finisse avec les derniers climato-sceptiques : j’ai visité cette année une trentaine de fermes, du conventionnel au bio, du petit éleveur au grand céréalier, et pas un seul de ces contemplateurs de la nature que sont les paysans ne nie le bouleversement climatique en cours. Comparons nos photos de Printemps sur plusieurs années, remémorons-nous les dates de semis et de récoltes dans nos campagnes, oublions les experts du GIEC aussi bien que ceux qui le critiquent : j’en appelle au bon sens, ainsi qu’à nos simples sens. Vole-t-il autant d’insectes du ciel que dans notre enfance quand nous laissions la lumière allumée un soir d’été ? Les chants d’oiseaux sont-ils aussi variés quand vous ouvrez vos volets à l’aube, un matin de mai ? Non. Si vous aimez la Création, vous sentez comme elle souffre. Vous sentez comme il est insuffisant de répondre que Greta est manipulée, que les ours polaires prospèrent ou que le CO2 est bon pour les plantes. Vous sentez comme il est mesquin de dire que la France représente une part infime de la pollution mondiale, car nous voulons que la France reste le plus beau pays du monde et que nous sommes prêts, comme nos aïeux qui ont façonné cette terre l’étaient, à tous les efforts pour que notre pays garde une nature diverse et rayonnante.

Quand la sécheresse estivale devient une habitude et que les nappes phréatiques se réduisent comme peau de chagrin, se mentir sur le changement climatique est une faute grave. Il faut le regarder en face, car, d’origine anthropique ou non, il nous soumettra à des défis colossaux, comme il l’a déjà fait à plusieurs civilisations dans le passé. Mode de culture, mode de vie, démographie, habitat, consommation, tout sera modifié dans les années qui viennent : ne soyons pas à la remorque de la gauche une fois encore !

L’exemple de Péguy et Bernanos

Il y a d’autres moyens de sortir de l’humiliation où nous plonge l’abaissement de la France que cette petite monnaie, ces pièces jaunes de la division et du mensonge. Il y a la littérature qui doit rester notre gouvernail, la littérature emplie d’espérance. Il y a Péguy dont on marmotte inlassablement le mantra à droite mais que l’on n’applique jamais à
soi-même : «Il faut dire ce que l’on voit. Surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit». Imposons-nous cette sentence avant de la gicler sentencieusement sur nos adversaires à gros mouvements de goupillon.

Et puis il y a Bernanos, autre topos du conservatisme : toujours cité, rarement lu, jamais imité. Suivons enfin le Bernanos du Scandale de la Vérité (1939), celui qui fit gronder de rage son propre camp, celui qui écrasa les petits arrangements de ses propres soutiens, celui qui pratiqua la correction fraternelle à laquelle nous sommes tous appelés. Pour la raison la plus simple : on ne fondera rien de bon sur des mensonges. Notre cause vaut mieux que les mensonges grossiers, qui ne sont au fond que les échos des cris d’agonie d’une gauche moribonde. Parce que le pouvoir est enfin proche, nous devons être plus exacts, droits et sérieux que jamais.

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