Par Francis Jubert
À propos de On ne pactise avec la mort, de Jacqueline Kelen (Trédaniel, janvier 2026).
Alors que l‘Assemblée nationale examine en deuxième lecture le projet de loi sur la mort provoquée intentionnellement, la lecture du livre de Jacqueline Kelen, On ne pactise pas avec la mort, s’impose comme un contre‑point intellectuel, spirituel et politique majeur. Cette réflexion s’inscrit dans le prolongement de l’opuscule que j’ai publié au moment de l’adoption en première lecture du texte sur l’euthanasie et le suicide médical assisté, L’Eugénisme qui vient (Presses de la Délivrance, collection France 2027), où j’alertais déjà sur la pente civilisationnelle ouverte par l’institutionnalisation de la mort comme réponse politique à la vulnérabilité. Loin des slogans compassionnels, l’essayiste rappelle une vérité première : une civilisation se juge à la manière dont elle protège la vie lorsqu’elle devient fragile.
Il est des livres qui tombent à point nommé, non par opportunisme éditorial, mais parce qu’ils éclairent une époque tentée par la fuite en avant. Cette coïncidence est d’autant plus frappante que, au moment même où paraît l’ouvrage de Jacqueline Kelen, le Parlement français se trouve engagé dans la phase décisive de l’examen du projet de loi sur la mort provoquée intentionnellement, désormais discuté en Commission mixte paritaire. On ne pactise pas avec la mort, de Jacqueline Kelen, appartient à cette catégorie rare : celle des ouvrages qui ne suivent pas l’air du temps mais le contestent. Alors que nos parlementaires débattent à huit-clos, la réflexion de Kelen agit comme un rappel salutaire : pactiser avec la mort n’est jamais un progrès, mais un renoncement.
Jacqueline Kelen n’est ni une idéologue ni une polémiste. Essayiste, spécialiste de la symbolique et du spirituel, elle inscrit sa pensée dans une anthropologie profonde. Son propos n’est pas d’abord médical ou juridique, mais civilisationnel. Elle interroge ce que signifie, pour une société, le fait d’organiser légalement la suppression de ses membres les plus vulnérables. La mort, rappelle‑t‑elle, n’est pas un droit à administrer, mais une limite à accompagner. Elle « se demande si les Français qui tous sont concernés par la loi sur ‘l’aide à mourir’, autant dire l’euthanasie active, se rendent compte de l’effarante manipulation dont ils sont l’objet. Ils se croient libres comme la propagande le leur assène, de ‘choisir leur mort’, en réalité ils entrent tête baissée dans un plan cynique et financier d’élimination. »
La rhétorique de la compassion
Le cœur du débat contemporain repose sur une rhétorique séduisante : celle de la compassion. Qui pourrait refuser d’« aider à mourir » quelqu’un qui souffre ? Qui oserait s’opposer à la « liberté de choisir sa fin » ? Jacqueline Kelen démonte patiemment ce lexique. Elle montre comment le vocabulaire masque la réalité de l’acte. On ne parle plus de tuer, mais d’« aide ». On ne parle plus de suicide, mais d’« accompagnement ». On ne parle plus de mort donnée, mais de « geste médical ».
Cette novlangue, écrit‑elle, est un anesthésiant moral. Elle transforme une transgression fondamentale – donner la mort – en procédure administrative. En ce sens, la loi n’élargit pas la liberté : elle banalise l’irréversible. Ce que l’on présente comme un progrès humaniste est en réalité une démission éthique.
Jacqueline Kelen insiste sur un point capital : la demande de mort n’est jamais purement libre. Elle est traversée par la peur, la solitude, la pression sociale, la culpabilité d’être une charge. Dans une société qui valorise la performance, l’autonomie et la rentabilité, la personne diminuée intériorise rapidement l’idée qu’elle coûte trop cher, qu’elle dérange, qu’elle doit « libérer la place ». L’euthanasie devient alors une violence douce, presque polie.
La rupture anthropologique
L’intérêt majeur du livre réside dans l’analyse de ce que Jacqueline Kelen appelle une rupture anthropologique. Depuis Hippocrate, la médecine s’est construite sur une interdiction claire : ne pas donner la mort. Le soignant accompagne, soulage, protège. Avec l’euthanasie, il devient celui qui décide du moment de mourir.
Ce basculement n’est pas technique, il est symbolique. La mort cesse d’être un mystère à entourer pour devenir une donnée à administrer . Le médecin n’est plus seulement le serviteur de la vie, mais l’opérateur d’une décision létale. Kelen montre combien cette mutation fragilise la confiance même entre patient et soignant. Comment se livrer à celui qui peut légalement vous supprimer ?
À travers de nombreuses références philosophiques et spirituelles, elle rappelle que la dignité humaine ne dépend ni de la santé, ni de la conscience, ni de l’utilité sociale. La dignité est ontologique. Elle ne se perd pas parce que le corps s’effondre. Au contraire, c’est précisément là que la société doit se montrer plus humaine, et non se dérober.
La fausse promesse de la liberté
Le projet euthanasique se présente comme l’extension ultime de la liberté individuelle : « mon corps, ma mort ». Kelen démonte cette illusion. La liberté véritable n’est jamais solitaire. Elle est toujours relationnelle. Or la demande de mort surgit souvent quand la relation disparaît : isolement, sentiment d’abandon, défaut de soins palliatifs, peur de souffrir inutilement.
Elle écrit avec justesse que l’on ne choisit pas la mort, on choisit d’échapper à une situation devenue insupportable. Ce que réclame le malade, ce n’est pas la mort, mais que la vie redevienne habitable. La réponse politique devrait donc être l’investissement massif dans l’accompagnement, la présence, la médecine palliative, et non l’ouverture d’une porte létale.
Jacqueline Kelen souligne d’ailleurs un paradoxe troublant : les pays qui légalisent l’euthanasie voient souvent les soins palliatifs stagner, voire nettement régresser. Pourquoi améliorer l’accompagnement quand la solution rapide existe ? La mort devient une variable d’ajustement budgétaire et organisationnelle.
Du droit à mourir au devoir de mourir
Un autre apport essentiel du livre est la mise en garde contre la pente logique du système. On commence par un droit, on termine par une norme. Ce qui est présenté comme une possibilité devient progressivement une attente sociale.
La personne âgée, handicapée ou gravement malade peut alors se sentir moralement obligée de demander la mort pour ne pas peser sur ses proches ou sur la collectivité. Une société qui autorise la suppression des plus faibles finit tôt ou tard par la suggérer.
Ce glissement est déjà observable dans les pays pionniers : extension des critères, banalisation des actes, euthanasies non demandées, élargissement aux troubles psychiques. La loi ne fixe pas une limite, elle crée une dynamique.
Le moment parlementaire : entre lucidité et déni
Le livre de Jacqueline Kelen entre en résonance directe avec l’actualité parlementaire. La commission mixte paritaire, chargée d’aboutir à un compromis sur la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, concentre aujourd’hui l’essentiel de la décision politique. C’est là que se joue non seulement une technique juridique, mais une orientation de civilisation.
Dans ce contexte, certaines voix ont tenté de réintroduire de la gravité dans un débat souvent anesthésié par le vocabulaire de la bienveillance. On pense notamment aux interventions de Christophe Bentz, dont la cohérence et la rigueur méritent d’être soulignées. On peut s’en convaincre en écoutant la remarquable interview que l’ancien délégué de VIA – Parti Chrétien Démocrate a donnée récemment à Ligne droite sur Radio Courtoisie, où il rappelle que l’euthanasie n’est jamais une simple réponse médicale, mais une construction idéologique mortifère.
À l’inverse, la posture du président Olivier Falorni, défenseur inlassable ce « droit à l’aide à mourir » – que nos députés ont à nouveau approuvé hier, 4 février -, illustre une autre logique : celle du déni politique. Celui-ci affirme, avec une assurance quasi incantatoire, que la France ne connaîtra pas les dérives observées ailleurs. Il jure que notre modèle saura rester étanche à ce que l’on voit pourtant se généraliser dans tous les pays ayant franchi ce seuil : élargissement progressif des critères, banalisation de l’acte, puis prise en compte de la souffrance psychique comme motif suffisant pour accéder à la demande de mort.
Cette promesse d’exception française relève moins de l’argumentation que de la foi. Car l’expérience internationale est limpide : aucune légalisation n’est restée stable. Partout, on commence par les cas extrêmes, puis l’on accepte que la mort soit provoquée chez des personnes atteintes de fragilités psychologiques, parfois immédiatement après l’annonce d’une pathologie grave, alors qu’elles sont sous l’effet de la sidération, avant même que le travail de l’accompagnement, du temps et de la relation n’ait pu produire ses effets. Ce qu’Olivier Falorni présente comme une maîtrise juridique devient ailleurs une mécanique.
Jacqueline Kelen fournit ici la clé de lecture : ce ne sont pas les textes qui dérivent, ce sont les sociétés qui changent de regard sur la vulnérabilité. Une fois que la mort devient une solution légale, elle devient aussi une solution pensable, puis souhaitable, puis suggérée.
Une question politique majeure
Dans le contexte français actuel, alors que la commission mixte paritaire s’efforce de finaliser un texte sur la mort provoquée intentionnellement, le livre de Jacqueline Kelen prend une dimension politique directe. Il rappelle que ce débat ne relève pas seulement de la compassion individuelle, mais du choix de civilisation.
Quel message envoie une nation qui, au lieu de renforcer la solidarité, institutionnalise la mort comme solution ? Quelle conception de l’homme sous‑tend une loi qui préfère l’injection létale à la présence humaine ?
Jacqueline Kelen ne nie pas la souffrance. Elle la prend au sérieux. Mais elle refuse d’y répondre par l’élimination de celui qui souffre.
Résister à la tentation mortifère
On ne pactise pas avec la mort est bien plus qu’un essai contre l’euthanasie : c’est un livre de résistance intellectuelle et civique. Jacqueline Kelen y refuse le pacte faustien par lequel une société, sous couvert d’humanité, abdique sa responsabilité première : protéger la vie lorsqu’elle devient fragile, dépendante, coûteuse, improductive. Elle rappelle que la dignité ne se mesure ni à l’autonomie ni à la performance, mais à la capacité collective d’accompagner sans éliminer.À l’heure où le législateur s’apprête peut-être à franchir une ligne anthropologique majeure, son ouvrage agit comme un avertissement. Une civilisation qui organise juridiquement la mort ne fait pas qu’ajouter un droit : elle modifie silencieusement son rapport à l’homme. Et lorsque la société se donne le droit de faire mourir, elle perd celui de protéger les vivants.

