Par Francis Jubert
La dette publique française a franchi le cap des 3 400 milliards d’euros : elle s’établit selon les chiffres de l’Insee à 3 416,3 Md€ à la fin du deuxième trimestre 2025. C’est un montant si important qu’il en devient presque irréel. Le grand mérite de Philippine Robert, journaliste économique au Point et spécialiste de ce sujet, est précisément de lui rendre son poids concret et sa portée politique. Dans cet ouvrage, elle mène une enquête claire, vivante et pédagogique, qui montre comment l’endettement s’est imposé au cœur de notre vie publique et constitue désormais un révélateur des fragilités de notre démocratie.
Dès les premières pages, l’auteur refuse les postures convenues : « La dette publique, fondamentalement, ce n’est ni bon ni mauvais. » Encore faut-il en saisir les mécanismes. Philippine Robert excelle dans cet exercice, en décodant des réalités souvent réduites à des formules techniques: le déficit annuel, qui nourrit inexorablement la dette globale ; le rôle des marchés financiers dont la confiance se mesure quotidiennement aux taux exigés pour nos emprunts ; le poids des agences de notation, dont les évaluations peuvent dégrader la crédibilité de notre pays et renchérir le prix auquel il emprunte ; et enfin le service de la dette, devenu la première dépense de l’État, absorbant désormais davantage que le budget de la Défense. A travers ces éclairages, le lecteur comprend combien la dette n’est pas une lointaine abstraction comptable, mais bien une contrainte immédiate pesant sur toute politique publique.
Le livre offre également une mise en perspective historique convaincante. Philippine Robert retrace la dérive budgétaire et politique des cinquante dernières années: l’insouciance des années 1970, le choc des crises successives, puis l’illusion confortable d’une décennie de taux artificiellement bas. Gouvernement après gouvernement, de droite comme de gauche, les réformes cruciales — retraites, dépenses sociales, immigration, réorganisation de l’État — ont été différées, et la dette a servi de refuge commode à l’absence de courage politique.
La force du livre tient autant à son accessibilité qu’à son sens pédagogique. Sans jargon, Philippine Robert entraîne son lecteur des couloirs de Bercy aux salles de marché, en passant par les bureaux de Bruxelles, montrant la dépendance croissante de la France vis-à-vis de ses créanciers extérieurs (°). Chacun comprend comment les décisions politiques, passées et présentes, se traduisent immédiatement en contraintes financières. L’auteur ne prétend pas livrer un plan de sauvetage chiffré, mais elle offre au citoyen cultivé une grille de lecture précieuse pour mesurer l’étroitesse de nos marges de manœuvre et l’ampleur du défi qui nous attend.
On peut toutefois regretter que l’ouvrage de notre économiste ne s’aventure pas davantage sur le terrain des solutions. Sont à peine esquissées les pistes plus radicales régulièrement évoquées dans le débat public : restructuration partielle de la dette, inflation organisée, ou recours à la création monétaire. Mais telle n’était pas l’ambition de l’auteur. Sa démarche tient du constat : replacer la dette au centre de la conscience collective, ni en épouvantail commode, ni en question disputée réservée aux seuls « technos », mais comme un miroir de notre rapport au pouvoir, à la vérité des chiffres et à la responsabilité politique.
De ce point de vue, la leçon de ce livre est puissante. Car en refermant ces pages, on comprend que la dette n’est pas seulement un fardeau comptable : elle reflète nos renoncements successifs, notre addiction au crédit facile, notre dépendance croissante à l’égard de puissances extérieures. Elle nous oblige à poser une question redoutablement simple: voulons-nous garder la maîtrise de nos choix collectifs, ou sommes-nous prêts à laisser marchés financiers et agences de notation dicter notre avenir ?
Le livre de Philippine Robert ne se contente pas d’aligner des chiffres. Il résonne comme un rappel à l’ordre : une nation qui ne maîtrise plus ses finances finit toujours par voir le reste de son indépendance entamée. La dette n’est pas une abstraction, c’est un objet économique au service des Etats ; elle est le test décisif de notre capacité à gouverner mais aussi à inspirer confiance. Les investisseurs qui achètent notre dette « ne demandent pas à la France qu’elle réduise sa dette à zéro. » Ils veulent, écrit-elle, « des signes crédibles d’efforts budgétaires ». In fine, c’est la combinaison dette massive/incertitude politique qui génère le plus de peurs et nourrit le climat d’inquiétude actuel.
NB: Dans un article sur la dette publié dans le n° 15 de la Revue Le Nouveau Conservateur, nous faisions observer que la France, contrairement au Japon qui se prête à lui-même dans sa propre monnaie, n’a pas la pleine maîtrise de sa dette dans la mesure où celle-ci est détenue à hauteur de 53.2 % (cf graphique infra des pays détenteurs de la dette française, source : FMI, 2023) contre 70% en 2010 par des investisseurs non-résidents, ce qui en fait la 2e dette la plus internationalisée au monde après celle des États-Unis.
