Par Francis Jubert
La France se rêve en puissance normative. Elle proclame une souveraineté numérique ambitieuse, multiplie les labels de confiance, défend un « cloud souverain », veut inspirer l’Europe en matière de cybersécurité, d’intelligence artificielle, de protection des données et d’autonomie stratégique. À Paris comme à Bruxelles, les discours se veulent stratégiques : indépendance, résilience, préférence européenne, maîtrise des infrastructures critiques.
Mais une question simple devrait précéder toutes ces proclamations : peut-on imposer une souveraineté quand on n’en possède plus les bases productives, humaines et technologiques ?
À force de vouloir normer avant de produire, la France construit une souveraineté de papier, là où elle aurait besoin d’une souveraineté de puissance. Le paradoxe est cruel : nous voulons contraindre les autres alors même que notre propre base économique, éducative et technologique s’érode.
Productivité : la condition oubliée de la souveraineté
On parle peu de productivité dans les débats sur la souveraineté. Pourtant la formule est simple : une souveraineté sans productivité n’est qu’un slogan administratif.
Depuis plusieurs années, le PIB par habitant français est inférieur à la moyenne européenne. Ce décrochage est inédit pour un pays qui figurait parmi les moteurs du continent. Il signifie moins d’investissement, moins de capacité de financement, moins d’effort possible pour la recherche, l’industrie, la défense ou le numérique.
À cela s’ajoute une réalité plus structurelle : les Français travaillent moins sur l’ensemble d’une vie que leurs partenaires. Entrée tardive dans l’emploi, ruptures de carrière, sortie précoce : la quantité de travail mobilisable se réduit, alors même que la compétition technologique mondiale s’intensifie.
Mais le cœur du problème est ailleurs : la productivité par tête stagne, voire recule. Or toute politique d’IA, de cloud, de cybersécurité ou de réindustrialisation suppose une création de richesse préalable. On ne finance pas la souveraineté avec des circulaires, mais avec de la valeur ajoutée.
L’école, racine du décrochage technologique
La souveraineté commence bien avant les data centers : elle commence dans la salle de classe. Or la France glisse dangereusement dans les classements internationaux. Les enquêtes PISA montrent une baisse du niveau moyen, une fragilisation en mathématiques et sciences, une perte de rigueur abstraite pourtant indispensable aux technologies avancées.
On ne bâtit pas une puissance numérique avec une génération à qui l’on enseigne davantage l’obéissance procédurale que la discipline de l’effort, davantage l’expression que la rigueur logique. Le discours sur la « start-up nation » masque une contradiction simple : sans capital humain solide, la souveraineté technologique devient impossible.
Mais le paradoxe français est plus profond encore.
La France continue de produire une élite scientifique de très haut niveau. Polytechnique, Centrale, Mines-Télécom, ENS, nos écoles d’ingénieurs et de mathématiques appliquées restent parmi les meilleures du monde. En algorithmique, en physique, en informatique théorique, nos étudiants n’ont rien à envier à leurs homologues américains ou asiatiques.
Or cette excellence devient de plus en plus une richesse exportée.
Dès leurs études, beaucoup découvrent, lors de stages ou de séjours à l’étranger, la réalité des écosystèmes technologiques mondiaux : abondance de capital, vitesse d’exécution, reconnaissance du talent, culture du risque. Ils y trouvent surtout des « compensation packages » sans commune mesure avec ce que peuvent offrir les employeurs français, contraints par la fiscalité, la rigidité sociale et une faible culture de la prise de risque salariale ou actionnariale.
La conséquence est stratégique : la France finance la formation de ses ingénieurs, de ses chercheurs, de ses data scientists, puis voit partir sa matière grise vers les centres de puissance technologique étrangers. Nous subventionnons indirectement la compétitivité des autres. Or il n’y a pas de souveraineté numérique sans souveraineté sur les talents.
Le péché originel : l’abandon technologique français
Contrairement à une idée reçue, la France ne partait pas de rien. Dans les années 1960-1970, elle possédait un véritable écosystème technologique.
Le Plan Calcul, lancé en 1966, visait à doter le pays d’une industrie informatique autonome face à IBM. Il s’appuyait sur la CII, Bull, et un tissu de sociétés de services puissantes : CGI, SLIGOS, GFI, GSI, SEMA, SPI. La France n’était pas condamnée à devenir cliente ; elle pouvait être productrice de systèmes.
Mais ce colbertisme technologique fut rapidement affaibli. Arbitrages budgétaires, fascination pour l’ouverture sans réciprocité, absence de vision industrielle de long terme : là où les États-Unis associaient défense, universités, capital-risque et industrie, la France dissociait stratégie et économie.
L’exemple de SPI, filiale de Pechiney-Ugine-Kuhlmann rachetée par l’américain EDS, n’est pas un accident. Ce fut un mouvement général. Bull a été fragilisé. La CII dissoute. Thomson et Alcatel désossés. Les capacités télécoms, réseaux, composants, couches basses du numérique ont été progressivement abandonnées.
Même Atos, longtemps présenté comme un champion, s’est davantage orienté vers une logique d’intégrateur que de maître d’œuvre technologique. L’entreprise est en passe de finir à la découpe.
La France a ainsi fait un choix implicite : croire que la technologie serait toujours disponible sur étagère, que la dépendance n’aurait pas de coût politique. Or la technologie est devenue un champ de bataille.
IA, semi-conducteurs, quantique, cloud : souveraineté sur fondations étrangères
Dans l’intelligence artificielle, la valeur ne réside pas seulement dans l’algorithme, mais dans toute la chaîne : données, calcul intensif, GPU, réseaux, cloud, formation scientifique. Or la France dépend largement de briques américaines ou asiatiques.
Même constat pour les semi-conducteurs. Sans maîtrise des puces avancées, toute politique d’IA, de défense ou de cybersécurité devient dépendante. On peut réglementer l’IA, mais on ne la contrôle pas sans contrôler ses processeurs.
Le quantique illustre la même tension : excellence académique, mais fragilité industrielle. Sans commande publique stratégique, la recherche nourrit les autres.
Quant au cloud dit « souverain », il repose encore sur des couches physiques et logicielles majoritairement non françaises : processeurs, plateformes de virtualisation (hyperviseurs), systèmes d’exploitation, orchestration (automatisation des pipelines de données), firmwares. Nous voulons bâtir la souveraineté sur des fondations que nous ne possédons plus.
De la BITD à l’industrie stratégique de la donnée
Dans un article précédent consacré à la BITD française, nous montrions que l’armement constitue l’un des rares secteurs où la France est restée véritablement souveraine : aviation de combat, dissuasion, missiles, électronique de défense, systèmes navals. La France y a préservé des filières complètes, une commande publique structurante et une continuité industrielle.
La leçon est claire : la souveraineté ne survit que là où l’État pense en stratège et non en simple régulateur.
Ce qui vaut pour la BITD vaut désormais pour son équivalent numérique : l’industrie stratégique de la donnée. La donnée n’est plus un flux neutre ; elle est devenue un actif de puissance industrielle, militaire et politique. Elle conditionne l’IA, la cyberdéfense, la supériorité opérationnelle, la productivité future et la capacité de décision.
Dans la BITD, la supériorité vient de la maîtrise complète de la chaîne. Dans l’industrie stratégique de la donnée, c’est la même logique : collecter, stocker, traiter, entraîner, projeter dans des systèmes opérationnels civils et militaires.
Sans infrastructures souveraines, sans champions industriels, sans marchés captifs organisés par la commande publique, la donnée française nourrit surtout des écosystèmes qui ne sont pas les nôtres.
Le paradoxe est saisissant : nous acceptons dans le numérique ce que nous refuserions catégoriquement dans la défense. Personne n’imaginerait confier la dissuasion ou les systèmes de combat à des acteurs extra-européens. Pourtant, nous confions l’exploitation de nos données stratégiques à des plateformes étrangères.
Quand l’État proclame la souveraineté mais achète la dépendance
La contradiction devient plus grave encore lorsque l’on observe la pratique de l’État. Les pouvoirs publics disent une chose et font souvent l’inverse.
En matière de santé numérique, alors que la France affirme vouloir structurer une filière souveraine, elle mobilise largement les infrastructures Azure de Microsoft pour héberger des données sensibles. Autrement dit, au moment même où l’on parle d’indépendance, on confie le cœur informationnel de la politique de santé publique à un acteur soumis au droit extraterritorial américain.
Même logique dans la défense et le renseignement, avec le recours à Palantir, pour l’exploitation massive de données. L’efficacité immédiate sert d’argument, mais l’on oublie qu’une dépendance logicielle est une dépendance politique surtout quand on sait que le géant de la « big data » a été cofondé par Peter Thiel, un soutien revendiqué de Donald Trump, et initialement financé par la branche capital-risque de la CIA.
La commande publique est pourtant le levier principal de toute souveraineté numérique. À force de choisir l’outil immédiatement disponible plutôt que la construction patiente d’une capacité nationale, la France finance l’infrastructure de sa propre dépendance.
Normer ce que l’on ne produit plus : le piège français
La France aime la norme. Elle croit parfois que la puissance découle du droit. Elle confond souveraineté et conformité.
Le label SecNumCloud illustre ce paradoxe. Pensé pour garantir un haut niveau de sécurité, il tend parfois à aller plus loin que l’esprit même du Cybersecurity Act européen, en empilant des exigences qui, à terme, restreignent l’offre, freinent l’innovation et découragent l’émergence d’acteurs européens compétitifs.
À vouloir être plus royaliste que le roi, la France transforme la souveraineté en barrière intérieure. Elle protège juridiquement, mais affaiblit économiquement. La souveraineté n’est pas un label : c’est une capacité d’exécution.
Or une capacité ne naît ni des circulaires ni des certifications. Elle naît d’hommes, de choix, de filières, d’une volonté de puissance assumée.
C’est là que se joue le véritable enjeu : non dans la prolifération des normes, mais dans l’émergence d’une doctrine industrielle et technologique.
Le sursaut est possible, mais la voie est étroite
Dans le paysage français, rares sont les personnalités qui conjuguent à la fois expérience industrielle, vision stratégique et capacité d’influence sur les politiques publiques. Trois d’entre elles font aujourd’hui autorité et convergent sur un même diagnostic.
- Gilles Babinet, entrepreneur du numérique et ancien Digital Champion de la France auprès de la Commission européenne, observe depuis des années les transformations profondes de l’écosystème technologique.
- Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor, incarne l’expérience d’un grand patron confronté à la mondialisation réelle des chaînes de valeur et de l’innovation.
- Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, se situe au cœur du financement de l’économie productive et de la structuration de ses champions.
Ils ne parlent pas en observateurs extérieurs, mais depuis le cœur même des chaînes de valeur, de l’innovation et de la décision économique. Et ils convergent sur un point essentiel : un sursaut est possible, mais la voie est étroite. La souveraineté n’est pas un slogan, c’est une discipline.
Xavier Fontanet rappelle que la France confond trop souvent intelligence normative et efficacité industrielle. La souveraineté n’est pas affaire de labels, mais de chaînes de valeur, de continuité technologique et de marchés structurés.
Gilles Babinet souligne que la part du cloud européen reste faible. Elle pourrait progresser vers 40 % à l’horizon 2030, mais à condition de reprendre la maîtrise des couches basses : processeurs, GPU, architectures de calcul, et surtout d’accepter le temps long — vingt ans de volontarisme — en pariant sur la photonique, le quantique et de nouvelles architectures.
Nicolas Dufourcq politise enfin la question. Face aux dominations américaine et chinoise, il appelle à un patriotisme économique européen et à un véritable réarmement productif. L’énergie entrepreneuriale existe, dit-il, mais l’architecture de l’écosystème doit être transformée : financement long, commande publique stratégique, cohérence industrielle, préférence technologique assumée.
Colbertisme numérique ou souveraineté incantatoire
Le colbertisme historique n’empilait pas des normes : il organisait la production, protégeait les actifs stratégiques, structurait des filières complètes.
Un colbertisme numérique moderne supposerait une préférence européenne fondée sur la réciprocité, une commande publique orientée vers l’innovation nationale, une protection des technologies critiques, un lien fort entre défense, industrie, universités et capital, un État stratège, non bureaucratique.
Or la France régule avant de produire, moralise avant de conquérir. À vouloir imposer aux autres des normes que nous ne sommes plus capables d’assumer industriellement, nous transformons la souveraineté en instrument d’auto-blocage.
Conclusion : redevenir puissants avant d’être prescripteurs
La France aime se penser comme architecte des règles européennes. Mais la souveraineté ne commence pas dans les règlements ; elle commence dans la capacité à produire, former, travailler, innover et risquer.
À vouloir être souverains avant d’être puissants, nous risquons de devenir normatifs sans être crédibles, exigeants sans être armés, ambitieux sans être compétitifs.
Le cloud, l’IA, l’industrie stratégique de la donnée, les semi-conducteurs et le quantique ne seront jamais que des mirages si la France ne retrouve pas d’abord ce qui fonde toute souveraineté réelle : une nation productive, instruite, industrielle et conquérante.
La souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit. Et elle se mérite.

