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Penser la guerre juste (de Jean-François Chemain)

Par Francis Jubert

Le livre de Jean-François Chemain, La guerre juste. Aux origines de la conception occidentale du bellum iustum, paraît à un moment où la question de la légitimité du recours à la force armée a cessé d’être académique. L’Ukraine, le Proche-Orient, la conflictualité hybride, les opérations spéciales et les démonstrations de puissance américaines comme Absolute Resolve au Vénézuéla ont réinstallé au cœur du débat public la question première : quand est-il juste de faire la guerre ? Et surtout : qu’est-ce que la justice dans la guerre ?

Jean-François Chemain ne propose ni un traité moral plaqué sur l’actualité, ni une compilation de droit international. Il accomplit une œuvre d’archéologie intellectuelle : il fouille la sédimentation millénaire d’une notion qui structure la civilisation européenne. Comme le rappelle Yann Le Bohec en préface : « Jean-François Chemain rappelle à ceux qui l’auraient oublié que notre civilisation bénéficie d’un héritage à la fois romain et chrétien. Et que ceux qui le mettent de côté ont tort. »

La thèse est forte : la doctrine de la guerre juste plonge ses racines dans Rome, avant d’être reprise et transfigurée par Augustin, puis par la pensée thomasienne. Saint Thomas n’invente pas ex nihilo : il systématise une matière déjà constituée dans la pratique romaine, la rhétorique, le droit fétial, les rites, les auspices, les serments.

Une archéologie du bellum iustum

Jean-François Chemain annonce clairement son projet : « C’est de faire cet inventaire de l’héritage romain de la notion de guerre juste que nous proposons (…) un travail d’archéologie, de stratigraphie de la théorie romaine du bellum iustum, dont la conception augustinienne ne constitue que la couche supérieure. »

La guerre juste, chez les Romains, n’est pas d’abord une catégorie morale : elle est juridique et rituelle. Une guerre est juste parce qu’elle est déclarée selon les formes. Cicéron en donne la formule canonique : « Une guerre ne peut être juste si elle n’a pas été précédée d’une réclamation en forme ou d’une dénonciation et d’une déclaration. »

D’où l’importance du droit fétial, de la rerum repetitio, des formules rituelles, du rôle du pater patratus. Le droit romain n’est pas seulement une règle : il est performativité. Benveniste l’a résumé :« Ce n’est pas le faire, mais le prononcer qui est constitutif du droit. »

Jean-François Chemain suit cette logique jusqu’à sa pointe : qualifier une guerre de juste tend à la rendre victorieuse. La victoire apparaît comme sanction du ciel, signe que le droit est de ce côté-là. Rome croit à l’efficacité du rite : de la justesse du carmen dépend la fortune des armes.

La dimension « magique » et politique du juste

Jean-François Chemain n’esquive pas ce point dérangeant : le bellum iustum porte un noyau « magique ». La guerre juste suscite furor, exaltation du légionnaire persuadé de combattre du côté du droit ; la guerre injuste engendre stupor, paralysie morale, débandade. D’où cette conclusion redoutable : « Qualifier une guerre de “juste” la rendrait mécaniquement victorieuse. Il n’y a de là qu’un pas à faire pour admettre, dans un regard rétrospectif, que le vainqueur était donc dans son droit. »

La victoire devient ainsi critère second de la justice. Ce motif traverse l’histoire occidentale : l’histoire sert de tribunal, et le vainqueur parle au nom du droit. Nous n’en sommes pas sortis : le vocabulaire contemporain des « coalitions de la légalité internationale » en porte encore la trace.

De Rome à Augustin, d’Augustin à la pensée thomasienne. 

Le grand mérite du livre est de montrer la continuité : la théorie de la guerre juste ne naît pas au Moyen Âge, elle y parvient à maturité. Augustin en précise les contours ; la pensée thomasienne en donne la formulation classique : juste autorité, juste cause, intention droite, proportionnalité et finalité de paix.

La guerre n’est jamais juste par sentiment, encore moins par indignation médiatisée : elle est juste lorsqu’elle réordonne au bien commun. La modernité, au contraire, a souvent réduit la guerre à une question de technique juridique ou de morale subjective, oubliant la question centrale : quel bien est-ce que nous servons ?

Droit international, ONU et « responsabilité de protéger » : la crise du fondement

C’est ici que le livre de Jean-François Chemain rencontre de plein fouet notre actualité.

Le droit international issu de 1945 repose sur deux piliers : l’interdiction du recours à la force et la possibilité du recours à la force en cas de légitime défense ou de mandat du Conseil de sécurité. Mais ce dispositif souffre d’une faiblesse radicale : il évacue la question du juste au profit du seul légal.

La paix y est pensée comme simple absence de guerre ; la justice y devient conformité à la procédure ; la rationalité devient procédurale et utilitaire, comme je l’indiquais dans ma conclusion sur l’opération Absolute Resolve. Le droit positif international assèche la question du vrai droit, et laisse entière la question : qu’est-ce qu’une cause juste ?

Plus encore, la paralysie du Conseil de sécurité, les mandats contournés, les interventions sans déclaration formelle montrent que la Charte des Nations unies est désormais moins fondement que langage — un vocabulaire dans lequel les puissances traduisent leurs intérêts.

La responsabilité de protéger : morale proclamée, guerre réenchantée

Au début des années 2000 s’est ajoutée une construction nouvelle : la responsabilité de protéger. Elle part d’un intention éminemment respectable : empêcher les crimes de masse, protéger les populations civiles lorsque l’État défaillant n’y pourvoit plus.

Mais cette doctrine pose les mêmes problèmes que ceux que Jean-François Chemain révèle dans la Rome antique : la proclamation d’une cause juste produit du furor et ouvre la voie à une légitimation potentiellement illimitée de l’ingérence. Une intention dite humanitaire peut servir de paravent à des stratégies de puissance. On glisse alors d’une pensée thomasienne exigeante à une théologie politique humanitariste, où celui qui dit le bien prétend dire le vrai pour tous.

La responsabilité de protéger confond trop souvent la justesse de l’intention subjective, la légitimité de l’autorité qui décide et la détermination politique du bien commun. Elle oublie surtout ce point central : dans la tradition occidentale, la guerre juste ne vise pas le triomphe moral d’un camp, mais le rétablissement d’un ordre.

Retour à la pensée thomasienne : conditions de la justice dans la guerre

Le livre de Jean-François Chemain invite alors à remonter aux sources. La pensée thomasienne montre que la guerre juste exige cumulativement : une autorité légitime, une cause objectivement droite, une intention droite ordonnée à la paix, et enfin la proportionnalité des moyens au but recherché

Ni le pacifisme institutionnel de l’ONU, ni l’interventionnisme moraliste global ne satisfont ces critères. La crise actuelle du droit international — paralysie du Conseil de sécurité, contournement des procédures, inflation humanitaire et judiciaire — manifeste simplement la perte de ce que Jean-François Chemain met au jour : le fondement métaphysique du droit.

Actualité géopolitique 

L’intérêt majeur du livre est là : il n’est pas une curiosité muséographique, il est un outil d’intelligence du présent. La grille proposée par Jeran-François Chemain éclaire :

  • la guerre russo-ukrainienne, où chacun des camps mobilise rhétorique de protection, réparation, restitution
  • le conflit israélo-palestinien, où la dimension théologico-politique revient au premier plan
  • les opérations occidentales récentes, où la déclaration de guerre a disparu mais la moralisation de la force a explosé
  • les démonstrations de puissance comme la toute dernière (Absolute Resolve)  qui posent de front la question des seuils, de la proportionnalité et de l’autorité légitime

Nous continuons à vivre dans l’ombre portée du bellum iustum. Nous avons changé de mots, non de structure mentale. Nous continuons à croire que certaines guerres doivent être gagnées parce qu’elles sont dites justes, et nous continuons trop souvent à confondre victoire et vérité.

Un livre pour notre temps

On lira Jean-François Chemain pour trois raisons majeures : il restitue la profondeur romaine de notre droit, confirmant l’intuition de Rémi Brague sur le « modèle romain » ; il reconnecte la guerre juste à ses racines rituelles, religieuses et politiques ; il nous force à quitter la moralisation médiatique ou le juridisme abstrait pour revenir aux conditions réelles du « juste ».

La puissance pédagogique du livre tient à sa précision historique ; sa force philosophique à la mise en demeure qu’il adresse : assumer la question du bien, sans laquelle ni le droit international, ni la paix ne tiennent.

Conclusion

Dans La guerre juste, Jean-François Chemain nous contraint à rouvrir la question que notre modernité croyait pouvoir contourner : peut-on parler de justice sans parler du bien ? La pensée thomasienne répond non. La guerre n’est juste que lorsqu’elle sert une cause objectivement droite, ordonnée à la paix et assumée par une autorité responsable.

À l’heure où la loi du plus fort revient sans masque — ou sous le masque de la morale humanitaire — ce livre n’est pas seulement érudit : il est nécessaire. Il rappelle que la guerre « juste » ne se décrète pas ; elle se pense, elle s’assume, et elle oblige les États à dire quelle vision du bien ils prétendent défendre.

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