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Théorie des jeux et 4e Guerre du Golfe : pourquoi l’aspect psychologique nous amène à être pessimiste quant aux prolongements de ce conflit

Par Antoine Egret, officier de l’Armée de Terre, historien

Lorsque j’étais en école d’officier, nous avions eu un petit cours d’économie sur la théorie des jeux et l’expérience du billet de 1$ mis aux enchères, pour nous expliquer le poids du facteur psychologique dans la conduite de la guerre. En théorie, si chacun des joueurs adoptait un comportement strictement rationnel, le jeu s’arrêterait toujours au moment où les mises atteignent le montant de la valeur du billet. Or, l’expérience humaine inventée par l’économiste Martin Shubik dans les années 1970, montre que la plupart du temps, les enchères se poursuivent, le deuxième enchérisseur perdant toujours plus que le plus offrant et essayant donc toujours de devenir le plus offrant. Le paradoxe est donc qu’une suite de choix rationnels pour les participants aboutit à une décision finale irrationnelle, puisque chaque joueur finit par payer une somme plus élevée que la valeur de 1$. 

Je regarde l’actualité et, la situation que nous sommes en train de vivre me fait repenser à ce dilemme psychologique qui amène l’humain à continuer à jouer ou à combattre, alors que d’un point de vue mathématique et rationnel, tout devrait l’enjoindre à arrêter. Cela fait deux semaines déjà que la guerre a débuté et j’ai eu l’occasion de discuter de tout cela avec de nombreux chercheurs civils et des militaires. Or, je n’ai encore jamais rencontré un seul militaire, tout grade confondu, ou historien, qui ait été capable de me démontrer une issue favorable pour les USA et, par conséquent, pour nous-mêmes car nous en paierons la facture, que nous le voulions ou non, que ce soit du fait des conséquences géopolitiques (abaissement de la puissance occidentale), économiques (crise énergétique) et politiques. Le plus souvent, lorsque la conversation se termine, même avec un interlocuteur qui admet que ça ne se passera pas bien (ni dans les semaines à venir avec une opération amphibie improvisée ou une invasion à grande échelle de l’Iran dans quelques mois), il finit malgré tout par conclure : « Oui, mais le régime doit tomber« . J’ai beau répondre :  » Comment ? On ne peut pas, ou du moins les conséquences seront pires que de les laisser en vie« . Rien n’y fait, car l’émotionnel l’emporte. La facteur psychologique est parfois indépassable en histoire, sans quoi on ne se serait pas obstiné au Vietnam par exemple et les Allemands n’auraient pas cru en leur Wunderwaffen à un moment où il était impossible de renverser la situation.

Nous sommes à un moment où les Américains peuvent encore arrêter la partie. Ils perdront leur mise et un peu plus, mais ils peuvent sauver les meubles. D’un point de vue militaire, hormis des stocks amoindris, ils ont eu des pertes acceptables, quelques bases endommagées, quelques pertes collatérales comme des F15 mais rien d’irréparable. Il y a un discrédit international certes, car l’ensemble du système d’alliance est fragilisé, les Coréens ont été amputés de leurs systèmes THAAD anti-aériens, les Ukrainiens sont affaiblis indirectement, les Russes sont renforcés, etc., mais cela peut se rattraper ultérieurement.

Oui mais voilà, psychologiquement c’est inacceptable, car l’orgueil est plus fortNous avons méprisé et nous continuons de sous-estimer l’ennemi et seul un véritable choc psychologique peut nous ramener à la raison. C’est un fait assez étonnant que de constater que l’on pointe constamment le côté irrationnel et fanatique d’un Iran qui a juré et écrit dans sa constitution qu’il devait rayer Israël de la carte, et de ne jamais se poser la question de notre propre irrationalité. Les USA sont dans l’hubris et entretiennent un complexe de supériorité qui les aveugle. Soyons indulgents envers eux, nous avons connu cela quand nous étions au sommet du monde. Louis XIV a payé cher les péchés d’orgueil du début de sa jeunesse et passa les deux dernières décennies de son règne à les réparer.

Toutes les phases de cette guerre reposent sur cet aspect psychologique :

Phase 1 : Trump croit qu’il va faire plier l’Iran rien qu’en concentrant une force aéronavale considérable autour du Golfe. Erreur. Les manifestations (pas totalement spontanées) ont été réprimées et contenues, les leaders massacrés ou emprisonnés. Il faudrait donc rationnellement tourner la page sur ce levier (mais non). Les Iraniens proposent aux USA des ouvertures intéressantes, comme le déplacement du stock d’uranium enrichi vers la Russie, mais surtout une participation à la production pétrolière de l’Iran, ce qui pourtant correspond exactement au style Trump : c’est ce qu’il a essayé de jouer avec les Ukrainiens et au Groenland. Offre impossible à refuser en théorie, qui aurait permis sans coup férir de retourner l’Iran contre la Chine.

Oui mais voilà, les Iraniens sont des êtres démoniaques, on ne peut pas leur faire confiance, c’est comme ces saletés de Russes qui mangent leurs enfants. Ces gens-là ne sont pas comme nous. Il faut les éradiquer. L’irrationnel l’emporte sur le rationnel. Ce sera UNCONDITIONNAL SURRENDER ! As usual… Si Twitter avait existé durant les guerres puniques, Caton l’ancien aurait probablement finit chacun de ses threads par « CARTHAGO DELENDA EST ».

Phase 2 : Les alliés tentent de rejouer le Venezuela, mais cette fois-ci, en troquant le scalpel pour un gros marteau. L’histoire nous dira si Trump s’est laissé convaincre ou non par Israël que l’assassinat du guide suprême suffirait à faire tomber le régime. En tout cas, il est impossible que le Mossad n’ait pas eu connaissance de la structure interne décentralisée et de tous les mécanismes de survie que les Iraniens avaient préparés pour y faire face. L’Iran est infiltré de toute part par ses agents, et la connaissance de l’organisation d’un régime est le B.A. BA du Renseignement. La CIA ne pouvait pas ne pas le savoir également. La stratégie du chaos est nécessairement prise en compte dans la planification d’Israël, mais nous y reviendrons. Le problème, c’est que le chaos est une option acceptable pour Israël, mais pas pour les USA et c’est un autre point indicible qu’il faut bien aborder, car c’est ici que les intérêts des USA et d’Israel divergent. Israël a besoin d’un régime iranien sous sanctions ou éclaté, qui ne puisse faire entrave à sa domination régionale, tandis que Trump a besoin d’un Iran stable pour prouver à son opinion publique qu’il est capable de régler ces situations géopolitiques régionales différemment des échecs de la politique NEOCON des années 90 – 2000 (Irak, Libye, Afghanistan) et garder son crédit d’empire mondial auprès de ses « clients » sur la scène internationale.

L’option force brute est donc gagnant-gagnant pour Netanyahou: soit le régime change et la menace existentielle affichée disparait, soit l’Iran éclate en guerre civile et le seul pays disposant d’un réel potentiel de développement régional pouvant lui faire de l’ombre est neutralisé. Alors que, pour Trump, l’équation n’est pas rationnelle, elle est très risquée : soit le régime tombe du fait des frappes de décapitation et c’est une grande victoire, soit c’est un échec à digérer. Irrationnel donc, mais pas totalement, soyons indulgents, il était possible d’espérer que le régime tombe par quelques coups extérieurs.

Phase 3 : bascule sur une guerre des 12 jours bis (mais en tapant plus fort !). Après l’échec de la décapitation, les USA poursuivent assez logiquement sur une phase qui ressemble à celle des 12 jours en apparence, mais dans les faits, les objectifs sont différents, car les installations nucléaires, dont la destruction justifiait la guerre de juin ont déjà été endommagées, et il n’y a pas grand-chose à faire de plus. Les bombes GBU 57 ne feront guère plus sur les sites enterrés les plus profondément, d’ailleurs, ils ne sont pas ciblés. La supériorité aérienne est obtenue assez rapidement, comme en juin et Pete Hegseth nous fait une démonstration théâtrale lors de l’un de ses points presse, pour nous expliquer la toute-puissance de l’arme aérienne, afin que l’on prenne bien conscience du fait que les Iraniens n’ont aucune chance. Les historiens militaires haussent les sourcils, mais peu importe. Ce qui compte, c’est l’émotion.

La priorité est donc donnée à la neutralisation des lanceurs de missiles balistiques afin de priver l’Iran de sa capacité principale de nuisance et de réplique, ainsi que sur les centres de commandements, pour désorganiser l’armée et provoquer la fameuse chute du régime. Dans les premiers jours de cette phase, le nombre de tirs de missiles iraniens chute assez rapidement et certains y voient un signe de l’efficacité de la stratégie en place. Des analystes soulèvent pourtant immédiatement l’idée que l’Iran n’a pas intérêt à dévoiler ses lanceurs d’un coup, qui deviennent immédiatement des cibles pour l’aviation ennemie et que, par ailleurs, il est fort probable qu’ils aient pu dissimuler un nombre de silos importants durant toutes ces années. Pourtant le régime ne tombe pas. Nous sommes arrivés au-delà de la durée de la guerre précédente et aucun signe rationnel ne montre un ébranlement du régime. Or les stocks s’épuisent, et cette phase ne pourra durer éternellement sans prolongement par une attaque au sol, mais comme pour l’en conjurer, les forces spéciales remplacent les en guide de solution magique. On évoque tantôt des commandos israéliens qui iraient faire tomber le régime directement à Téhéran, ou bien des Marines qui prendraient par magie la rive Nord du détroit d’Ormuz et débloquer la situation. L’occident est dans une phase de déni. Désormais c’est l’Iran qui a les cartes en main, le temps joue pour eux.

L’espoir de voir les capacités de ripostes balistiques iraniennes s’est évanoui, le régime tient, la population ne bouge pas, les proxys iraniens sont affaiblis mais repousseront, l’enrichissement reprendra. Aucun des objectifs stratégiques affichés n’a été atteint. L’Iran a gagné toutes ces phases, c’est un fait.

Phase 4 : la paix ou la fuite en avant.

La rationalité d’un monde westphalien imposerait un traité de paix en conséquence. Oui mais voilà, ils sont le mal absolu, ils représentent une menace existentielle. Soit, alors ce sera la guerre totale. Nous sommes donc à la croisée des chemins avant une phase 4, qui pourrait être diplomatique ou militaire, mais qui, je le crains, sera une fuite en avant, car il sera difficile psychologiquement à Trump de perdre son billet de 1$.

De manière hâtive, ce dernier annonce que le détroit d’Ormuz sera libéré et la circulation rétablie dans le golfe, mais en a-t-il réellement les moyens ? Le sait-il lui-même au moment où il prend la parole ? La guerre des tankers (1980-88) ne pourra pas être rejouée telle qu’elle. Les moyens de l’Iran ne sont plus du tous les mêmes. En pure théorie, l’Amérique en a les moyens techniques, mais est-elle prête à en payer le prix ? Si un destroyer finit au fond de l’eau, le jeu en aura-t-il vraiment valu la chandelle ? Comment ne pas surenchérir ?

Les experts parlent et annoncent qu’une prise de contrôle de la rive nord du détroit ainsi que de l’île de Quesm (entre autres), est indispensable au contrôle de la navigation. Et une fois ces objectifs atteints, il resterait encore à l’Iran la capacité de couler des tankers ou des escorteurs américains via le reliquat de leur flotte de drones marins et sous-marins, ainsi que des drones aériens. Il faudrait donc également, pour réussir un contrôle complet du golfe, s’emparer d’une bande de terre (> 50km ?) jusqu’à l’Irak et sécuriser le trafic.

Or, rien de tout cela n’a été anticipé et planifié. Tous les ingrédients de l’échec semblent réunis.

Vendredi 13 mars, nous apprenons via le Wall Street Journal, que Pete Hegseth a approuvé une demande de l’U.S. Central Command d’un renfort d’éléments amphibies, plusieurs navires de guerre dont 5,000 Marines. Les réseaux s’enflamment et en déduisent une volonté de conquête, soit de l’ile de Kharg, soit de Qesm et Bandar Abbas.

Cinq mille hommes, cela paraît peu pour une opération d’une telle ampleur. Est-ce vraiment l’idée ? Espérons que non. Si tant est qu’elle puisse réussir, ce serait du pain béni pour le régime, qui disposerait d’un abcès de fixation parfait pour infliger des pertes par attrition aux Américains. Cette tête de pont, encagée par les montagnes, représentera une cible de choix pour les missiles iraniens ! Outre les pertes qui risquent d’être importantes durant sa conquête, elle devra être alimentée constamment en renforts.

Une contre-attaque terrestre en bonne et due forme de l’armée iranienne serait peu probable, car la supériorité aérienne et navale US ne le permettrait pas, mais le harcèlement serait permanent. Les montagnes et la ville de Bandar Abbas fourniront des bases de départ parfaites pour la guérilla, tandis que les missiles pourront frapper avec précision des cibles fixes (les bateaux sont plus difficiles à toucher).

En tous les cas, qu’on le veuille ou non, il s’agirait du début de l’invasion de l’Iran, car une fois le pied posé, l’engrenage s’enclenche et personne ne sait si l’on pourra en partir, car une fois sur la rive nord, si le régime tient et que la menace continue, il faudra faire le choix entre rester sans durée déterminée, ou entreprendre une conquête totale de l’Iran qui pendant ce temps bien sûr, va se ruer vers la bombe. La rhétorique de la menace existentielle va donc croitre dans le même temps et peser de tout son poids psychologique.

Certains analystes qui ne veulent pas se départir de leur optimisme, arguent du fait que l’on n’est jamais totalement prêt pour une guerre et que parfois, on peut la gagner même sans l’avoir anticipée, la preuve : nous nous sommes adaptés en 14 ! Certes oui, mais il y a une différence majeure entre subir une agression sans y être préparé et débuter une invasion de grande ampleur par du bricolage et sans stratégie claire. Dans ce genre de cas de figure, c’est toujours le défenseur qui a l’avantage.

Mais soyons optimistes, imaginons qu’une force US ou multinationale finisse au bout de plusieurs mois à débarquer, franchir les montagnes, et aborder Téhéran. Pensez-vous réellement que le régime se rendra ? Il ne s’agit pas de l’Irak baasiste, laïc de Saddam Hussein, calqué sur nos modèles occidentaux. Le régime iranien ne cherchera même pas la confrontation directe, il a déjà misé sur la guerre asymétrique. Et si, par chance, le régime perd le contrôle, ce sera l’éclatement régional et la guerre civile. Les USA se retrouveront avec un plus grand guêpier encore que l’Irak, dans un pays de deux fois la France et 90 millions d’habitants.Quel est le but ? Quelle est la finalité rationnelle à tout cela ? Expliquez-moi la raison. Je cherche mais je ne trouve pas. Ah si pardon, ils sont méchants !

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