Par Paul-Marie Coûteaux
Jeudi 1er janvier deux mil vingt-six – A Treignac depuis une douzaine de jours ; adorable solitude dans l’épaisse maison de pierre, musiques d’hiver : Rachmaninov, Sibélius, Arvo Pärt ( Silentium, ettoujours Spiegel in Spiegel ), Sibelius, beaucoup de Grieg, qui délasse l’esprit comme la contemplation un paysage de neige ; l’autre jour, une opportune Providence m’a fait retrouver d’un coup les vieux disques du Norvégien perdus dans un des cartons de livres déballés ces jours-ci, où j’avais dû le glisser en désordre lors du déménagement hâtif du château abandonné. Trois ans sans Grieg et me voilà tout au bonheur des retrouvailles. Puis, par Rachmaninov, autres retrouvailles : le souvenir de ma grand’mère qui, à la moindre contrariété répétait qu’elle n’avait plus qu’à aller se perdre dans la neige et attendre la mort. A propos de neige, elle n’est jamais loin, elle va et vient, j’aperçois de temps en temps ses flocons fragiles virevolter et disparaître. Je crois que j’ai enfin trouvé ici ce que je cherchais…
Dominant ces jours suspendus, le plus obsédant est la question du froid. « Puisque tout recommence toujours », les vrais froids d’antan que j’avais cru révolus me sont enfin rendus par ces contrées presque montagneuses, où les jours se figent, où, même, les matins se glacent vers moins cinq ou six. Heures et nuits ont ainsi passé sans que je les compte, dans un flottement bienheureux encombré de songeries, de musiques, de lectures, de documentaires sur mon inséparable portable, et de temps en temps de plats mijotés sur la plaque brûlante ou dans le petit four latéral de la cuisinière rouge, qui mêle à toutes choses des odeurs de fumée, d’hiver et de bois.
Cependant, nous progressons : l’humidité glacée de la vieille maison, inhabitée pendant plus de vingt ans, est peu à peu circonvenue par la tranquille cuisinière noire et rouge que j’ai inaugurée en arrivant, qui ronronne sans répit, évaporant sur les murs de minces perles d’eau, et que j’alimente avec une régularité de moine – comme brûlent vite les buches que je vais chercher régulièrement dans l’appentis voisin, mes seules sorties quotidiennes ! C’est au point que j’ai délaissé ma chambre à l’étage et dors désormais dans le grand canapé blanc, en face du cantou, dans la danse des flammes – quand je les sens faiblir, je m’avance à tâtons et leur donne leur pitance de bois, me rendormant assez vite au murmure retrouvé des crépitements…
Heures et jours ont ainsi passé sans que je les compte, sans presque bouger, dans un bienheureux flottement encombré de songeries. Musique à foison, foison de lectures, de documentaires sur mon inséparable ordinateur portable, plats mijotés sur la plaque brûlante ou dans le four étroit. Lectures continuelles ; le plus extraordinaire, entrecoupée de pages que j’ouvre au hasard dans les livres que je me résous de temps à autre à déballer, mettant la plupart « de côté » et me promettant invariablement d’y revenir (je demande encore un petit siècle pour n’en rien perdre) est la série des Branca. J’aimerais, quand je rentrerai en janvier, enregistrer plusieurs émissions avec cet historien que je place de plus en plus haut dans mon Panthéon. L’Ami américain (sur l’hostilité constante des Etats-Unis envers la France), De Gaulle et les Grands (ses relations avec Quatorze hommes d’Etat), L’Aigle et le Léopard(connivences entre le Royaume-Uni et l’Allemagne entre 1918 et 1940, admiration d’Hitler pour les Anglo-saxons). Enfin le gros dernier, 300 Jours, consacré aux dix derniers mois de la Grande Guerre 14-45, que je crains de finir tant il m’exalte. A chaque page, constant aller-retour entre la misère et la splendeur des hommes, grands et petits, plongés ensemble dans le gigantesque chaudron ; dans ce livre, tout me bouleverse, tel le récit du dernier concert Fürtwangler, quand les notes de Beethoven et Wagner se mêlaient aux échos des bombardements de l’armée russe de plus en plus proche ; à la sortie, on distribuait aux auditeurs en frac et gants blancs des pastilles de cyanure…
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Vendredi 2 janvier – Avant-hier, pour « le réveillon », le cantou et son âtre, habitués à tant de silence, ont tout à coup réuni bien du monde : mes charmants voisins Teyssier, le curé congolais qui, la semaine dernière a dit la plus touchante des messes de minuit ( la petite église du XVè siècle, sur le col de Lestard, était pleine, malgré le froid, et la neige qui faisait alentours des compositions de carte postale ), auxquels se sont joints le maire de L. ( auquel j’ai trouvé le moyen de faire de la peine en disant tout le mal que je pensais de Jacques Chirac, ignorant qu’il fût son parrain), l’ami d’icelui et bien sûr Mickaël et Ikenna, qui, décidément d’une gentillesse incomparable, ne comprenait pas tout, ne disait rien, mais n’en était pas moins très présent. Equipage plus que composite : la veillée paysanne était très moderne, mais le mélange a pris comme une bonne sauce – quelques bonnes bouteilles peuvent tout…
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Samedi 3 Janvier. Ce matin, rentrant en voiture à Paris (pourquoi les gens se mettent-ils à dire « sur Paris », comment comprendre ce soudain déplacement de sens du préfixe sur – l’effet est odieux… ) nous étions plus accablés que distraits par un très médiocre « Répliques » de Finkielkraut sur « France Culture » – cette émission, qui fut bonne aux temps jadis, s’effrite d’année en année, comme son producteur, qui fait bien dix ans de plus que son âge. D’ailleurs, on ne fait plus que radoter sur cette pauvre chaîne, qu’il n’est que de suivre pour savoir comment et pourquoi, année après année, l’intelligence française a sombré. Déliquescence spécialement éloquente dans la tranche autrefois glorieuse du samedi matin : après le traditionnel « Finkie », 77 ans, viennent les émissions de Jean-Noël Jeanneney, 84 ans, puis de Christine Okhrent, 82 ans. Notre petit monde de la culture est sclérosé jusqu’à la caricature – à la tête de l’Institut du Monde arabe, Jack Lang, protégé du Grand Mage Epstein, a 86 ans. Pourriture générale, qui sans doute explique la sinistre cérémonie inaugurale des Jeux olympiques de l’été 2024. Plus rien à dire, on brûle tout. La génération du crépuscule n’en finit pas de crépusculer. On s’accroche…
France Culture, décidément dit tout de l’abandon national. On y voit toute la gauche s’accrocher à ses bastions branlants. En plus, les préhistoriques restent les plus écoutés – peut-être parce que les auditeurs sont les derniers qui écoutent cette pauvre chaîne dont les chaînes ont rouillé, et qui parlent encore français tels les perroquets de l’Orénoque que plus personne ne comprend. Les autres, les jeunes, charabia et borborygmes. On avale les phrases parce que, les phrases, on ne sait plus en faire ; on en commence, il est rare qu’on en finisse, de sorte que la langue n’est plus qu’un amoncellement désordonné de lambeaux. Et perles à foison – récemment, un présentateur annonçait que le vote d’un budget était « éminent ». Ne parlons pas de la musique, sur ladite France Culture : désormais, on n’y entend que des tubes anglo-saxons, qui, en plus, servent de génériques à presque toutes les émissions. Ni France, ni culture. D’ailleurs, de culture française, c’est bien connu, il n’existe plus par décret présidentiel. Le service public (comme il se voit à la faveur d’une prometteuse commission d’enquête parlementaire menée de main de maître par un jeune député national, Charles Alloncle), n’est plus qu’une collection de prébendes pour les copains – est copain tout ce qui est de gauche, ou, à tout le moins, sait régulièrement vomir l’extrême droite, seul talisman des camarillas de coquins qui ont colonisé la République. Je devrais d’ailleurs écrire Ripoublique, comme le faisaient les monarchistes de jadis pour désigner ce qui en tien lieu, un pestilentiel amoncellement de fromages – décidément une spécialité française. Partout, atmosphère de bas-empire, jusqu’à la nausée.
Nota bene : pour ce qui est de Finkielkraut, c’est lui qui, avec son ingénuité habituelle, livra un jour le secret de cette increvable dictature : « ma première raison d’être de gauche tint au fait que je pensais que les gens de droite étaient des salauds ». Passons sur la malhonnêteté intellectuelle de cet intellectuel de poche, et sur la sombre engeance qui n’a jamais entendu parler du principe de neutralité du service public, pourtant l’un des ingrédients de leur gargarisme fétiche, l’« État de droit ». Le pire est que plusieurs générations de pauvres bougres sont élevés par à peu près tous les instruments culturels, entre les mains d’une Gauche de plus en plus stupide et hargneuse, bel et bien totalitaire, dans l’idée obsessionnelle que les « gens de droite » sont des salauds. Finkielkraut en est peut-être sorti, plus ou, moins, mais pas la plupart de ses congénères. Inquiétantes graines de guerre civile…
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Dimanche 4 janvier. On entend beaucoup parler ces jours-ci de Brigitte Bardot, disparue la semaine dernière. Jean-Marie Le Pen et BB sont donc morts la même année. Je fais ce rapprochement parce qu’ils se connaissaient bien et que, à certains égards, ils se ressemblaient beaucoup. En 1959, ils allèrent ensemble en Algérie, avec un autre député poujadiste, pour soutenir les jeunes soldats blessés, et restèrent amis tout au long de leurs longues vies ; je crois qu’ils s’appréciaient mutuellement. L’un et l’autre ont contribué à l’histoire de France, et sont même devenus ensemble des monuments nationaux ; l’un et l’autre ont aimé la France, et l’un comme l’autre ont cru la servir.
On pourrait certes dire que feue Madame Bardot s’est sacrifiée, et qu’elle a sans doute sacrifié sa carrière, qu’elle eut la sagesse d’arrêter tôt, pour donner beaucoup de son temps à la cause animale. Cause touchante bien entendu, mais qui révèle une curieuse pente de notre monde emporté par la maladie incurable de la modernité, et si souffrant qu’on y révère plus les animaux que les hommes – la cause mobilise, par exemple, bien plus que celle des enfants abandonnés, ou confiés pour le meilleur et plus souvent pour le pire à l’Aide sociale à l’enfance (qui est un autre scandale, sur lequel je voudrais revenir ) , sans même parler de l’abandon radical, l’avortement, désormais étendu aux enfants près de naître. Aux États-Unis comme en Chine, et dans plusieurs pays asiatiques, fleurissent des hôpitaux pour chiens, ou chats, des restaurants pour chiens ou chats, ou je ne sais quel animal fétiche, et l’on voit aussi des maisons neuves équipées d’un dispositif de communication avec son chien ou son chat quand on part en voyage et que l’animal vous manque. « Mon chat, je l’aime plus que mon mari », dit une habitante du Missouri, bigoudis sur la tête, phrase normale dans un monde où personne ne sait s’aimer, où les femmes détestent souvent leurs maris et les maris leurs femmes à bigoudis. Voici les temps de la haine douce et du chat-roi.
Notre chère Anne Brassié a envoyé à la rédaction du Nouveau Conservateur, à propos du « bilan de BB » un article fort bien tapé sur le sujet, que nous gardons pour notre prochain dossier sur la démographie – d’ailleurs, je m’avise que le déclin des populations n’est sans doute que le signe du grand reflux du culte chrétien de la Vie. Dieu est mort, et fatalement les êtres ne s’aiment plus, ni n’aiment la Vie…
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Mardi 6 janvier. Hier matin. Départ d’I., qui rentre au Portugal. Solitude retrouvée et bien close, froid des rues, chaleur tranquille de la maison, les bonheurs de janvier.
François Martin m’a envoyé il y a quelques semaines un texte assez stupéfiant, qui émanerait de l’actuel héritier de la famille Rothschild, Nathaniel, devenu à la mort de son père Jacob, le 5ème baron de l’illustre famille. Le 8 mars 2022, le jeune baron aurait envoyé à un grand nombre de responsables britanniques, ministres et députés, une lettre assez stupéfiante. Stupéfiante, du moins si ses termes sont exacts : la source n’est pas si claire, mais je me décide à la reproduire ici, avec les précautions d’usage (bien des documents suspects circulent sur la toile !), non seulement parce que je fais confiance à François M., mais pour une raison que je tiens à développer. Voici quelques extraits de la lettre.
« Nous devons mettre la Russie à genoux par tous les moyens possibles, pour envoyer un signal fort aux Chinois et pour protéger notre système mondial de normes et valeurs libérales (…) La Russie doit être excisée du système bancaire et économique international, car Vladimir Poutine est l’homme le plus dangereux de la planète depuis la défaite d’Hitler
(…)
L’Ukraine est une pièce essentielle que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre dans l’échiquier géopolitique (…) Il ne faut pas se faire d’illusions : si nous laissons Vladimir Poutine s’emparer de l’Ukraine, cela enverra le signal à nos ennemis, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord notamment, que nous ne ferons rien face à un assaut de force (…) Je vous exhorte à déployer plus de force contre la Russie et ses mandataires, à intensifier la “guerre de l’information” pour connecter l’opinion, en particulier en ligne, et à envoyer des armes à nos amis en Ukraine. (…) « Sans l’Ukraine, l’Ordre mondial est mort ».
Longtemps, je me suis demandé pourquoi les Anglo-Saxons tiraient leurs feux contre la Russie avec une telle hargne – qui allait jusqu’à disqualifier toute personnalité politique européenne favorable à l’établissement de rapports privilégiés, inscrits dans l’histoire et la géographie, avec la Russie libérée du communisme. A ma très modeste échelle j’en sais quelque chose, gardant avec amusement le souvenir de mes chers collègues de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen quand, en 2003, je déposai un projet de résolution relativement à l’ouverture de pourparlers avec le gouvernement russe afin d’associer puis de faire entrer la grande Russie dans l’Union européenne. Je ne faisais que répondre à une avancée, certes prudente, du nouveau maître du Kremlin, à l’époque plein de bonne volonté. Horreur ! Aurais-je proposé la réhabilitation posthume de Mussolini ou d’Hitler en personne, je n’eusse pas soulevé plus d’effroi ni provoqué plus de haine ! À l’autre extrémité des hiérarchies politiques Silvio Berlusconi puis François Fillon ont, eux aussi, tâté des risques qu’un responsable européen courait s’il entendait développer des partenariats avec notre voisin russe …
Or, pourquoi tant de hargne ? Nous avons beau être prévenus de longue date contre « la fréquente niaiserie », comme disait Michel Jobert de la diplomatie étatsunienne, nous avons beau avoir mesuré la nocivité à large échelle des faucons de Washington qui se font appeler « néoconservateurs » on ne sait pourquoi, nous n’en sommes pas moins fondés à nous interroger sur l’incongruité d’une politique étrangère étatsunienne capable de jouer aussi obstinément contre elle-même en prétendant refouler dans les ténèbres extérieures la Russie – voire même comme Brezinski le laissait entendre, la démanteler.
Démanteler la Russie, projet non seulement stupide au regard de l’histoire et de la géographie l’une et l’autre donnant amplement à voir qu’il est impossible de venir à bout de ce qui est bel et bien le plus grand pays du monde, tant par son étendue que par son unité politique et la résistance de son peuple. Stupide surtout au regard d’une évidence : si la Russie se sent menacée, elle aura tout loisir de s’entendre avec la Chine – une Chine très intéressée à terme par l’exploitation de la Sibérie et donc fort bénévolente, ce qui enferme irrémédiablement les États-Unis dans le dernier côté du triangle, seuls face aux deux autres super-puissances. Ce n’est pas de la géopolitique de haute volée : chacun sait très bien que lorsqu’un jeu de domination s’installe dans un trio, l’habileté la plus élémentaire consiste à s’allier avec l’un des 2 autres contre le 3e – quitte à se retourner contre l’allié d’un moment. Beaucoup plus utile aurait été pour les États-Unis de poursuivre la politique qu’ils avaient menée du temps d’Elstine, celle de l’alliance technique et commerciale. Poutine était très disposé à poursuivre les partenariats multiformes qui étaient certes dans son intérêt mais aussi dans l’intérêt des États-Unis, serait-ce seulement que ces derniers parvenaient à détourner la Russie du dangereux voisin chinois…
La « niaiserie » des stratèges de Washington ne suffit décidément pas à expliquer une si constante méprise qui jette la Russie dans les bras de la Chine. Il faut bien trouver une explication, c’est-à-dire trouver l’acteur plus puissant que l’État fédéral, et qui poursuivait son propre « agenda ». On ne voit pas mieux que ce que l’on a appelé d’un terme vague « l’État profond », d’où émerge à l’évidence le système bancaire international, et les grandes banques en particulier ce qui fait de la furieuse admonestation de Rothschild une sorte d’aveu éloquent – et c’est bien pourquoi je ne crois point si douteux le document Rothchild d’autant que, justement, à la même époque (en 2022), le gouvernement britannique mené par l’insaisissable Boris Johnson fit capoter un accord de paix entre Moscou et Kiev conclu en Turquie.
Est-il si nouveau qu’une poignée de grands banquiers influe si puissamment sur les affaires internationales ? Il y a plusieurs siècles qu’on les voit capables de provoquer des guerres et de les entretenir au détriment de l’intérêt des États et des peuples mais à leur plus grand profit. Quand, au sortir du Moyen Age, l’Église, sa théorie salutaire du juste prix et le non moins salutaire interdit de l’usure commença à refluer, deux acteurs virent le jour : les États et les Banques. Ce sont finalement elles qui l’emportèrent, ruinant l’Église avant de ruiner les États -et avec eux toute idée d’humanité et de Justice…
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Lundi 12 janvier. « Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine qui gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin ».
Je recopie ici, pour le plaisir de la langue, ce trop fameux passage de Chateaubriand, qui accompagne les habituelles déplorations des amoureux du français. Passage fameux mais faux : je reste tout ébaubi au souvenir du français de bonne qualité que parlait l’autre jour un jeune Nigérian (né, donc, dans un pays anglophone…) rencontré à Limoges, Ikenna. Il est vrai qu’il achevait ses études à Lomé, perle de la francophonie qui compte encore parmi les meilleures universités du continent, et qu’il est doté, lui, d’une étonnante confiance en l’avenir – son avenir, dans la carrière commerciale à laquelle il se prépare, a quelque chose à voir avec la langue française, qu’il tient pour le meilleur moyen de commercer en Afrique – et de même des Chinois, des Brésiliens apprennent le français pour cette raison. C’est que le marché africain s’annonce vaste : alors que la population européenne perd des millions d’habitants chaque année, et que l’asiatique pourrait elle aussi décroitre d’ici la fin du siècle, celle de l’Afrique ne cessera d’augmenter au point que, dans cinquante ans, elle approcherait 3 milliards : près d’un être sur trois sera africain – Afrique du Nord comprise. Ce sera aussi cela, le basculement du monde : formidable basculement de la puissance, consécutif à un profond renversement démographique.
Notre appauvrissement, d’ailleurs, est nettement engagé. Signe parmi d’autres : mon jeune ami nigérian, qui n’était jamais venu en France, s’étonnait de trouver notre pays si pauvre. Une telle pauvreté, en plein cœur de la France, il ne l’aurait jamais imaginée ! Rappelons que, au Nigéria (troisième importateur de champagne…), comme en nombre de pays africains, bien des familles sont riches, ce dont les Français n’ont aucune idée. Les Français n’ont d’ailleurs aucune idée de la nouvelle donne universelle, se recroquevillant sur leur petit monde blanc, lui-même de plus en plus périphérique, de plus en plus éloigné des centres vitaux de l’univers, d’un ailleurs indistinct mais souvent plein de vitalité. Les Occidentaux s’étouffent lentement dans leurs alimentations toxiques, leurs drogues, leurs allergies, leurs médicaments amoncelés dans les armoires des chambres et des salles de bains, leurs graisses et leurs paresses.
Heureusement, la France a encore une échappée vers le vaste univers ; elle en a même deux : l’outre-mer, que nous négligeons mais devrions surveiller comme le lait sur le feu, et la langue française : quelles bouées merveilleuses ! Quand nous serons sortis de la gangue anglophone, de l’enfermement otanien et de la culture atlantique, l’anglaise comme l’« américaine », nous aurons à découvrir de nouveaux mondes, meilleurs parce qu’ils sont plus anciens : par exemple le monde indien – nous avons enregistré hier pour TVL une belle conversation avec Hervé Juvin sur l’Inde, ses dieux, ses rites, le constant émerveillement de la Nature ; l’Afrique aussi est à redécouvrir, condition du si nécessaire retour de la France dans ce continent qui est à nos portes, et qui d’ailleurs les franchit…
L’avenir se lève aussi sur le monde perse, dont on pourrait retrouver la profondeur de l’histoire pré-islamique, le shahnameh, Crésus et Cyrius, quand disparaîtront à leur tour leurs persécuteurs judéo-israélo-étatsuniens – je veux dire ce judéo-protestantisme combien plus fondé que la petite fabrication idéologique dite « judéo-christianisme », idéologie en toc pour intellos-journaleux parisiens affolés, tel mon pauvre Zemmour, par la faillite du sionisme et qui s’accrochent si désespérément au Christianisme, leur bouée de secours qu’ils pourraient bien faire sombrer avec lui. C’est le sens du beau titre que nous avons donné au dernier numéro du Nouveau Conservateur, « L’Occident meurt en Terre Sainte », titre qui est pour moi plein de sens. Judaïsme et protestantisme, ces deux religions de l’argent et de la mort, qui justement ne sont plus des religions mais de pauvres légitimations de la force brute, auraient pu réduire en cendres tout le Proche-Orient, y compris les Chrétiens, s’ils n’étaient tombés sur un os, et même deux : le monde turc, qui est aussi un univers à lui seul, et surtout le monde perse, que Tel-Aviv et Washington s’acharnent à déstabiliser parce qu’ils savent bien que bientôt, Israël, tant fragilisée par ses fanatiques, sera à la merci de la vieille Perse. Pour l’instant la Coalition infernale appauvrit son peuple par des embargos sans fin, la subversion d’agents étrangers qui grouillent sur son sol, et de périodiques soulèvements, comme il s’en pointe à l’horizon ces jours-ci, mais qui seront toujours absorbés par ses profondeurs…
En un mot comme en cent, le monde entier est à redécouvrir pour la France, qui ne fut grande qu’en ce qu’elle eut sans cesse le monde dans la tête et qui finira par avoir un jour des nouvelles de M. de la Pérouse…
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Mardi 13 janvier. Paris. De Palestrina, j’écoute en boucle depuis ce matin l’Office des Ténèbres et les Lamentations de Jérémie qui vont si bien avec la tranquille grisaille de janvier – et, non moins, avec ces temps de Géhenne. J’ai l’impression que, depuis quelques années, la vie politique autour de moi n’est plus qu’une suite interminable, et souffrante, de lamentations. Nous vivons dans un tourbillon ininterrompu d’incompréhension, de consternations et de lamentations…
Amusant Henri Guaino : il fait de belles envolées en défense des pauvres agriculteurs pris au piège du Mercosur, et de la machine dite « européenne » qui nous impose ces funestes accords selon le principe de la majorité qualifiée, substituée par le traité de Lisbonne au principe d’unanimité. Guaino, pourtant, ne peut pas avoir oublié que c’est justement le traité de Lisbonne qui oblige les États opposés à l’un de ces ruineux traités commerciaux à mettre genoux à terre – ce traité qu’a justement imposé au peuple français, contre son gré, le Président Sarkozy, du temps où le même Guaino le servait si bien, se chargeant même de mettre ce coup de force en musique, sur le mode du plus ronflant gaullisme. Guaino encore qui a masqué par ses envolées prétendument lyriques notre désengagement d’Afrique, l’abandon par Sarkozy de toute politique de la francophonie, la réintégration dans l’OTAN, etc. Ce type n’a décidément jamais été sérieux – mais, bien entendu, il parade sans fin sur Siniouze.
Ainsi dans l’affaire du Vénézuéla, qui vérifie si bien la méfiance que m’a toujours inspirée, à rebours des miens, le personnage Trump, empereur plus féroce encore que tous les autres, qui survolte l’Empire en tous sujets. Autour de moi, beaucoup de têtes légères applaudissent, parce que c’est Trump, et qu’il passe pour « conservateur ». Pauvres amis, vous oubliez que la France est aussi une puissance américaine, et que, s’il prend à l’Empereur de toutes les Amériques un jour d’installer un jour ses troupes à Pointe-à Pitre ou Kuru, nous n’y pourrons rien, abandonnant au Trump bien-aimé tout ce qu’il lui plait de prendre à l’Europe -au nom d’une doctrine Monroe revisitée façon Théodore Roosevelt (dite du « gros bâton » ), dont certains d’entre vous font même une garantie de sécurité pour Washington en oubliant qu’elle fut dès son origine dirigée contre l’Europe, principalement l’Espagne, le Portugal et la France, puissances catholiques que les Wasp ne tolèrent nulle part. Vous ne voyez même pas que, à parler étourdiment de « l’Amérique » pour nommer l’État dont la capitale est à Washington, au lieu d’utiliser le véritable nom, les États-Unis, vous avalisez d’avance, où que ce soit sur le continent, un coup de force de Washington. Parler sans cesse de l’Amérique et des Américains et non des états-uniens, c’est autoriser ces messieurs à se sentir chez eux d’un bout à l’autre du continent – Québec, Antilles et Guyane compris, et même le Groenland, puisqu’il est lui aussi « américain ».
Il y a, même chez nous, les « souverainistes », de terribles défaites de la pensée. Comment appeler souverainistes les prétendus réfractaires à l’Ordre atlantico-germanique qui n’exigent même pas la sortie immédiate de l’UE, condition première de toute souveraineté et qui ne luttent même plus contre l’Empire exterminateur sous prétexte qu’il s’est doté d’un Empereur « sympa » ?
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Samedi 17 janvier « Les Américains qui débarquaient en Normandie ne se souciaient pas plus de libérer la France que les Russes ne se souciaient de libérer la Pologne » dit de Gaulle à Peyrefitte en 1964. Les évidences les plus simples sont les plus fortes – ce qui est étonnant, c’est qu’il faille les dire, et que nos contemporains ne veulent toujours pas saisir leurs conséquences, à ne même plus comprendre que, entre l’OTAN, l’image, le son, et la culture américaine la France, dont un président de la République est allé dire que la culture française n’existait pas, est devenue un pays colonisé – en surface peut-être, comme le fut la Pologne, qui en plus a subi la féroce tutelle soviétique. Combien plus douce, dangereusement douce est la tutelle états-unienne, si séduisante, ou séductrice qu’elle persiste bien au-delà de l’occupation de l’Europe de l’Est par l’armée russe a chez nous tourné la tête à des flopées d’imbéciles – au sens des imbéciles que vise sans cesse Bernanos dans son magistral pamphlet de 1947, « La France contre les Robots », ceux qui ne voient tien, ne comprennent rien au monde, se laissent séduire par l’amoncellement constant des propagandes et des idées reçues, sont finalement aveugles, idiots toujours utiles…
En 1946, l’imbécile Blum signait avec un ministre américain (en fait, le chef du syndicat du cinéma, dont il n’y a pas à s’étonner, dans ce pays de l’image et du mensonge, qu’il ait rang de ministre! ) un accord accordant 3 sorties en salle de films américains pour 1 film français – l’accord fut dénoncé sous la Vè République, mais la proportion du ¾ américain perdure dans les télévisions françaises, les radios françaises, les musiques que l’on entend à longueur de journées dans les restaurants, les ascenseurs, et les fêtes dites « populaires » et qui sont la dernière pitance dite culturelle, en fait le contant abrutissement du peuple français, dont il n’y a pas à s’étonner qu’il soit relégué aux oubliettes. En parlant un autre jour (3 janvier 1963), de « la nécessaire décolonisation de la France » devant son scribe universel Alain Peyrefitte, combien de Gaulle était lucide, mais combien était-il seul…
Pour avoir dit et répété, voici un an, que le nouveau miroir aux alouettes qu’était Trump, Empereur intraitable dont je pressentais qu’il décuplerait l’omniprésence de l’Empire ( avant sans doute son déclin définitif, qu’il faut sans cesse repousser aux calendes ), et que les trumpistes français, attirés par le discours anti-woke du Républicain comme les mouches par les lampions, se trompaient gravement – à moins qu’ils ne fussent intéressés, comme certains conservateurs en peau de lapin qui se précipitaient voici un an, à Washington, pour le sacre de l’Empereur – pour avoir refusé la communion trumpiste de la droite américaine, la plus bête du monde, je suis ces jours-ci invité sur de multiples « plateaux » : GPTV (deux fois) Omerta ( deux fois aussi ), radio Courtoisie (la matinale, s’ajoutant à mon émission hebdomadaire ), et bien sûr sur TVL (trois fois, notamment pour deux conversations avec Éric Branca sur l’Ami américain), cela n’arrête pas. Outre mon débat avec Onfray organisé par l’adorable Morillot sur la déliquescence de notre civilisation (que j’attribue en bonne part à la colonisation du matérialisme américain, mais j’y suis allée à fleurets très mouchetés…), débat qui va sans doute dépasser les 126.000 vues dont fut gratifiés ma première émission avec lui voici dix-huit mois, tout cela m’installe dans une sorte d’atmosphère médiatique à laquelle je ne m’attendais certes pas. Encore ne s’agit-il que de médias marginaux, hélas très marginaux, tout ce que je dis étant bien entendu interdit sur les grandes antennes subventionnées. Mon bon vieux TTP (Totalitarisme Techno-Progressiste) est plus totalitaire que jamais.
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Dimanche 18 janvier. Pas à dire, rien de mieux que Joseph Gibert et ses bonnes vieilles boutiques quijalonnent depuis des lustres le bas du boulevard Saint Michel pour, en fait de livres, d’encres ou de carnets, trouver ce que l’on veut. L’autre jour, Gibert fut bien utile pour dénicher enfin un agenda de l’année deux mille vingt-six. L’année s’avançait déjà, et j’étais comme toujours en retard, mais j’avais cette fois une bonne raison : ces dernières semaines, chaque fois que j’entrais dans une papeterie, je ne trouvais que des agendas intégralement anglophones, protestant chaque fois bien haut auprès des commerçants collabos installant par mille voies l’américanomanie générale – au risque de passer pour un fou, car nous en sommes au point où quiconque veut vivre en Français à Paris est tenu pour un attardé mental, au moins un attardé, borné autant que dérisoire. Manière de dire que, plutôt que de stigmatiser l’américanomanie contemporaine, il vaudrait dire plus simplement que la France devient un pays bilingue, en anticipant les conséquences du bilinguisme, toujours facteur de désunion du pays, et de troubles graves – suivis d’une réaction populaire, comme en montra le Québec des années 70, ou bien de la disparition de la langue d’origine.
Fallait-il donc passer toute l’année avec le défilé des monedé – tiousdé -ouenesdé etc. ? Je ne m’y suis pas résigné, gardant Gibert pour ultime secours – secours nécessaire, car rien n’est plus précieux qu’un bon agenda, compagnon des jours au long de toute une année et témoin des années tout au long d’une vie. Chez Gibert, donc, j’ai finalement trouvé un agenda qui par extraordinaire me parle en français, et que j’ai aussitôt acheté – c’était le dernier de l’inique modèle francophone de l’année, me dit la vendeuse, qui d’ailleurs entre entièrement dans mes vues. De ce modèle, d’ailleurs, je ne suis pas autrement satisfait car son format est un peu trop grand, nettement plus grand que les agendas Quo Vadisgriffonnés presque sans discontinuer depuis les années 1990, désormais bien rangés et joliment alignés sur la petite bibliothèque en acajou léguée par ma chère Ita, auxquels j’ai recours plus souvent que je ne le pensais pour retrouver les dates de tel ou tel souvenir. Celui de l’année 2026 va dépareiller ma collection, à quoi s’ajoute qu’il a une allure un peu contrariante, presque ridicule, imitant la collection de la « série noire » de Gallimard, accumulant les citations et les pages de notes. Cependant, je m’y suis fait en quelques jours, et trouve bien des usages aux page que je croyais superflues et que je commence à couvrir de notes. Agenda et carnet en une seul volume, et tout en français, ce n’est pas mal !
Joseph Gibert est décidément un lieu parfait. Ce n’est pas, ou pas seulement, que vendeurs et vendeuses y sont aimables, à la mode ancienne, et que l’on trouve des professionnels, qui vous aident à trouver ce que vous cherchez. Ni que j’y retrouve les temps lointains ou je préparais l’ENA chez mes grands-parents de la place Saint-Michel voisine, bûchant dur dans les dernières semaines avant l’examen, ne me distrayant qu’en « faisant un saut chez Gibert » sous prétexte de quelque papeterie ou livre à acheter, parcourant en guise de promenade étages et rayons que je regardais comme une merveilleuse caverne d’Ali-Baba ; ce n’est pas non plus que les descendants du Gibert fondateur ont longtemps aidé l’Action française à laquelle ils cédèrent, à bon prix je crois, le siège qui est toujours le sien rue Croix-des-Petits-Champs ; ni que cette vieille enseigne n’a jamais cédé à la manie des rénovations, de sorte que tout ce lieu, pour autant maintenu en bon état, est délicieusement resté dans son jus et son parfum, et que les souvenirs y font tout le bien que font les souvenirs. C’est que, tout simplement j’aime passionnément les papeteries, où je me plais beaucoup à choisir de nouveaux stylos ( j’en ai d’ailleurs acheté un tout neuf, biseauté à souhait), des carnets et des cahiers, dont j’ai pourtant une collection abondante – bien trop, car la plupart restent vierges, ou crayonnés de quelques notes restées sans suite, et s’accumulent sur mon bureau (il n’y a pas que la Vérité qu’on trouve dans les commencements, il y a aussi le plaisir, et commencer un carnet tout neuf est l’un des plus excitants plaisirs que je connaisse). Par-dessus tout, cet univers de papier, livres et plumes est l’un des meilleurs antidotes à l’universel TTP.
Traversé ensuite le boulevard Saint-Michel pour gagner, sur le petit coin pavé de Saint-Julien-le-Pauvre, le Tea Cady que m’a fait découvrir V., sorte de café mi-anglais mi-viennois dont les tourtes et les thés, dont il y a là un vaste choix, font de charmants petits repas. En sortant, surpris par un de ces timides soleil de janvier qui sont les plus doux de tous les soleils, je me dirige comme instinctivement vers la grande protectrice Notre-Dame vers laquelle j’ai toujours, d’instinct, dirigé mes pas, et que rendent encore plus aimables les malheurs et la renaissance, ajoutant du mythe au mythe – du sacré au sacré, tout ce que l’on aime. Puisque j’en étais là et que je n’avais guère envie de rentrer, j’ai poussé jusqu’au grand café qui borde la cathédrale sur sa gauche et dont j’étais curieux de voir comment il avait, lui, été rénové. En fait, je cédais aussi à un désir plus enfoui : retrouver dans ce café le lieu exact où je fis in petto un vœu solennel, il y a bien longtemps. C’est l’un des souvenirs les plus lointains et les plus clairs qui me restent en mémoire – aisément datable puisque c’était exactement le lendemain du jour où j’appris que j’étais admis à l’ENA. J’avais 22 ans, j’étais délivré pour toujours de la pauvreté, et même de toute menace de n’avoir pas d’emploi, de n’avoir nulle place : au réveil, le rappel soudain que « j’étais reçu » m’avait plongé dans un apaisement formidable. Et j’ai juré en mon for intérieur, au fond de ce café où je suis allé nonchalamment, tout contre Notre Dame, prendre un luxueux petit déjeuner, que jamais je ne céderai à la politique, et que, même, plus jamais je ne travaillerai, sinon à mes livres, à ce que je croyais être, devant moi, toute une œuvre d’écrivain à bâtir, au sec et au chaud. Hélas, hélas, hélas, 47 années plus tard, j’ai senti monter en moi un tel écœurement, une telle tristesse à la pensée de tant d’années d’agitations et de temps perdu, que je n’eus même pas le cœur à entrer dans ce café dont il me sembla d’ailleurs de loin qu’il avait tant changé qu’il avait à peu près disparu, comme s’est évanoui mon serment.
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Mardi 20 janvier 2026. Trouvée chez Henri Hude (Philosophie de la Guerre), cette perle bien polie, aussi brillante sur le fond que sur la forme : « Qui ne comprend pas la guerre ne connait pas l’Homme ; qui ne comprend pas l’Homme ne comprend pas la guerre ; qui ne comprend ni la guerre ni l’Homme aura la guerre et la perdra ».
« La solitude devient mon amie » – phrase qu’écrit le Général réfugié à Colombey ; je vois de mieux en mieux ce qu’il veut dire et ne trouve pas meilleure amie que cette interminable époque où nous voyons tout alentours le monde devenir invivable. Qui va gagner ? Partie formidable ! D’un côté, la cruauté impériale, le transhumanisme, le totalitarisme techno-progressiste et techno- financier ; ou, de l’autre, la Conscience humaine, du moins quelques consciences élevées qui sont pour l’heure éparpillées dans l’univers ?
Nombreuses lectures en désordre, ponctuées d’une de me distractions favorites : quelquefois, l’alliage de solitude et de concentration crée autour de moi un autre monde, l’effervescence de l’esprit est indescriptible, presque affolant. Exemple parmi d’autres : découvrant, dans les 300 jours d’Éric Branca, achevés la semaine dernière les ravages de la famine qui s’abattit sur les Pays-Bas ( spécialement dans les villes du Sud-Ouest, Rotterdam, Amsterdam, Endhoven…), quand les Nazis pris de rage n’ont pas cessé de resserrer leur siège, coupant les vivres huit mois durant entre septembre 44 et mai 45, causant quelque 30.000 morts, je me suis attardé sur ce qui était bien plus qu’un dégât collatéral et que détaillent plusieurs « entrées » de cet autre compagnon idéal qu’est Wikipédia : dans les villes les plus touchées, des lésions génétiques durables ont été relevées chez les nouveau-nés, et dont les effets se sont perpétués sur plusieurs générations – détail gravé dans ma mémoire.
Or, peu après cette frappante lecture, je regardais un épisode de la magnifique série « Faites entrer l’Accusé » consacré au viol et à l’assassinat dans les Pyrénées-Orientales, en 1991, de deux petites filles, Murielle et Ingrid, par un pédophile multirécidiviste, Christian van Geloven. Ce Geloven, qui, après chacun de ses crimes, allait chercher secours chez des prêtres, tenta plusieurs fois de se suicider, et implorait constamment qu’on le soigne, arguant qu’il était débordé par la folie qui le rongeait de l’intérieur quand le Mal ( c’est son mot) envahissait ses sens et son esprit ; je découvris qu’il était né en avril 1945 à Endhoven, dans une famille pauvre qui fut décimée, au point qu’on s’étonna qu’il survécut ; peu de mois plus tard, il fut recueilli par une famille française aisée qui le sauva, ou crut le sauver. Hélas, Geloven fut conçu en août ou septembre 1944, au début de la grande famine de huit mois… Je recopie ici l’extrait d’un article du Monde & Vie en date du 28 octobre 2008, trouvé, justement, sur internet : « Les enfants qui ont connu la famine in utero, pendant les premières semaines de gestation, sont marqués à vie, selon une nouvelle étude menée en Hollande. Leur patrimoine génétique garde la trace de cet événement, accréditant la théorie selon laquelle la santé d’un individu est en partie programmée par l’environnement auquel le fœtus est exposé dans l’utérus. L’histoire de la Hollande offre aux scientifiques une sorte de laboratoire grandeur nature pour tester ces hypothèses ».
Or, personne, ni lui ni ses avocats, ne firent le lien entre le Geloven prédateur et le Geloven qui se formait dans le monde secret et la souffrance du ventre de sa mère, qui mourait de faim, au plus fort de la famine. Grâce à la providence qui rapprocha l’émission d’une lecture faite la veille, ce lien est d’un coup devenu pour moi une évidence, et de multiples pensées en naquirent : que les déséquilibres psychiques sont souvent d’origine physique, le plus souvent enfouies dans les tréfonds des âmes, les rongeant de l’intérieur tout au long de leur vie ; surtout, que l’Eglise de Rome est décidément admirable quand, intuitivement, elle étend à tous le pardon, comme devinant que la plupart des êtres sont possédés – ce qui est bien l’universelle figure du Péché Originel ; que, à tous, au moins en Dieu, il faut savoir, sous une forme ou une autre ( mêmes dissimulée) pardonner toutes ses fautes ; et que l’on est déjà né, formé, en même temps que déformé dès sa naissance, que chaque être a commencé à vivre (et même a joué une part de sa vie) dans le ventre de sa mère, que ce qu’on y a vécu est le grand début de l’existence terrestre – et que l’avortement, à quelque âge que ce soit, est le plus ignoble des crimes… Enfin, que la connaissance, quand elle étend ainsi ses filets sur le vaste monde et fait ses liens, est un vertige – une ivresse, qui est le vrai sens de l’énigmatique parabole de la pêche miraculeuse, le miracle venant de l’immensité du filet, de l’immensité de l’univers, et de l’infinité des secrets offerts à notre intelligence, quand elle ramène ses filets sur la grève… Gloire à la sainte Eglise de Rome qui a su, au long des presque deux mille ans qui nous séparent du sacrifice du Christ, faire vivre et prospérer des paroles de compassion et de pardon d’une infinie prescience, dont nous ne finirons jamais de comprendre l’immense portée.
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Jeudi 22 janvier. Retour de Béziers, dans le morne train qui, après des jours d’averses et d’inondations étendues à tout le Midi, traverse lentement des étendues d’eau, puis une alternance de campagnes désolées, de villes grises, de lotissements modernes déjà vieillis, dont on dirait qu’une partie sont à l’abandon, ou détruits. Que de tôles, de rouilles, de voitures abandonnées et de petits jardins en friche où s’entassent bidons, vieilleries et gravats gagnés par les ronces. La France devient laide.
Je songe au contraste de plus en plus brûlant entre ce que je viens de voir ces deux derniers jours, les signes et pour ainsi dire les preuves de la persistante vérité de la France, survivante et secrète sous les stigmates toujours plus évidents de son agonie – évidents sur les paysages, dans les bruits dominants, sur le visage des êtres, partout à la surface de ce monde effondré. Toujours ce contraste entre la réalité et la Vérité, d’ailleurs moins douloureux que bienheureux : nous sommes au solstice d’hiver, quand le jour et la lumière sont au plus bas, mais quand, aussi, la terre et les tréfonds déjà se régénèrent – c’est ce contraste que je n’ai pas réussi à faire comprendre au cours de la conversation avec Michel Onfray que Morillot vient de lancer sur sa chaîne dite des Incorrectibles , mais je crois que me faire comprendre était une gageure devant deux interlocuteurs qui n’avaient guère une idée précise de ce que, croyant être compris, je nommais transcendance, ni la moindre idée de la métamorphose de toute chose que j’opposais au trop certain constat de la « mort de notre civilisation » que répète Onfray comme un rossignol sur les ruines. Même incompréhension de l’espérance que j’opposais à son savant désespoir ; ou de ma certitude des cycles contre la sotte linéarité du progrès, qui ne peut que décevoir et finir dans l’obsession de la décadence. Nous n’avions pas la même langue. Passons…
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Vendredi 23 janvier. Comment, d’ailleurs, faire comprendre ce que je veux dire, et ce que je vois, à des contemporains à ce point éloignés de tout souci de la transcendance qu’ils ne la conçoivent même plus ?
Retour à Paris, assez rasséréné par le court séjour de Béziers. Je songe à ma récente Conversation pour TVL, avec John Laughland sur la société anglaise, dont il remarquait qu’elle était devenue absolument étrangère à toute idée de Dieu (ou simplement à toute conception, ritualisée ou non, du monde invisible). John répétait que la question métaphysique n’apparait plus jamais, Outre-Manche, dans la vie publique – et pas davantage, bien sûr, dans les vies privées, les conversations, les conduites courantes et finalement n’effleure plus du tout les esprits. J’ai ressenti cela aux États-Unis, lourdement, mais je vois bien qu’il s’agit de cœur même du monde anglo-saxon, vide de toute trace de Dieu. Ce vide est la grande victoire du Totalitarisme Techno-Progressiste qui a fini par éteindre l’Homme, et l’a finalement rendu, comme dit Günther Anders, obsolète.
Pourtant, le contraste entre les deux ordres, celui de la réalité mourante et celui de la Vérité persistante, je viens de la vivre deux jours durant, à Béziers, où je suis allé, à l’invitation du cercle royaliste de la ville, donner la causerie annuelle qui prolongeait la messe dite en mémoire du martyre de Louis XVI. Ce fut aussi frappant que, il y a quelques mois, à Marseille – où m’invita pour un « dîner débat », après un pèlerinage sur la tombe de Charles Maurras, le très actif cercle d’Action Française de la région. Dès l’instant où je retrouvais à la gare ces hommes affables, si solidement installés dans la Tradition que les remugles de ce monde fini ne semblent même pas les atteindre, tout fut porté par une sorte de grâce : installation dans un vieux mas entouré de vignes, messe dans une petite église de Béziers, l’église Saint-Jacques, construite comme en surplomb de la ville, où s’allument de tous côtés les lumières du soir – malgré le froid, vraiment glacial par moments, plus d’une centaine de personnes sont réunies autour d’un jeune prêtre de combat, qui a l’air de ne renoncer à rien, et dont le prône, très inspiré du testament du roi martyr, illustre la parfaite symbiose, qu’on aurait pu oublier depuis deux cent trente-trois ans, du Trône et de l’Autel. Depuis notre premier roi, à la fois sacré et baptisé d’un même geste il y a plus d’un millénaire et demi, jusqu’au dernier, Louis XVI (et même son frère Charles X), l’alliance du roi-chrétien et de la chrétienté-reine, aura cheminé pendant plus d’un millénaire et demi, et son esprit dure et perdure : je le vis à l’œil nu, tout au long de la messe.
Au dîner-débat qui suivit (plus d’une soixantaine de personnes, chiffre inattendu), l’accueil et l’écoute me convainquent encore que l’esprit royal, qui est le meilleur de la France sous la lumière chrétienne (je reviens sans cesse au premier de mes livres, Clovis…), n’est pas partout perdu, et que bien des repousses restent donc possibles.
Il y avait plusieurs élus locaux à la table d’honneur, et nous rions tous de l’injonction que m’a adressée le maire de Béziers, au début de ce mois, de ne pas venir dans « sa » ville. Questions nombreuses ensuite mais l’exercice, que j’aimais tant jadis, m’épuise vite et vers 23h, je n’ai plus le courage de poursuivre. Puis, dernier verre chez les B…, avec le couple V. ; j’apprends que notre hôtesse descend en droite ligne de « M. de la Pérouse » dont le sort inquiétait tant le roi que, au moment de monter sur l’échafaud il en demandait encore des nouvelles. C’est par pur hasard que, à plusieurs reprises dans ma causerie, j’avais fait dudit Lapérouse le symbole de la dimension maritime, et « ultra-marine » de la France, plus que jamais la carte majeure notre politique si elle se politique se perpétue dans la suite des temps. La maitresse de maison me montra, amusée, plusieurs portraits de ses ancêtres Lapérouse. Mieux : coïncidence sur coïncidence j’apprends ce matin que les négociations sur un inquiétant « nouveau statut » de la Nouvelle Calédonie sont de nouveau rompues, et donc derechef enterré la terrible perspective de prétendue « indépendance » d’une île devenue l’un des plus sûrs joyaux de ce qu’il nous reste de couronne. L’univers enchanté des signes…
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Samedi 24 janvier. Mercredi dernier, donc, plus d’une centaine de messes furent dites partout en France en hommage au roi Louis XVI – c’est d’habitude, certes, mais je crois avoir compris que leur nombre augmentait. Le nouveau est que, cette année, ces messes eurent quelquefois l’honneur d’attirer des manifestation hostiles. Organisées par qui ? Associations laïcardes, sections CGT, milices de la France Insoumise ne sont que les pantins d’un empyrée supranational acharné à répandre partout la violence et le chaos. De ces manifestations hurlantes, que l’on n’avait jamais vues au sortir des messes Louis XVI des années précédentes, il en fut monté de toutes pièces ici et là cette année, par exemple à Limoges – j’en ai reçu des illustrations par un petit film assez effrayant ; mais le pire fut à Marseille, où le Prince Jean présidait la messe, y attirant d’ailleurs beaucoup de monde. D’après les échos que j’en ai, les « opposants » (comment peut-on s’opposer à une messe ? Cela devient pourtant une habitude après les incidents de Verdun en novembre dernier, eux aussi nouveau, alors que l’hommage au « vainqueur de Verdun » passe d’ordinaire inaperçu) étaient nombreux et semblaient à ce point déterminées, et violents, que le Préfet dut détacher deux brigades de police pour que la messe ait lieu et que ses participants puissent y participer et en sortir sains et sauf. Genre de faits nouveaux qui m’inquiètent : vers quelles violences allons-nous ?
Partout autour de nous renaît le fascisme ; comme toujours en pareil cas, je songe à la phrase terrible de Pasolini, un voyant : « le fascisme a sans doute un bel avenir, à condition de s’appeler antifascisme ». Les « antifas », qui aiment tant se faire nommer ainsi pour faire croire qu’ils ne sont pas les fascistes d’aujourd’hui, opèrent d’ailleurs comme ont opéré tous les fascismes : ils se massent dans les lieux où sont organisées des manifestations qu’ils désapprouvent ( messe, colloques, conférences de personnalités de droite – je devrais raconter ce qui m’est arrivé à Sciences-Po Strasbourg, où je devais donner, circ. 2008, une conférence sur le souverainisme qu’il fallut annuler, mais cela arrive partout… ) et lancent à partir de ces abcès de fixation des monômes qui dégénèrent. C’est d’autant plus inquiétant que, toujours, ce qu’il est convenu d’appeler « fascisme » vient de la Gauche – pensons à Mussolini, un des leaders socialistes italiens du début du XXème siècle, et à ses faisceaux, organisés comme des bandes armées ; pensons aux coups de mains des premiers nazis des années 20 et 30, en Allemagne, dont beaucoup, organisés par les SA du chef socialiste Röhm ,entendaient renverser l’ordre bourgeois pour y substituer ce que Goering appela un jour le « socialisme intégral ». Ou faut-il parler de « facho-communisme » en pensant aux actions subversives de Lénine et Trotski. Bien entendu le facho-communisme d’aujourd’hui ne manque pas à la règle, orchestré qu’il est, sous nos yeux par la gauche dite radicale. Reste un mystère, celui par exemple des black-Blocks : qui les finance, qui les soutient, qui les monte ainsi en armées privées, et au service de quelle cause – sinon l’oligarchie supranationale qui entend intimider, ou liquider les nationaux ? A suivre, sans grand doute…
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Lundi 26 janvier. Décision prise : le Nouveau Conservateur va consacrer son dossier de mars, déjà sur les rails, à la grande question démographique. Ce qu’il faut mettre en lumière est non seulement la portée des évolutions démographiques sur la vie du monde, mais aussi, à plus petite échelle, sur les guerres, chose nette dans les deux conflits les plus préoccupants des années présentes, ceux d’Ukraine et de Palestine.
En Ukraine, tout sera sans doute résolu, indépendamment de la guerre qui connaîtra dans quelques jours son quatrième anniversaire, par la formidable dépopulation ukrainienne, sous l’effet des morts, mais aussi d’une émigration rendue inévitable par la destruction des infrastructures ukrainiennes. Certes, il y eut d’abord l’épouvantable pétaudière que fut l’Ukraine dès sa re-création en 1991 : alors de 52 millions, la population est tombée en trente ans, avant même l’intervention russe de 2022, à quelque 40 millions ; la guerre a accentué la tendance et il est bien possible que la population du pays ne soit plus que de 25 à 26 millions de pauvres hères, ce qui fait que l’Ukraine a perdu la majorité de sa population en moins de deux générations : c’est la grande victoire russe – peut-être pas définitive d’ailleurs. Même chose en Palestine : le point central n’est pas l’occupation de Gaza, de la Cisjordanie, du sud du Liban, de celui de la Syrie dont le Golan, par l’armée d’Israël, mais la dépopulation de « l’État Juif », mais la perte régulière depuis trois ou quatre ans d’une partie substantielle de sa population – elle était de 9, 6 millions d’habitants en 2023 et ne serait plus que de 8,5 millions aujourd’hui, plus d’un million d’Israéliens étant rentrés en moins de trois ans dans leur pays d’origine – du moins selon un article du Parisien, qui précise que ce flux tend à croître… Selon un sondage réalisé par un institut géopolitique de l’Université de Tel Aviv, que cite cette fois France24, 27% des Israéliens disent n’être pas certains de rester en Israël – État qui a beau gagner toutes les batailles mais n’en a pas moins toutes les chances de perdre la guerre, justement à cause de l’éternel et incontournable facteur démographique.
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Samedi 31 janvier. Paris. Publication brutale, aujourd’hui, par le Ministère de la Justice des Etats-Unis, d’une énorme flopée de « papiers Epstein », dont l’étude de la correspondance va révéler on ne sait quelles effrayantes turpides -on ne le sait pas, mais, on les devine – et je devine, moi, que, l’affaire n’a pas tant pour sujet un trafic pédocriminel à large échelle qu’une opération politique à plus large échelle encore, à coup de chantages au bénéfice de « puissances étrangères ». V. qui a l’œil rapide a déjà déniché un savoureux courriel dudit Epstein adressé à Bill Gates, que le terrible magnat israélo-étatsunien (dont on ne sait d’où vient l’immense fortune) ; Geffrey apostrophe méchamment son ami Bill en raison des dépenses inconsidérées que lui fait faire sa femme, Melinda, dans des opérations caritatives – leur Fondation commune est en effet très dotée. Epstein connait le catholicisme militant de ladite Mélinda Gates, née French, catholicisme qui fut d’ailleurs celui de toute sa famille, et tempêter fort contre ce catholicisme de malheur qui est « ce que l’on fait de pire », dit le pédophile triomphant. Très significatif de la guerre de religions qui traverse le monde blanc et qui n’a pas fini d’enfler, à mon avis : entre le protestantisme mâtiné de judéité qui mène l’Occident et le bon vieux catholicisme (allié au monde orthodoxe ? il le faudrait plus que jamais), la guerre est inexpiable. De quel côté sera la France ? Cette question, bien entendu m’obsède et je pressens que les courriels d’Epstein vont beaucoup nous en apprendre. Comment le système oligarchique dominant, technicien, progressiste, et même destructeur de toute Tradition, férocement financier et donc perché au dernier degré du matérialisme, bref ce que l’on appelle depuis le début du XXe siècle « Occident » pouvait-il finir ailleurs que dans ses consanguinités, et leurs remugles ?

