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Reconquérir notre souveraineté agricole

Par Francis Jubert

A propos de Thierry Boutet, Refonder notre politique agricole, Presses de la Délivrance / GT Éditions, 4e opuscule de la Collection France 2027 (en partenariat avec Amitié Politique), février 2026.

À l’heure où le Salon de l’Agriculture ouvre ses portes dans un climat de colère sourde, où les négociations avec le Mercosur menacent d’entamer davantage encore notre autonomie protéique, et où le gouvernement admet, chiffres à l’appui, l’érosion de notre souveraineté alimentaire – déficit chronique en fruits et légumes (4 à 5 milliards d’euros), en volailles (1,5 milliard), en protéines végétales (2,5 milliards) –, Thierry Boutet publie le quatrième opuscule de la collection France 2027, soutenue par le Think tank Amitié Politique.

Ce court ouvrage incisif, qui s’inscrit dans le sillage de L’eugénisme qui vientParoles interdites – Les habits neufs de la censure et Si vis pacem – rebâtir la puissance militaire française, refuse à la fois le catastrophisme stérile et le bricolage technocratique. Il trace les linéaments d’une doctrine réaliste de la puissance agricole. L’agriculture, rappelle l’auteur, n’est « pas un secteur comme les autres » : elle constitue un « bien commun stratégique », pilier de notre identité territoriale et condition matérielle de notre indépendance.

Une radiographie impitoyable de la crise

Thierry Boutet pose d’emblée un diagnostic sans complaisance. La France, jadis première puissance agricole d’Europe et deuxième exportatrice mondiale, voit son solde commercial – hors vins et spiritueux – basculer dans le rouge. Nourrir 68 millions d’habitants suppose désormais un recours massif aux importations. L’effondrement démographique du monde paysan (de 2 millions d’actifs en 1950 à environ 400 000 aujourd’hui), l’endettement croissant des exploitations, la volatilité des cours mondiaux, la flambée des intrants – les engrais azotés multipliés par deux ou trois entre 2020 et 2022 – composent un tableau alarmant.

L’auteur convoque Michel Houellebecq et son roman Sérotonine pour évoquer ce « plan social secret » des campagnes où, selon la MSA, deux agriculteurs se suicident chaque jour. Mais il ne cède ni à la complainte ni à la posture compassionnelle : il identifie les responsabilités structurelles, à commencer par la mondialisation prématurée induite par les réformes successives de la Politique agricole commune.

La réforme MacSharry de 1992 marque un tournant décisif : réduction drastique des mécanismes de soutien par les prix, abandon progressif des garanties illimitées, mise en place du « découplage » des aides. Désormais, les soutiens sont versés indépendamment des volumes produits. Les ajustements de 1999, 2003 et 2008 achèvent d’aligner les prix européens sur des marchés mondiaux hautement volatils, exposant brutalement les exploitations aux crises successives : blé en 1996, flambée des matières premières en 2007-2008, effondrement laitier en 2009.

Ce basculement, censé stimuler la compétitivité, a surtout transféré le risque vers l’amont et consolidé la puissance des géants du trading, tels Cargill et Archer Daniels Midland (ADM). À cette fragilisation s’ajoutent l’asymétrie des chaînes de valeur – 7 % du prix final pour le producteur, 6 à 8 % pour le lait –, la complexité administrative (jusqu’à 20 % du temps de travail absorbé par la paperasse) et la dépendance à des importations stratégiques.

Le malaise paysan est autant symbolique qu’économique. Notre société exige qualité, traçabilité, normes environnementales accrues, sans consentir à en assumer le coût réel. Elle stigmatise volontiers les agriculteurs comme pollueurs alors même que l’usage des substances actives phytosanitaires a chuté de 57 % en vingt ans. Thierry Boutet refuse ce faux dilemme entre productivisme diabolisé et décroissance idéologique : la souveraineté alimentaire commande une production forte, technologiquement avancée, économiquement viable et socialement respectée.

Dix leviers pour une stratégie cohérente

L’originalité de l’opuscule tient à son architecture : dix leviers complémentaires qui dessinent une politique cohérente plutôt qu’un catalogue de mesures éparses.

Premier axe : rééquilibrer la chaîne de valeur et sécuriser les revenus. Les lois EGalim 1 (2018) et 2 (2021) ont introduit davantage de transparence et encouragé la contractualisation pluriannuelle, mais elles se heurtent au pouvoir des centrales d’achat transnationales. L’auteur propose des prix planchers couvrant les coûts réels de production, l’extension de la contractualisation obligatoire (fruits et légumes, porc, volaille) et la mise en place d’une assurance multirisque mutualisée, inspirée des modèles américain ou espagnol, afin d’absorber les chocs climatiques et la volatilité des cours.

Deuxième axe : reconstruire des filières solides. Les coopératives – 118 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 75 % des agriculteurs adhérents – doivent être réformées pour gagner en proximité et en transparence. Il s’agit également de relocaliser les outils de transformation : le paradoxe de légumes exportés bruts vers la Belgique avant d’être réimportés surgelés illustre l’absurdité d’une chaîne de valeur éclatée. La gestion de l’eau constitue un autre enjeu stratégique : stockage hivernal encadré, irrigation pertinente – alors que seulement 7 % des surfaces sont irriguées en France – et adaptation aux aléas climatiques.

Troisième axe : innover sans punir. Réduire les intrants « par l’intelligence » : agriculture de précision, outils d’aide à la décision, données satellitaires, variétés résistantes, biocontrôle, robotique. Moderniser la PAC pour alléger la bureaucratie et renforcer la subsidiarité. Prioriser les protéines végétales, les fruits et légumes, l’élevage herbager. Et, surtout, revaloriser le métier : transmission, image sociale, vitalité des territoires ruraux.

L’annexe consacrée au Mercosur frappe par sa lucidité. Les contingents annoncés – 99 000 tonnes de bœuf, 180 000 tonnes de volaille – exposent nos filières à un dumping environnemental et social manifeste. Les « clauses miroirs », si souvent invoquées, apparaissent politiquement inapplicables. Thierry Boutet conclut à un « oui sous conditions très strictes », dont il souligne le caractère aujourd’hui largement illusoire : en l’état, l’accord menacerait notre résilience sans bénéfice stratégique avéré.

Une doctrine conservatrice de reconquête

Dans la continuité des trois premiers opuscules – disséquant l’eugénisme soft, la censure masquée et la déliquescence militaire –, Thierry Boutet déploie la même méthode : diagnostic froid des failles structurelles, articulation de leviers opérationnels, refus résolu du déclinisme. Loin d’opposer écologie et production, il les réconcilie dans une vision d’inspiration gaullienne où l’agriculture devient socle stratégique de souveraineté : rentabilité digne, transmission générationnelle, dignité du métier au service de la nation.

Comme ses prédécesseurs, cet opuscule ne se contente pas d’éclairer : il interpelle. Il s’achève par un questionnaire incisif de trente questions adressées aux responsables des grands partis de droite. Réforme des coopératives ou contractualisation obligatoire ? Nouvelles techniques génomiques ou stockage hivernal de l’eau ? Accords commerciaux, modèles assurantiels, droits de douane sur les vins et spiritueux : à chaque fois, l’auteur oblige à quitter les généralités pour formuler des engagements précis à l’horizon 2027.À l’heure où la France importe pour se nourrir, où le Salon de l’Agriculture cristallise des colères légitimes, cet opuscule sonne comme un appel à la reconquête lucide. Face à une crise structurelle, Thierry Boutet propose un « pacte agricole et alimentaire durable » : faire de l’agriculture non plus une variable d’ajustement de la mondialisation, mais un levier assumé de prospérité, de cohésion territoriale et d’indépendance stratégique.

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